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De Gaulle le Québécois
N° 191 - juillet 2000

Trop de touristes ! Pas assez d’îles...
Pol Chantraine
– Que c’est joli ! Que la vie y est belle ! Dire qu’il y a des chanceux qui vivent là à l’année longue !

Les vacanciers qui envahissent les endroits touristiques durant l’été se font souvent une idée fausse des lieux réputés enchanteurs où ils séjournent. D’une part, parce qu’ils portent un jugement de gens en vacances; d’autre part, parce qu’ils ne perçoivent pas les problèmes que suscite leur visite massive pendant deux mois de l’année, ni ceux liés au développement d’une industrie touristique.

Depuis un quart de siècle et la mise en service d’un traversier entre Souris (Île-du-Prince-Édouard) et Cap-aux-Meules, les Îles-de-la-Madeleine ont vu leur tourisme croître de façon exponentielle1. Quelques centaines de «visiteurs» autrefois, ce sont maintenant au moins quatre dizaines de milliers de «touristes» qui y estivent. Leur apport économique incontestable se paie au prix d’impacts écologiques et sociaux que l’on ne comptabilise jamais dans les bilans. Et on appelle sans cesse un accroissement de l’affluence sans tenir compte des limites de la capacité d’accueil d’un petit territoire insulaire où quatorze mille personnes vivent en permanence.

Les «cages à touristes»

Outre sa lourde taxe sur l’environnement et la dégradation du patrimoine architectural qu’il amène, du fait que les «cages à touristes», roulottes reconverties et autres constructions «parallépipédiques» flétrissent le coup d’oeil et font outrage aux jolies maisons acadiennes traditionnelles du voisinage, l’impact touristique s’est signalé, l’été dernier, de façon olfactive. La plupart des municipalités de l’archipel n’ayant pas de système d’égout, on dispose des eaux usées dans des réservoirs septiques et des champs d’épuration individuels. Les réservoirs sont périodiquement vidés de lisier humain mis à décanter dans de grands réservoirs à ciel ouvert au Centre de traitement des déchets, où il est ensuite composté en terreau. Or, ces réservoirs sont conçus pour les besoins de quinze mille personnes et non pour ceux du double ou du triple. Ils débordaient donc de juin à septembre 1999, dégageant alentour l’odeur de fleurs des champs que l’on sait. Le camion citerne qui vidange les fosses septiques a été vu déchargeant son contenu dans les dunes. Avant d’envisager le financement d’un navire de croisière de quatre cents passagers pour amener encore plus de touristes dans l’archipel, comme ça se discute, ne faudrait-il pas investir dans cette moins noble nécessité ?

Si le problème de l’approvisionnement en eau ne s’est pas encore vraiment posé pendant les deux mois du tourisme, on le doit à l’effondrement de la pêche et à la fermeture des usines de transformation du poisson, grandes consommatrices d’eau, pendant les années où augmentait considérablement l’affluence touristique. Mais que cette activité reprenne et que s’y ajoute la consommation des 15 000 Madelinots plus une vingtaine de milliers de touristes nord-américains, qui sont les plus gros gaspilleurs d’eau de la planète, et ce sera l’assèchement des réserves, du reste souvent frôlé au cours des mois d’été dans certaines municipalités.

On a perdu la fleur de lys

Autre impact du tourisme sur l’environnement 0 la dégradation du paysage. Outre que c’est un paradoxe puisque celui-ci, fait de longues plages blondes, de falaises rouges et de collines verdoyantes, est publicisé comme le principal attrait touristique des Îles, il a été lourdement taxé et continue à l’être pour la construction d’infrastructures routières et portuaires indispensables à l’industrie de la visite. Le Cap de l’Est, avec ses trois promontoires qui le faisaient ressembler à une fleur de lys gigantesque2, en a perdu un et demi, dont il ne reste qu’un moignon, pour la construction de chaussées de routes et de digues. Même situation avec la butte à Cajetan, du massif de Havre-aux-Maisons, autrefois le troisième sommet de l’archipel et encore célébrée dans l’Encyclopédie Larousse des Beautés du Monde de 1972. Elle est aujourd’hui complètement rasée. Chaque fois qu’il se construit un havre, ce qui est assez normal dans des îles, c’est par millions de tonnes que les caps pierreux se font gruger et démolir. Ainsi, l’agrandissement du port de Cap-aux-Meules en 1998, pour accueillir le nouveau traversier, a-t-il infligé de nouvelles blessures au territoire, et l’allongement des pistes de l’aéroport pour accueillir des jets, souhaité par l’industrie touristique, contribuerait-il encore au nivellement du paysage.

Ce gros traversier, racheté d’Irlande, emporte autant de touristes et d’approvisionnement en un seul voyage que l’ancien en trois. C’est très bien pendant les deux mois du tourisme. Il fait sa navette quotidienne, et les Madelinots tout comme les touristes doivent y réserver leur place plusieurs jours d’avance, ce qui est un peu injuste pour les premiers, vu que ce navire est pour ainsi dire leur route. Or, une fois l’afflux touristique passé, ce gros bateau ne navigue plus que vers Moncton (à 250 km) une fin de semaine en octobre ou en novembre. Les passagers doivent partir le jeudi et ne revenir que le mardi suivant.

L’avant et l’après

Les touristes qui prolongeraient leur séjour, ne serait-ce que jusqu’à la fin septembre, seraient effarés par la diminution des services 0 la plupart des bons restaurants vantés par la publicité, les cafés, les galeries sont fermés pour dix mois; fermées, les boutiques et même la poissonnerie; il n’y a plus aucun spectacle ni vie culturelle visible alors qu’on a fait tant de gorges chaudes sur ce fameux pays «d’accueil et de culture» qui offre à la centaine spectacles et expositions pendant les soixante jours du tourisme; les boulangeries ont licencié une partie de leur personnel et n’offrent plus toutes ces variétés de bons pains, de tartes et de gâteaux qui ont donné l’illusion aux touristes que les insulaires n’avaient vraiment rien à envier sur ce plan aux citadins.

En fait, l’industrie touristique opère un déséquilibre profond de la vie même des insulaires, laquelle avait déjà tendance à être débalancée par la saisonnalité de la pêche. Tout arrive en deux mois et en un tel feu d’artifice qu’il fait paraître d’autant plus désolant quelque-chose qui perdure pendant les dix autres. Cela n’est pas sans changer la mentalité des insulaires envers les estivants, qui se teinte parfois d’un certain cynisme. Autrefois appelés visiteurs et chaleureusement accueillis dans les maisons par les îliens avides des nouvelles «d’en dehors», ceux-ci repartaient imprègnés du caractère débonnaire et spontané des Madelinots; maintenant plus nombreux que les insulaires en saison, les touristes sont ressentis comme une marchandise quelque peu envahissante, mais nécessaire. Mais par la force du nombre, c’est la mentalité de clients de l’industrie touristique et d’urbains qui déteint sur celle des insulaires. Et qui a tendance à s’y incruster.

1 Lire Pol Chantraine, Les Îles-de-la-Madeleine, dernier refuge du vent, l’Actualité, Montréal, avril 1981.

2 Lire Marie-Victorin, Chez les Madelinots, Procure des frères des Écoles chrétiennes, Montréal, 1920.

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