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De Gaulle le Québécois
N° 191 - juillet 2000

La «flexibilité» pour détruire la classe ouvrière
Pierre Dubuc

Chronique de l’An zéro



Les débats qui viennent de s’amorcer entourant la réforme du Code du travail nous font prendre conscience de l’incroyable effort déployé par le patronat au cours des dernières décennies pour fragmenter, parcelliser et provoquer l’éclatement de la classe ouvrière. Au-delà de l’individualisme à tous crins distillé par l’idéologie néolibérale, il faut s’attarder aux stratégies patronales mises en œuvre au niveau des entreprises. Dans un livre publié récemment*, deux sociologues français, Luc Boltanski et Ève Chiapello, analysent l’évolution du marché du travail en France depuis la fin des années 1970. On y retrouve beaucoup de similitudes avec notre propre expérience.

C'est sous le drapeau de la «flexibilité» que s’est opérée ce qu’il convient d’appeler l’offensive patronale parce qu’il apparaît que les profondes modifications apportées au marché du travail sont le fruit d’une stratégie concertée des dirigeants d’entreprise.

«Flexibilité» interne avec l’introduction de la polyvalence des métiers, la production juste-à-temps, les cercles de qualité, l’instauration de la concurrence entre les équipes de travail à l’intérieur même de l’usine.

«Flexibilité» externe avec la sous-traitance, les emplois précaires, le recours à des agences de placement et à des travailleurs «autonomes». Dans plusieurs entreprises, le nettoyage, le gardiennage, la blanchisserie, la restauration, le transport ont été transférés de l’industrie au secteur des services. Ce fut aussi le cas des services-conseils, de la recherche, des services informatiques, juridiques, comptables.

Ces transferts expliquent pour une bonne part, nous disent les auteurs, l’augmentation trompeuse du nombre de PME et le gonflement du tertiaire au cours des dernières décennies. Cet éparpillement camoufle également la concentration économique et le renforcement des grands groupes industriels et financiers.

Un double marché du travail

Ces modifications ont transformé radicalement le marché du travail. On pourrait même parler d’un double marché du travail 0 d’un côté, en rétrécissement, une main d’œuvre stable, qualifiée, syndiquée, bénéficiant d’un niveau de salaire relativement élevé dans des grandes entreprises et, de l’autre, en pleine expansion, une main d’œuvre instable, peu qualifiée, sous-payée et faiblement protégée dans les petites entreprises dispensatrices de services connexes.

Plusieurs des emplois autrefois stables se retrouvent aujourd’hui précaires, à temps partiel ou temporaires. Des emplois autrefois considérés comme «ouvriers» ont glissé vers les services et se retrouvent dans la catégorie fourre-tout dite des «employés».

Comme jamais auparavant, les salariés sont mis en compétition les uns avec les autres par le biais de la sous-traitance et du travail précaire, mais également à l’intérieur de l’usine avec la création de groupes de travail comme l’illustre bien un dossier sur les usines Renault publié dans Le Monde diplomatique du mois de décembre 1999.

Récupérer «les idées de Mai 68»

Pour les auteurs de l’ouvrage Le nouvel esprit du capitalisme, le renversement de situation qui s’est produit entre la décennie 1968-1978 et la décennie 1985-1995 (voir encadré) n’est pas le fruit du hasard. Leur analyse démontre que le patronat s’est assez rapidement rendu compte au début des années 1970 que sa politique de concessions salariales, d’une part, et d’augmentation des contrôles sur le plancher de l’usine, d’autre part, était improductive. Elle ne parvenait pas à freiner l’agitation sociale ni à contrer dans l’usine l’absentéisme, le turn-over, les malfaçons, sans parler des grèves.

Des fractions plus éclairées du patronat prennent alors au sérieux les avis des consultants, spécialistes en relations humaines et sociologues qui les invitent à comprendre que tout n’est pas à rejeter dans les «idées de Mai 68», c’est-à-dire dans les aspirations à plus d’autonomie, de liberté, voire d’«autogestion» !

Dans un rapport publié en 1978, la Commission Trilatérale des Rockefeller** opte pour le développement de formes de participation directe sur le lieu de travail. Le cœur de cette approche consiste à remplacer le management autoritaire par «des groupes de travail semi-autonomes, qui ont la responsabilité de l’organisation du travail confié au groupe».

Les auteurs démontrent essentiellement que le capitalisme a récupéré les «idées gauchistes» de Mai 1968 et en a fait le pivot de la réorganisation du travail. Le changement a consisté à remplacer le contrôle exercé par le management par l’auto-contrôle, et à en faire assumer le poids et les coûts par les salariés.

La contribution des «nouveaux mouvements sociaux»

Cette opération n’aurait évidemment pas pu s’opérer sans l’affaiblissement du mouvement syndical par suite de nombreuses fermetures d’usine et leur relocalisation dans le tiers-monde. Mais, chose à la fois étonnante et intéressante, Boltanski et Chiapello soulignent la «contribution» de nouveaux «mouvements sociaux» qui ont fait du rejet du totalitarisme leur credo. Ils énumèrent les mouvements féministes, homosexuels, antinucléaires et écologistes.

Selon eux, le changement auquel travaillaient les entreprises et qui allait aboutir à la formation de nouvelles formes d’expression et de représentation «directes» des salariés (cercles de qualité, groupes d’expression, etc.), allaient bénéficier de la critique des hiérarchies de ces «nouveaux mouvements sociaux».

En fait, la critique classique du capitalisme axée sur les revendications sociales (salaires, législations sociales, sécurité du travail) subissant les contre-coups de l’écroulement du bloc soviétique, aurait cédé la place à une critique petite-bourgeoise, autogestionnaire, vite récupérée par les entreprises pour leur plus grand profit. Désormais, «l’autonomie» du travailleur est célébrée, son appartenance de classe est proclamée disparue.

Quand l’exclusion remplace l’exploitation

Dans un autre chapitre de leur ouvrage, les auteurs décrivent l’affaiblissement des défenses du mouvement ouvrier par suite de cette déconstruction du monde du travail. Ils insistent sur la désyndicalisation, très importante en France, par suite de la répression, des restructurations, du contournement des syndicats par le néomanagement. Les particularités du syndicalisme français limitent cependant la comparaison avec notre situation.

Par contre, nous pouvons nous reconnaître dans leurs remarques sur la remise en cause des classes sociales, du déplacement du débat social du terrain de l’exploitation vers celui de l’exclusion, alors que l’antagonisme entre classes sociales est remplacé par l’idée d’un large consensus, tout juste contrarié par quelques situations extrêmes. Le résultat est évidemment le remplacement de l’idée de lutte pour une société sans exploitation, le socialisme, par un repli sur l’action humanitaire ou charitable.

Pour renverser la tendance, il faudrait d’abord revaloriser le statut de travailleur syndiqué et reconnaître à la classe ouvrière son identité.

De la lutte des classes à l’aide humanitaire

«On ne peut qu’être frappé par le contraste entre la décennie 1968-1978 et la décennie 1985-1995. Première période 0 un mouvement social offensif qui déborde largement les limites de la classe ouvrière; un syndicalisme très actif; des références aux classes sociales omniprésentes, y compris dans le discours politique et dans celui des sociologues et, plus généralement, des intellectuels qui développent des interprétations du monde social en termes de rapports de forces et voient de la violence partout; un partage de la valeur ajoutée qui s’infléchit en faveur des salariés qui bénéficient aussi d’une législation accroissant leur sécurité; et, parallèlement, une diminution de la qualité des produits et une baisse des gains de productivité imputables, au moins en partie, à l’incapacité du patronat, des directions et du management à contrôler la force de travail.

Seconde période 0 un mouvement social qui ne se manifeste pratiquement plus que sous la forme de l’aide humanitaire; un syndicalisme désorienté et qui a perdu l’initiative de l’action; un quasi-effacement de la référence aux classes sociales (y compris dans le discours sociologique) et, au premier chef, de la classe ouvrière, dont la représentation n’est plus assurée au point que des analystes sociaux de renom peuvent affirmer sans rire qu’elle n’existe plus; une précarisation accrue de la condition salariale; une augmentation des inégalités de revenu et un partage de la valeur ajoutée de nouveau favorable au capital; une remise sous contrôle de la force de travail marquée par une diminution très importante des conflits et des grèves, par un recul de l’absentéisme et du turn-over et un accroissement de la qualité des biens manufacturés.» (p. 242)

* Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, nrf essais, Gallimard, 1999, 843 p.

** Voir notre dossier sur la Commission Trilatérale, l’aut’journal, no. 188.

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