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Le gouvernement est l'allié des jeunes
N° 339 - mai 2015

Le syndicalisme à l’heure du précariat galopant
Pierre Dubuc
La tradition veut que le Premier Mai soit l’occasion de faire le point sur la situation du mouvement ouvrier et des défis auxquels il doit faire face.

Alors que le taux de syndicalisation est en chute libre depuis plusieurs décennies en Amérique du Nord, le Québec s’enorgueillit d’être le village gaulois d’Astérix avec une présence syndicale de près de 40 %.

Mais, avant de trop se réjouir, il faut examiner les données d’un peu plus près. Premièrement, le taux de syndicalisation décline régulièrement depuis des années, passant de 40,1 % en 2004 à 39,8 % en 2014.

Plus insidieusement, il est grugé par l’augmentation du nombre de travailleurs autonomes. Ces derniers sont, en effet, exclus du calcul parce que non-syndicables en raison de leur statut. Ils représentent 14,7 % de l’emploi au Québec. Le taux de syndicalisation véritable est donc de 34 %.

Le travail autonome, souvent à temps partiel, est en pleine expansion et se trouve favorisé par l’implantation des nouvelles technologies, comme le montre notre dossier des pages centrales.

Mais le plus inquiétant est la valorisation de ce pseudo-entreprenariat auprès de la jeune génération. À cet égard, les résultats d’un sondage Léger-Institut du Nouveau Monde sur l’état d’esprit de la jeunesse, paru dans Le Devoir du 13 avril, sont particulièrement troublants.

Le journal a titré « À l’ère de la génération réaliste – Les 18-34 ans tournent le dos à la révolution sociale ». Une des raisons invoquées est leur attitude à l’endroit des syndicats. Selon le sondage, 54 % des jeunes ont déjà occupé un emploi syndiqué, 66 % trouvent que cela a représenté « quelque chose de positif », mais à peine 27 % aimeraient occuper un emploi syndiqué !

Incompréhensible comme atti­tude ? Pas si on met ces résultats en relation avec les réponses à une autre question. Près de la moitié des 18-34 ans (43 %) ont déjà songé sérieusement à fonder une entreprise et à devenir leur propre patron !

Difficile de comprendre comment Le Devoir a pu qualifier de « réaliste » une jeunesse avec un rêve aussi irréaliste, d’autant plus qu’une étude de l’Université de la Colombie-Britannique confirmait que ce sont principalement les jeunes qui ont vu, au cours des quatre dernières décennies, leur endettement s’alourdir, leurs revenus baisser et leurs perspectives générales s’assombrir ?!

Plusieurs de ces jeunes deviendront sans doute « leur propre patron », c’est-à-dire qu’ils seront du nombre de ces travailleurs autonomes, mal payés, sans protection sociale, sans régime de retraite, sans vacances ni journées de congé, le plus souvent à temps partiel, que l’on trouve dans des micro-entreprises, sous-traitantes de grands employeurs.

Si, au cours des dernières décennies, plusieurs entreprises ont délocalisé leurs installations au Mexique, en Chine ou ailleurs dans les pays sous-développés, d’autres ont préféré ne conserver au pays que le noyau central de leur production (le « core business ») et donner en sous-traitance leurs activités connexes, où se retrouvent bon nombre de travailleurs autonomes.

Historiquement, la pression à la baisse sur les salaires était exercée par l’armée de réserve des sans-travail. C’est toujours le cas, avec un taux de chômage de près de 8 % au Québec et, surtout, avec un programme d’assurance-emploi qui couvre moins de 40 % de la main-d’oeuvre.

Mais, aujourd’hui, s’ajoutent de nouveaux contingents à cette armée, celles du « précariat », c’est-à-dire de ces milliers de travailleuses et travailleurs « sans col » (ni « col bleu », ni « col blanc ») condamnés à un travail à temps partiel involontaire, souvent à la merci d’agences de placement qui exigent une disponibilité permanente.

Affaibli par les délocalisations, la sous-traitance et le précariat, le mouvement syndical doit aussi composer avec des législations qui permettent, dans des cas de plus en plus nombreux, le recours à des briseurs de grève et qui limitent le droit de grève, particulièrement dans le secteur public.

Dans un chapitre fort éclairant du livre Renouveler le syndicalisme. Pour changer le Québec (Écosociété), Martin Petitclerc et Martin Robert tracent un historique de la conquête du droit de grève au Québec et de son rétrécissement ultérieur.

Reconnu dans le Code du travail de 1964 et dans les services publics en 1965, il a été enrichi en 1977 avec l’inclusion des dispositions anti-briseurs de grève, de la formule Rand et de la simplification des règles de certification.

Mais, rapidement, apparaîtront les « lois spéciales » – 59 lois spéciales au Québec de 1965 à 2014 adoptées par Québec et Ottawa – les injonctions, les services essentiels, des dispositions visant les syndiqués comme la perte d’ancienneté, le remboursement des jours « perdus », le congédiement sommaire, la responsabilité syndicale en cas de dommages, l’abolition des libérations syndicales, la suspension des Chartes des droits et libertés.

Comme le soulignent les auteurs, « penser le renouveau du syndicalisme dans la société québécoise doit nécessairement passer par une réflexion approfondie sur le sort de la grève dans nos sociétés contemporaines ».

Cet encadrement juridique et les stratégies patronales évoquées précédemment suffiraient à expliquer le recul syndical qui se traduit par la croissance des inégalités dans la société.

Mais ces motifs n’expliquent pas pourquoi deux fois plus de jeunes épousent le rêve chimérique de devenir leur propre patron plutôt que d’envisager avec fierté de devenir un travailleur syndiqué.

Dans The Age of Acquiescence. The Life and Death of American Resistance to Organize Wealth and Power. (L’Âge de l’acquiescement. Vie et Mort de la résistance américaine devant la richesse et le pouvoir) (Little Brown, 2015), l’auteur Steve Fraser identifie trois séries de facteurs explicatifs de la faiblesse du mouvement syndical américain, qui ne sont pas sans échos chez nous.

Il décortique les facteurs relatifs au monde du travail, dont le maître mot est la « flexibilité » (délocalisation, sous-traitance, travailleurs autonomes, législations « right-to-work », etc.), mais également l’idéologie de l’émancipation par la consommation.

La gratification matérielle instantanée, instaurée avec la consommation de masse et ses niches pour rejoindre les goûts particuliers de toutes les sous-cultures, serait, selon Fraser, une caractéristique de l’économie politique du capital financier, par opposition à l’économie politique de l’accumulation de l’époque précédente, qui était basée sur une psychologie morale axée sur une gratification future et était naturellement tournée vers l’avenir.

Le développement de cette consommation de masse entraîne un endettement personnel qui enchaîne encore davantage les travailleurs à leur boulot.

La troisième série de facteurs analysés par Fraser tourne autour de l’identification à l’homme d’affaires présenté comme un héros. Il cite le cas des jeunes loups de Wall Street et le mythe de Steve Jobs et de ses émules qui auraient tout inventé à partir de rien dans leurs garages, alors qu’il a été démontré que leurs produits sont redevables aux découvertes d’organismes étatiques.

Le Québec n’est pas les États-Unis, mais l’idéologie des boursicoteurs est bien présente depuis la « démocratisation » de la Bourse avec les RÉA au début des années 1980 et des émissions comme Dans l’œil du dragon à Radio-Canada entretiennent la légende de l’entreprenariat comme voie vers la réussite.

De lourds nuages continuent à s’amonceler au-dessus du mouvement ouvrier en Amérique du Nord. Le Michigan et le Wisconsin, berceaux du mouvement syndical, sont devenus les 24e et 25e « right-to-work states » aux États-Unis et le gouverneur Scott Walker du Wisconsin est un des plus sérieux prétendants à l’investiture du Parti républicain.

À Ottawa, une réélection du gouvernement Harper entraînerait la réactualisation des projets de loi attaquant les fondements même du syndicalisme (vote obligatoire pour l’accréditation, formule Rand).

Au Québec, l’élection de Pierre-Karl Péladeau à la direction du Parti Québécois signifierait que, lors des prochaines élections, le choix du parti susceptible de former le prochain gouvernement se ferait dans des partis dirigés par Couillard, Legault ou Péladeau !

Devant ces perspectives, nous faisons nôtre la conclusion de Steve Fraser : « La seule chose dont nous devrions avoir peur aujourd’hui, c’est de ne pas avoir suffisamment peur ».

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