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Le Québec sous écoute
N° 338 - avril 2015
Le Prix à payer, un documentaire pour initiés et néophytes
Les paradis fiscaux des multinationales
Ginette Leroux
Le Prix à payer, le plus récent documentaire du cinéaste canadien Harold Crooks, rejoint enfin le public montréalais après un passage remarqué au TIFF de Toronto en septembre. Il a été présenté en primeur, un mois plus tard, au Festival du nouveau cinéma à Montréal. En janvier dernier, il a été sacré meilleur documentaire canadien par le Vancouver Film Critics.

Le film a poursuivi sa course en France. À l’affiche dans 18 salles dont 5 à Paris, Le Prix à Payer a récolté un lot impressionnant de critiques favorables.

Brigitte Alepin, fiscaliste et experte canadienne en politique fiscale graduée d’Harvard, s’est jointe à Harold Crooks en tant que coscénariste. L’auteure du livre La Crise fiscale qui vient, publié en 2010, fait partie d’une flopée d’experts internationaux qui ont vivement réagi aux défis que posent les paradis fiscaux.

Le film essai de Crooks mesure l’impact des multinationales qui trouvent, dans les paradis fiscaux, un refuge aux profits qu’elles génèrent, privant de revenus légitimes les États où elles sévissent.

Selon la comptable agréée québécoise, l’approche canadienne ne diffère pas de celle des autres pays. On remarque une forme de ségrégation entre deux catégories de contribuables. Pour les grandes sociétés internationales, il est devenu légal de ne payer aucun impôt sur le revenu ; de l’autre côté du spectre, on assiste à la mise en place de mesures draconiennes et punitives pour traquer les gens au revenu moyen, qui tenteraient d’imiter ces géantes de l’industrie et du commerce.

De ce fait, nous assistons à un mouvement de recul historique. « Il est surprenant, constate Mme Alepin, que 225 ans après la Révolution française, nous revenions au point de départ où il existe une classe importante de la société qui profite de privilèges fiscaux. La grande noblesse de l’époque ne payait pas d’impôt et, aujourd’hui, nous voyons effectivement renaître une nouvelle grande noblesse qui, également, ne paie plus sa juste part d’impôt. À l’époque, tout le fardeau fiscal reposait sur le tiers-état », déplore la mère de famille qui craint que nous soyons en train de préparer le même destin à nos enfants.

Harold Crooks jette dans l’arène d’anciens « insiders » de la finance et de la technologie. Il a aussi recours à des spécialistes comme Alain Deneault, philosophe et professeur de sciences politiques à l’UdeM, auteur de Paradis fiscaux : la filière canadienne, au Français Thomas Piketty, connu pour son livre Le Capital au XXIe siècle publié en 2013 et à Daniel Lebègue, président de l’Observatoire sur la responsabilité sociétale des entreprises et président de la section française de Transparency International, une organisation qui s’oppose aux paradis fiscaux.

Également de France, Nicolas Colin, auteur d’une étude sur le défi fiscal que représentent les multinationales de l’économie numérique et auteur de L’Âge de la multitude. La deuxième femme à bord est la sociologue et économiste néerlando-américaine Saskia Sassen, spécialiste de la mondialisation et de la sociologie des très grandes villes du monde. Linda McAuliffe, graphiste de Vancouver, s’inquiète aussi de la réussite de la nouvelle économie virtuelle dont Google, Amazon et Apple sont les joueurs les plus puissants.

Il va sans dire que le propos est sérieux, mais quelques traits d’humour s’y glissent.

Transportons-nous au Royaume-Uni. « J’achète souvent des livres en ligne de votre entreprise, commente Lady Margaret Hodge, députée travailliste et présidente d’une commission parlementaire britannique. Pouvez-vous m’expliquer comment il se fait que je tombe systématiquement sur Amazon.co.uk – uk United Kingdom – alors que vous dites que le siège de votre entreprise est au Luxembourg ? »

« Constatez-le par vous-même », lance-t-elle en brandissant son téléphone intelligent qui affiche la page d’accueil de la multinationale au directeur des affaires publiques, amusé par la boutade. « Je crois traiter avec une entreprise britannique. Est-ce que vous me mentez sur les origines de votre société ? », poursuit-elle, cette fois, en durcissant le ton.

Les traits d’Andrew Cecil s’assombrissent. Il doit avouer que son entreprise opère une société européenne unique dont le siège se trouve au Luxembourg. Là, n’existe aucun centre de distribution.

« Donc quand on achète un livre, la plus grande part de l’argent reste au Luxembourg, alors qu’un petit montant sera reversé à la Grande-Bretagne, qui s’occupera de la livraison », renchérit Ian Swales, député libéral démocrate. Sans tarder, il en rajoute une couche. « Quelle part de vos opérations au Luxembourg occupe les ventes en Grande-Bretagne ? »

« Nous ne ventilons jamais les chiffres de nos revenus », affirme Andrew Cecil. « Vous voulez rire ! Vous n’êtes pas sérieux ! Lorsque j’étais directeur financier d’une société européenne, si je n’avais pas répondu immédiatement à une telle question, j’aurais été congédié dans la minute qui suit », objecte l’élu du parti travailliste.

Le refus catégorique du représentant d’Amazon en dit long sur le système hermétique mis en place par la multinationale. Il met également au jour la réalité des effets désastreux de ce type de capitalisme débridé, qui veut que les profits soient mis à l’abri dans les paradis fiscaux.

Le documentaire de Harold Crooks est à la portée de tous, initiés et néophytes. Le cinéaste d’expérience, passionné et passionnant, moult fois récipiendaire de prix prestigieux, fait le pari de rendre accessible un sujet souvent jugé rébarbatif.

Pari relevé avec brio ! Rappelons que le cinéaste canadien avait co-écrit et coréalisé avec Mathieu Roy « Survivre au progrès » (2011), un documentaire grandement salué par la critique québécoise.

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