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Le Québec sous écoute
N° 338 - avril 2015
La patiente déconstruction de l’État social, de Robert Bourassa à aujourd’hui
Un démantèlement qui s’étend sur trois décennies
Jacques B. Gélinas*
Déconstruire l’État social pour laisser le champ libre à l’entreprise privée : Le projet s’avère titanesque, car mettre la hache dans plus d’un demi-siècle d’acquis sociaux risque d’attiser des résistances populaires virulentes pouvant aboutir à une conflagration sociale.

C’est pourquoi les apôtres de la dissolution de la fonction sociale de l’État québécois font preuve d’une grande patience dans leur entreprise insensée de faire tourner la roue de l’histoire à l’envers.

Pragmatiques, sachant que le travail de sape peut s’échelonner sur plusieurs années, voire quelques décennies, ils commencent par ouvrir une brèche dans un secteur donné. Ils profitent de la moindre fissure dans le système pour y planter un coin et l’enfoncer peu à peu, espérant faire éclater un jour une aile entière de l’édifice.

C’est la méthode suivie par nos dirigeants depuis trois décennies. De Bourassa à Couillard, en passant par Landry, Bouchard, Charest et Marois, on observe une progressive et constante érosion de l’État social dans tous les domaines, particulièrement en santé, en éducation, en environnement et dans les pouvoirs des régions.

Les libéraux de Robert Bourassa II, premier ministre de 1985 à 1994, s’engagent les premiers dans cette voie, mais prudemment en louvoyant selon la méthode propre à l’homme. Celui-ci surprend en créant, dès son retour au pouvoir, deux nouveaux ministères, l’un à la privatisation et l’autre à la déréglementation.

L’objectif est de remplacer l’État-providence par l’État-Provigo, selon la formule consacrée à l’époque. Un groupe de travail autoproclamé « Comité des sages », présidé par Paul Gobeil, ex-pdg de Provigo et alors président du Conseil du trésor, recommande de tout privatiser et même d’abolir le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) et la Régie du logement.

Devant le tollé populaire, Bourassa recule. Son gouvernement amorce une certaine déréglementation, mais demeure dans la logique de l’État social issu de la Révolution tranquille.

C’est Lucien Bouchard, premier ministre de 1996 à 2001, qui va aiguiller résolument le Québec sur la voie du néolibéralisme et de la déconstruction de l’État social.

Ce péquiste improvisé, ancien ministre conservateur, ne traîne pas dans ses bagages l’héritage centre-gauche des fondateurs du parti. Pour réussir son grand virage, il brandit le même épouvantail forgé par le gouvernement de Brian Mulroney qu’il a servi une décennie plus tôt : l’élimination du déficit budgétaire et l’assainissement des finances publiques.

Il enjoint ministres et fonctionnaires de couper dans les programmes sociaux et environnementaux, dans la formation, l’éducation et les soins de santé. Il oblige infirmières et médecins à prendre des retraites anticipées, ce qui va contribuer à désorganiser durablement le système de santé.

Bernard Landry, le plus ardent promoteur du néolibre-échange dans les années 1980, déclare dès son accession au pouvoir en mars 2001 : « Le Québec est ouvert sur le monde et favorise la libre circulation entre les nations des biens, des services, des capitaux et des personnes ».

Cette ouverture tous azimuts aux marchés internationaux a ses exigences : déréglementation et austérité budgétaire. Si bien que le 28 mai 2001 Le Devoir titrait « Le PLQ glisse à gauche du PQ », soulignant que le Parti Québécois rivalise avec le Parti Libéral dans ses orientations politico-économiques de droite.

Jean Charest, premier ministre de 2003 à 2012, arrive d’Ottawa où il a siégé comme député et ministre conservateur pendant 14 ans. Plus néolibéral que libéral, issu de la famille politique de Brian Mulroney, il met de l’avant un nouveau concept emprunté à l’entreprise privée : la réingénierie de l’État.

Lors de la présentation de son premier conseil des ministres, il déclare solennellement : « Au cours de ce mandat, nous allons revoir de fond en comble l’organisation de l’État québécois. Ce sera la première réingénierie du gouvernement du Québec depuis la Révolution tranquille ». On reconnaît là l’outil de prédilection utilisé par Mulroney et réutilisé par Bouchard et Landry : le déficit budgétaire et l’inévitable austérité.

Sous le règne de Jean Charest, la collusion business-politique deviendra si criante qu’il ne pourra résister aux pressions populaires exigeant la création d’une commission d’enquête pour faire la lumière sur ce scandale devenu endémique. Cette mission a été confiée à la Commission Charbonneau qui peine à conjurer l’esprit maléfique qui s’est emparé de la vieille classe politique.

Pauline Marois, Première ministre de septembre 2012 à avril 2014, ne va pas dévier de l’orientation libre-échangiste prise par le Parti Québécois dans les années 1980. Elle et ses ministres approuvent sans réserve l’Accord de libre-échange canado-européen, malgré les mises en garde qui fusent de toutes parts.

Bien que minoritaire, son gouvernement va s’affairer à éliminer le déficit budgétaire en un temps record. Et voilà revenue la même vieille tactique pour couper dans les services, en particulier dans les soins de santé, l’éducation et l’environnement.

Philippe Couillard, élu premier ministre le 7 avril 2014, juge que les temps sont mûrs pour en finir avec l’État social. Les affairistes au pouvoir ressortent le bon vieux truc des gouvernements précédents : le déficit budgétaire. Mais cette fois, c’est plus grave : on lui accole l’épithète « structure », prononcé sur un ton propre à faire peur au monde.

Le gouvernement Couillard fonce donc droit vers son but de déconstruire l’État social. Lui et son équipe rapprochée n’acceptent comme immuable aucune institution, aucun droit acquis. « Il faut garder en tête, écrit l’éditorialiste du Devoir Josée Boileau, que le discours sur l’austérité est d’abord un construit politique qui a une visée : vider l’État de son sens, en démontrer l’impertinence ». (Le Devoir, 6 janvier 2015)

Le sens de l’État, sa mission primordiale, c’est la protection du bien commun, la défense des biens publics que sont l’éducation, le système de santé, la culture, la démocratie, nos ressources naturelles, la qualité de l’environnement et l’avenir de notre habitat terrestre.

Pour le gouvernement Couillard, il semble que ce soit autre chose : Tout indique qu’il ne veut garder de l’État que sa fonction de protecteur de l’entreprise privée, de la libre concurrence et des droits individuels.

*Extrait d’un livre à paraître : Le néolibre-échange. L’hypercollusion business-politique, Jacques B. Gélinas, Écosociété, 2015

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