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Dans la mire des services secrets
N° 337 - mars 2015
La faillite qui met fin aux ambitions canadiennes de PKP
Sun News était le relais médiatique de Stephen Harper
Pierre Dubuc
Le vendredi 13 septembre, la chaîne de télévision anglophone Sun News cessait d’émettre et licenciait 200 employés. Faute d’avoir trouvé des acheteurs, elle mettait fin à ses opérations moins de quatre ans après son lancement, le 18 avril 2011.

Après la vente par Québecor de Sun Media, l’an dernier, la fermeture de Sun News met un terme aux ambitions canadiennes de Pierre Karl Péladeau, après l’échec retentissant de ses ambitions mondiales avec Quebecor World en 2008.

Après la mort du fondateur de Québecor, Pierre Péladeau, en 1997, son fils héritier Pierre Karl a conclu une transaction majeure – la plus importante de l’histoire de l’imprimerie – pour un montant de 2,7 milliards $ entre Imprimerie Québecor et World Color Press, qui allait catapulter Québecor au rang de premier imprimeur commercial du monde avec 60 000 employés et 160 usines à travers le monde.

Une dizaine d’années plus tard, la nouvelle entreprise, Quebecor World, allait se placer sous les lois sur la faillite et l’insolvabilité au Canada et aux États-Unis. Pierre Karl Péladeau avait acheté des entreprises en faillite pour les remettre sur pied, mais n’avait pas su voir la cause profonde de ces faillites, le déclin du marché de l’imprimerie.

Plusieurs analystes ont souligné, à l’époque, que si l’imprimerie avait été un secteur d’avenir, Quebecor World n’en serait sans doute jamais devenue un chef de file. Bernard Bujold, le biographe de Pierre Péladeau, a déclaré à l’époque : « Si Pierre Péladeau était toujours vivant, il se serait débarrassé de Quebecor World au bon moment, pilant sur sa fierté ».

En 1998, enivré par le succès apparent mais trompeur de Quebecor World, Pierre Karl Péladeau met 983 millions $ sur la table pour l’achat de Sun Media en s’exclamant : « It’s a big day for Canada ! » Il deviendra le plus important éditeur de journaux au Canada en incorporant à Sun Media les journaux d’Osprey Media, achetée pour 355 millions $, en 2007.

983 millions $ pour Sun Media, c’était plus du double de l’offre de 411 millions $ sur laquelle son père avait refusé de surenchérir, deux ans auparavant, pour l’achat de la même entreprise, jugeant que c’était trop cher.

Quatorze ans plus tard, PKP jette la serviette et se départit de Sun Media pour un montant de 316 millions $, soit moins du quart des montants déboursés pour Sun Media et Osprey Media !

Aujourd’hui, c’est Sun News qui est liquidé après avoir enregistré des pertes de 46,7 millions $ au cours de ses trois premières années d’existence.

À la fin de 1999, André Chagnon, propriétaire de Vidéotron, annonce la vente de l’entreprise à Rogers Communications. La Caisse de dépôt et placement, qui avait d’importants intérêts dans Vidéotron, s’y oppose et exerce son droit de premier refus sur la transaction.

Refusant de voir l’entreprise passée sous contrôle ontarien, la Caisse se tourne vers Québecor pour la garder au Québec. Québecor investira 1,035 milliard $ dans Vidéotron, et plus du double en valeurs d’actifs, soit presque tous ses actifs autres que ceux d’Imprimeries Quebecor.

La Caisse s’engage à débourser 2,2 milliards $, en plus de sa participation dans Vidéotron évaluée à 500 millions $. Il s’agit d’un montant sans précédent pour un investissement privé de la Caisse. Les deux partenaires se retrouveront à hauteur respective de 54,7 % et 45,3 % au sein de la nouvelle entité Québecor Média, dont la valeur de départ est estimée à 8,7 milliards $.

Mais l’année suivante, les titres des entreprises de nouvelles technologies s’effondrent. Québecor subit une dévaluation de 40 %. PKP doit se rendre à New York pour négocier un emprunt de 1,3 milliard $ sur le marché des junk bonds (obligations de pacotille). Des rumeurs de faillite circulent.

Plus tard, Vidéotron deviendra la vache à lait de Québecor en apportant plus de 75 % des profits. Dans un article paru dans la revue Forces (Été 2014, no 178), Michel Nadeau, qui était vice-président de la Caisse au moment de la transaction, expliquera « comment Vidéotron a sauvé Québecor », une entreprise lourdement endettée avec l’achat d’imprimeries en difficultés financières et la faillite de Quebecor World.

Cette situation financière précaire, résultat d’investissements hasardeux et d’un endettement pharamineux, a amené PKP à déclarer la guerre à ses employés pour leur arracher des concessions. Les lock-out se sont succédé, quatorze au total, dont les plus mémorables à Vidéotron, au Journal de Québec et au Journal de Montréal.

Au cours de cette décennie, près de 40 % des journées perdues en grèves ou lock-out au Québec l’ont été dans des établissements de Québecor.

Alors que son père avait accordé à ses employés du Journal de Montréal les meilleures conditions sur le marché dans ce secteur d’activités en échange de leur collaboration pour produire un journal rentable, PKP s’est mis à dos ses employés et l’ensemble du mouvement syndical québécois en recourant à des briseurs de grève et en prônant l’abolition de la formule Rand, le vote obligatoire pour la syndicalisation et l’imposition fiscale des prestations de grève.

Pierre Karl Péladeau a bien compris l’intérêt d’entrelacer ses intérêts et ceux des institutions publiques. Après avoir dû s’avouer vaincu devant la famille Molson, lors de la vente du Centre Bell et du Canadien de Montréal par George Gillett en 2009, il centre son attention sur l’obtention d’un amphithéâtre à Québec.

Tenant le Premier ministre Charest responsable d’avoir favorisé les frères Molson, il fait pression sur le gouvernement libéral avec sa campagne « Le Québec dans le rouge » pour obtenir 200 millions $ pour la construction d’un amphithéâtre à Québec.

De son côté, le maire Labeaume se laisse séduire par la possibilité, autant hypothétique qu’improbable, de la venue d’une équipe de hockey de la LNH à Québec et engage l’argent de ses contribuables pour un montant de 187 millions $ dans cette aventure.

Québecor obtient la gestion du stade pour un montant de 63,5 millions $, s’il y a une équipe de hockey, mais de seulement 33 millions, s’il n’y en a pas.

Pour mettre le contrat liant Québecor et la ville de Québec à l’abri de contestations judiciaires, PKP fait pression sur le Parti Québécois en moussant, à coups de reportages dithyrambiques, la campagne de François Legault pour la création d’un nouveau parti politique.

Le Parti Québécois cède en présentant le projet de loi 204, provoquant une crise majeure, qui aurait pu mener à son éclatement, avec le départ des députés Lisette Lapointe, Louise Beaudoin, Pierre Curzi et Jean-Martin Aussant.

Les partisans de PKP expliqueront sans doute l’échec de Sun News par le refus du CRTC de l’inclure dans le forfait de base des téléspectateurs. Certains rétorqueront que cela n’aurait signifié qu’une plus large diffusion de cette télévision-poubelle, modelée sur le réseau américain Fox News, porte-parole du mouvement d’extrême droite Tea Party.

Au Canada anglais, Sun News était le relais médiatique du gouvernement Harper et se spécialisait dans le « Quebec bashing ».

L’échec de Sun News devrait surtout attirer l’attention sur la dépendance de Québecor, et plus particulièrement de Vidéotron, à l’égard des décisions du CRTC et du gouvernement fédéral.

Dans le cadre d’une élection ou d’une campagne référendaire, Pierre Karl Péladeau, chef du Parti Québécois, serait un candidat à risques, à la merci du chantage et de pressions des forces fédéralistes. Il aurait à choisir entre les intérêts de ses entreprises et les intérêts du Québec. Son histoire montre qu’il a toujours choisi les premiers.

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