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Dans la mire des services secrets
N° 337 - mars 2015
Des opérations secrètes en Syrie sous couvert de reportage
Roger Auque, journaliste et agent du Mossad
Robin Philpot*
Peu de gens se souviennent que, en 1977, la CIA a interdit la pratique de recruter des journalistes pour atteindre ses objectifs. Elle répondait ainsi aux rapports du Comité sénatorial, dirigé par le démocrate Frank Church, décrivant les pratiques inacceptables en cette matière de la CIA et du FBI, pratiques très courantes surtout pendant la période mouvementée des années 1960 et 1970 (guerre au Viêt-Nam, combat pour les droits civiques).

Avec le recul, on peut dire qu’il s’agissait là d’une sorte de sommet de la démocratie états-unienne : les grands mouvements populaires avec leurs revendications de transparence avaient conduit à une interdiction formelle d’utiliser les journalistes comme agents ou espions.

Malgré cette interdiction formelle, la CIA s’est ménagée une entourloupette lui permettant d’y recourir dans des « situations extraordinaires ». Lorsqu’elle fut découverte, en 1996, après une autre levée de boucliers, l’administration Clinton a levé, en 1997, l’interdiction d’utiliser des journalistes à condition que le Congrès en soit informé et que le président l’approuve. Donc, depuis 1997, la CIA a repris cette pratique honnie à visière levée.

Force est de constater que nous sommes maintenant très loin d’un tel sommet de transparence. Surtout à en juger par les récentes révélations de feu Roger Auque, ancien correspondant de Radio-Canada, mais aussi par l’absence d’explications ou de protestations de la part des médias qui ont eu recours à ses services.

Roger Auque est passé aux aveux dans un livre publié à titre posthume, Au service secret de la République, dont des extraits ont été publiés récemment dans plusieurs journaux européens. Bref, ce « journaliste » avoue avoir été un agent du Mossad et d’autres services de renseignements, depuis 1989.

« Dès cette époque, écrit-il, j’ai noué des rapports très étroits avec Israël. Je m’y rends très souvent, car j’y ai un double intérêt. Israël possède des services secrets très efficaces. C’est en outre un appui important dans mon métier. Je l’avoue aujourd’hui, ce n’était pas la seule raison. J’entretiens alors des contacts étroits avec le Mossad, qui a vite compris l’intérêt que pouvait présenter un journaliste français connaissant le Moyen-Orient sur le bout des doigts. (…) J’ai été rémunéré par les services secrets israéliens pour effectuer certaines missions, par exemple des opérations secrètes en Syrie, sous couvert de reportage. »

Il ajoute qu’il a travaillé également pour la CIA et les services secrets français.

À ce jour, le silence semble total à Radio-Canada qui, pourtant, a diffusé pendant de nombreuses années les reportages de Roger Auque, de partout au Moyen-Orient, de Bagdad à Tel Aviv, en passant par Damas et Beyrouth.

Absence de commentaire aussi de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec qui a souligné son décès dans un communiqué, en septembre 2014.

A-t-on mesuré le danger que les Roger Auque de ce monde représentent ? D’abord, pour les journalistes eux-mêmes, mais aussi pour la crédibilité des médias et de la profession de journaliste. Comment ne pas être sceptique en écoutant les nouvelles internationales ?

Si des médias comme Radio-Canada gardent le silence au sujet des révélations de Roger Auque, ils donnent de la crédibilité à tous ceux qui pensent que tous les correspondants étrangers, en situation de guerre, peuvent être soupçonnés d’être des agents de différents services secrets. Ils mettent ainsi en danger la vie de tous leurs correspondants à l’étranger.

En outre, si ces médias n’exigent pas, de la part de leur gouvernement, l’engagement formel de mettre fin à la pratique d’utiliser des journalistes par les services de renseignements pour atteindre leurs buts, cela veut dire qu’ils reconnaissent et acceptent que les informations qu’ils diffusent ne sont peut-être que des communiqués du Département d’État des États-Unis ou de ses alliés, qu’ils peuvent parfois n’être rien d’autre que des courroies d’information des services secrets.

À propos de l’éthique et de la déontologie de la profession de journaliste, Deni Elliot et Paul Martin Lester du Practical Ethics Center de l’Université du Montana ont écrit : « Il est important que, même les sources les plus sordides dans des situations les plus désespérées, doivent savoir que les journalistes ne prennent pas parti et ne sont que du côté de la vérité ». On ne peut que leur donner raison. Mais, pour que cela se produise, il incombe aux médias de l’exiger.

Mais qui a dit que la vérité est la première victime de la guerre ?

*L’auteur est éditeur de Livres Baraka et animateur de Le pied à Papineau, CIBL 101,5

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