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Aux armes, citoyens !
N° 336 - février 2015
Le portulan de l’histoire
L’indiscutable originalité des rouges de L’Avenir
Jean-Claude Germain
La singulière évolution politique des patriotes du Bas-Canada ne passe pas comme du beurre dans la poêle. En 1844, l’ancien chef des rebelles du Haut -Canada, William Lyon McKenzie, confie sa profonde déception au docteur O’Callaghan, en exil comme lui à New York. « Lorsque vous-même et vos amis nous avez envoyé un émissaire à Toronto en novembre 1837, pour nous demander de vous soutenir contre le gouvernement anglais, il ne me serait certes pas venu à l’esprit que les hommes qui ont fait cela auraient, dans l’éventualité d’un échec, pactisé avec l’Angleterre en vue d’obtenir le pouvoir au Canada pour eux-mêmes et nos ennemis tories ».

C’est une consternation de même nature qui a suscité l’émergence du parti des Rouges dans la foulée de la fondation de l’Institut canadien. En 1844, Joseph Doutre, âgé de dix-neuf ans, est déjà l’auteur d’un roman, Les Fiancés de 1812, sous le coup d’une condamnation épiscopale d’immoralité. Une dizaine d’années plus tard, dans une conférence prononcée à titre d’ancien directeur de l’Institut, il se souvient que tout a débuté par un constat inquiétant. « Nous en étions arrivés à un tel point que la mort de trois ou quatre hommes qui tenaient entre leurs mains les fils de l’opinion publique, sous toutes ses couleurs, aurait pu nous livrer à la merci des nationalités rivales qui nous entouraient ».

Pour lui, comme pour la jeunesse dont il fait partie, « ces hommes étaient les derniers vestiges des temps passés et représentaient à nos yeux le spectacle uniforme de la société canadienne jusqu’alors ». Devaient-ils leur haute position à des talents transcendants ? Poser la question, c’était y répondre. « Ce n’est assurément pas leur faire injure de dire que la circonstance de la rareté des hommes a été, pour beaucoup, dans leur élévation ».

Bref, les vieux politiciens ne sont plus à la hauteur ! Pour la jeunesse du temps, c’est tout à la fois un verdict et un dilemme. Comment les remplacer au pied levé sans y avoir été préparé ? « La porte des écoles et des collèges en s’ouvrant devant le jeune homme d’alors, le poussait dans un monde où tout lui était étranger. Lui, qui, pendant huit à neuf ans n’avait parlé que le langage des poètes, des historiens et des philosophes, se trouvait tout à coup jeté dans une foule, où personne ne soufflait mot de latin ou de grec, de littérature ou d’histoire. Tantôt, on lui parlait sport, modes, bals, théâtre, maintenant, il entend résonner à ses oreilles les mots politique, revenus, taxes, commerce, élections, droit public, économie, mais qu’est-ce que tout cela, se demande-t-il ? »

Cent ans plus tard, l’histoire politique de l’Antiquité gréco-romaine dominait toujours le cursus du cours classique. Et toujours au détriment de la pratique canadienne de la politique, comme le réprouvait déjà Doutre, « Le jeune homme, produit de nos maisons d’éducation, a bien vu dans ses études, que les Romains, pour déclarer la guerre, envoyaient un député qui, après avoir parlementé, déroulait sa toge et secouait ses sandales pour annoncer l’ouverture immédiate des hostilités et des batailles, mais il n’a pas encore appris comment il se fait qu’aujourd’hui, un ministre puisse être sous l’influence d’une querelle de famille ou d’un verre de vin, lorsqu’il arrive à la tribune, portant la guerre ou la paix entre ses dents ».

Pour ses fondateurs, la mission de l’Institut se doit d’être un lieu d’information, de rencontres, de débats et de formation du militantisme politique. Doutre, avocat lui-même, privilégie de mettre l’art d’écrire et l’art oratoire à la portée de tous. « L’exercice de la parole est peut-être la seule préparation efficace pour ceux qui ont le goût de la vie publique et qui s’y disposent. Le barreau était autrefois le seul théâtre de discussion et de préparation. Mais pouvait-il en être autrement ? Eux seuls, par leur profession, avaient l’occasion d’acquérir la connaissance usuelle et pratique des affaires ; eux seuls connaissaient les tours et détours dans lesquels il faut souvent s’engager pour arriver à un but. Car en politique comme en matière légale, la ligne droite n’est pas toujours la plus courte ».

Il ne suffit pas d’avoir des idées, il faut pouvoir les partager et, pour ce faire, en débattre, ce qui implique non seulement de les exprimer clairement, mais de pouvoir les défendre, les comparer, les développer, et pour y exceller, il faut être informé de sa propre réalité et de celle du monde entier.

La bibliothèque de l’Institut, riche de 1600 volumes et son cabinet de lecture, de 64 journaux régulièrement reçus des différentes parties du Canada et de l’étranger, constituent cet arsenal de pensées libertaires et d’idées révolutionnaires qui portent l’humeur de Mgr Bourget à virer de la couleur de sa barrette.

Joseph Doutre l’affirme sans ambages. « L’apparition dans le monde politique des jeunes gens ne date que de la création de nos sociétés de réunion et de discussion qui a ouvert une ère nouvelle ». Libre de pensée et de paroles.

De 1856 à 1871, l’Institut présentera 128 conférences publiques, 68 conférences privées réservées à ses membres et tiendra 213 débats, sous la forme d’une joute oratoire, qui a lancé la mode de ces tumultueuses « assemblées contradictoires » en temps d’élection, lesquelles ont fait les belles et les mauvaises heures de la politique québécoise, jusqu’à leurs succédanés télévisuels actuels.

En 1847, L’Avenir, un journal « publié dans les intérêts de la jeunesse par une société en commandite de jeunes gens » voit le jour l’année du retour de Louis-Joseph Papineau à la politique. La devise annonce la couleur : « Laissons là ceux qui croient que le monde va crouler, que tout remue et s’agite autour d’eux ». Le deuxième vice-président de l’Institut, Jean-Baptiste-Éric Dorion, en assume les commandes, assisté d’un comité permanent de collaborateurs qui arborent différentes teintes de rouge.

Le journal publie tout de go des extraits du Manifeste radical de Papineau qui le fera élire à la Chambre de l’Union. La lune de miel avec les réformistes de La Fontaine a duré le temps d’une élection. Le soutien à la personne de Papineau et à ce qu’il représente demeure indéfectible, mais sa lecture de la situation politique n’est plus à jour. En 1848, L’Avenir publie un éditorial déterminant sous la plume de Dorion qui s’intitule L’Union et la Nationalité.

« L’Union fut faite dans le but de nous perdre ! Elle nous perd évidemment. Mais ce qu’on ne peut pas concevoir, c’est que cet état de peine sans espoir soit considéré comme le meilleur, le plus désirable par ceux-là mêmes qui en sont victimes ; ce qu’on ne peut concevoir, c’est qu’il se trouve des hommes qui préfèrent la fusion, la mort de cette nationalité pour avoir le plaisir de renaître dans une nationalité étrangère.

Nous croyons que la nationalité doit unir tous ses membres, nous croyons que la nationalité sera la bannière sous laquelle nous marcherons, nous en sommes convaincus. Ceux qui connaissent le caractère canadien certifieront, en considérant le caractère de cette nationalité, que toute liberté trouvera chez elle l’hospitalité cordiale, franche et sincère que le voyageur et l’étranger ont toujours trouvée en ses foyers. Nous voudrions jouir du gouvernement responsable sans l’Union ! » Sous cette forme de gouvernement et encore moins dans une confédération, la coïncidence peuple-nation demeure impossible.

L’originalité des rouges de L’Avenir, pour les historiens Jean-Paul Bernard et Mason Wade, a été de dissiper un flou artistique majeur dans les propos de Papineau : la constante confusion entretenue entre l’ordre politique et l’ordre national, entre le principe démocratique et le principe des nationalités. Le gouverneur Elgin, pour sa part, y relève déjà une première et véritable division du French Party.

La riposte de Mgr Bourget sur la « nationalité », comme en font foi les Mélanges religieux sous la plume d’Hector-Louis Langevin, était déjà prête depuis un moment. : « Ce ne sont pas des frontières, ni même des lois et des administrations politiques et civiles qui font une nationalité, c’est une religion, une langue, un caractère national, en un mot. La religion, le catholicisme d’abord, puis la patrie, c’est ainsi que nous entendons la nationalité canadienne ».

1848 n’est pas une année comme les autres. En Europe, ce sera le « printemps des peuples » et des répressions ouvrières. La publication londonienne du Manifeste du parti communiste de Karl Marx a coïncidé avec l’abdication du roi Louis-Philippe en France, son remplacement par un gouvernement provisoire, une élection qui porte les républicains modérés au pouvoir et à la promulgation de la Deuxième République.

Le raz-de-marée insurrectionnel déferle sur toute la communauté européenne : soulèvement populaire en Sicile, agitation en Allemagne, un canton suisse devient une république, révolte en Autriche, grande manifestation des Chartistes à Londres, mouvement insurrectionnel en Pologne, assemblée nationale en Serbie, assemblée constitutionnelle à Berlin, soulèvement nationaliste en Irlande et le pape Pie IX chassé de Rome par les rebelles indépendantistes de Mazzini et de Garibaldi.

À l’annonce victorieuse d’une Deuxième République française, la jeunesse de L’Avenir s’est invitée dans ses pages à fraterniser sans vergogne « avec la jeunesse de Paris sous les premiers rayons du soleil républicain » et à inciter les compatriotes à faire de même en joignant cette « grande famille dont la France prépare le code aux nations ». Mgr Bourget, qui avait déjà condamné dans une lettre pastorale l’éditorial du journal contre l’Union, subodore la présence hérétique d’un parti rouge sous l’égide de l’Institut canadien.

Il n’a pas tort. Joseph Doutre, Joseph Papin et Charles Daoust défendent la séparation de l’Église et de l’État et militent pour une école laïque et non confessionnelle. Jean-Baptiste-Éric Dorion réclame en sus l’abolition de la dîme et Pierre Blanchet, dit « le citoyen » professe qu’« un clergé plus pauvre serait meilleur ». À l’exception de Doutre et de Blanchet, tous seront députés.

Louis-Antoine Dessaulles est le plus radical de tous. Dans la campagne de salissage menée par Wolfred Nelson contre Louis-Joseph Papineau, il sera le grand défenseur de la réputation de son oncle, d’autant que, tout jeune, il a été témoin de l’échange entre les deux hommes lorsque Nelson a ordonné à Papineau de quitter Saint-Denis.

Il sera également le grand propagandiste de l’annexionnisme. « Nous ne sommes pas sous le gouvernement de l’Angleterre, mais sous celui de nos co-sujets ». À partir de ce navrant constat, il invite ses compatriotes à obéir à leur destin américain en se libérant de leur condition coloniale pour retrouver une fierté nationale. « Je suis contre l’Union comme Canadien et pour l’annexion comme libéral ».

L’annexionnisme qui était une solution désespérée à une désespérance politique n’a duré qu’une saison. Le temps des six causeries de Dessaulles sur le sujet. L’abrègement de la vie de l’idée était dû principalement à une condamnation de l’épiscopat ultramontain au nom de la nationalité religieuse.

La contre-attaque de Dessaulles est sans merci. « La grande majorité du clergé de ce pays est monarchiste et ne voit le vrai en politique que dans le légitimisme. Le légitimisme laïque est souvent très libéral et généralement sincère : le légitimisme clérical est toujours hargneux, intolérant, et ennemi juré des idées démocratiques ».

La guerre est déclarée. « Songez donc plutôt à vous défendre dorénavant, qu’à attaquer ! Moins vous devenez nécessaires dans l’ordre moral, moins vous devenez importants dans l’ordre social, plus vous êtes déplacés dans l’ordre politique. Votre seul domaine dorénavant, c’est le confessionnal ! »

Liberté, égalité, fraternité ! Paroles vaines, funestes mêmes depuis qu’elles sont devenues politiques ! Mgr Bourget n’est pas loin de penser comme Louis Veuillot. Il s’emploiera désormais à ruiner l’Institut canadien en commençant par son Avenir.

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