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Aux armes, citoyens !
N° 336 - février 2015
Un romancier prend la plume de l’essai pour s’attaquer à l’histoire politique
Louis Hamelin met en doute le récit officiel d’Octobre 70
Simon Rainville
Francis Simard est décédé. Avec lui part une autre mémoire d’Octobre. Il faut dire qu’il n’a jamais été très bavard publiquement sur la question. Depuis sa sortie de prison en 1982, Simard, grand intellectuel, selon ceux qui l’ont connu – et dont on peut avoir un aperçu dans son livre Pour en finir avec Octobre et le documentaire La Liberté en colère de Jean-Daniel Lafond, avant que ce dernier ne devienne fédéraliste-monarchique ! –, continuait à s’intéresser à la vie publique québécoise. 2014 a été l’année de la parution d’un ouvrage que Simard n’a pas apprécié, mais qui a le mérite de sortir un tant soit peu le Québec de son royaume de l’oubli.

Louis Hamelin, romancier et chroniqueur au Devoir, signe un livre très rare chez nous : un romancier de talent qui prend la plume de l’essayiste et s’attaque à l’histoire politique. À sa face la plus sombre de surcroît : Octobre 1970, ses mensonges, ses trous, ses oublis. Fabrications raconte son travail de recherche et de réflexion qui l’a mené à l’écriture de son roman La Constellation du Lynx.

De son style unique qui ne manque pas d’humour, Hamelin remet en question « l’Histoire officielle » d’Octobre 1970, tant celle des gouvernements et des universitaires que celle des felquistes eux-mêmes, à l’aide de la fiction : La création, la logique et l’imagination peuvent-elles remplir les trous explicatifs que laissent certains événements ? Généralement, l’historien universitaire répondra, sans débat : « non, l’histoire se base sur des faits démontrables ».

Le littéraire peut extrapoler : « Allons voir ce qui se trouve entre les faits avérés ». Ainsi, Hamelin avance sur deux tableaux à la fois : que vaut l’œuvre littéraire pour expliquer l’histoire, et que nous cachent les non-dits et les trous d’Octobre ?

L’essayiste affirme s’être « servi de la fiction pour essayer d’aller le plus loin possible au fond de l’Histoire ». À force de comparer, à la manière d’un enquêteur, les versions, de parcourir tous les écrits, de multiplier les entretiens avec des policiers, des felquistes et des journalistes, il s’est laissé convaincre que plusieurs « hasards » – par exemple la présence du livreur de poulet au procès de felquistes quelques jours avant le début de la Crise d’Octobre – de l’histoire d’Octobre ne pouvaient être autre chose que des preuves à fouiller : « … j’en suis tranquillement venu à la conclusion que la fiction officielle devait être combattue par la fiction ».

Le problème est qu’Hamelin ne cite jamais ses sources. Il faut donc croire sur parole qu’il a tout lu, tout vu, interrogé les bonnes personnes. L’essai aurait été un bel endroit pour étaler ses preuves, ce qui n’aurait eu aucun sens dans son roman. Mais à voir la quantité de réactions acrimonieuses de certains ex-felquistes depuis la sortie du roman et de l’essai, on ne peut que se demander en quoi la « fiction » d’Hamelin les dérange.

En tant que discours, l’histoire est littérature, c’est-à-dire un récit fabriqué, astiqué et poli avant d’atteindre le lecteur, comme nous le rappelle Hamelin. Même lorsque la recherche et la conceptualisation sont impeccables, notre connaissance du passé demeure une représentation fabriquée : « La frontière entre la fiction bien documentée et le document recourant aux techniques narratives de l’écriture de fiction (genre nouveau journalisme) est plutôt ténue ».

Il pointe ici vers le problème réel de l’objectivité autoproclamée de l’historien : « Oui, comment passer de la perfection minérale, cristalline et inerte de la théorie, à cette chair vivante et cette chaude respiration de l’homme réel, celui qui gémit dans son sommeil ? » Derrière les théories, les concepts, les systèmes, il y a d’abord des hommes de chair. Cela peut sembler contradictoire alors que, nous y reviendrons, Hamelin insiste sur les forces cachées qui contrôlèrent la Crise d’Octobre.

Hamelin s’en remet à des romanciers – De Lillo, Morante, Hunter S. Thompson, Ferron, mais surtout Tolstoï et Mailer – pour former son champ conceptuel et interprétatif. Le problème, c’est qu’il n’a pas pris la peine de regarder du côté des historiens et des philosophes qui réfléchissent depuis longtemps aux liens entre fiction et histoire, au degré d’objectivité auquel peut prétendre un historien. Pensons à Paul Ricœur et bien d’autres. Le littéraire, en se mêlant de l’écriture de l’histoire, n’a-t-il pas le devoir de s’intéresser à ce qu’en disent les historiens ?

Il n’en demeure pas moins qu’Hamelin pose des questions lourdes de sens et fait œuvre utile en étudiant cet événement consciemment omis de notre mémoire collective. Il met en relief un phénomène déplorable : l’histoire politique, depuis trop longtemps délaissée par les universitaires québécois, doit se faire hors des universités, par des historiens qui font de leur mieux, ou … par des romanciers.

Son essai lève aussi le voile sur le manque de débat public sur des questions historiques de fond. Hamelin a publié, à la une du Devoir, des informations contredisant « l’histoire officielle » d’Octobre. La réponse des historiens ? Aucune !

L’essai et le roman d’Hamelin ont aussi le mérite d’attirer l’attention sur un autre phénomène regrettable de la pratique historienne québécoise : le peu d’intérêt porté aux questions d’espionnage et de services secrets. Wikileaks, Assange, Snowden, ça vous dit quelque chose ?

Hamelin se défend d’être un conspirationniste paranoïaque, mais il croit tout de même que le complot, dans le cas d’Octobre 1970, est réel : Le FLQ était infiltré à grande échelle et les agences d’espionnage ont fabriqué en partie la Crise d’Octobre afin de discréditer le mouvement souverainiste.

Les gouvernements, au premier chef le gouvernement fédéral, ont décidé d’occuper militairement le Québec avant même que la situation ne dégénère, soit le 7 octobre, alors que les troupes se déplacèrent au nord de Montréal, et que le gros de la Crise d’Octobre commença le 10. Ils ont laissé le FLQ se pendre avec la corde qu’ils tiraient. Ce serait donc, en dernière analyse, des forces cachées, voire occultes, qui dictent l’histoire. La place de l’humain dans tout ça ? Très peu.

Voilà ce que Simard et d’autres ne peuvent accepter, notamment parce que cette interprétation laisse de côté le projet d’indépendance développé par le FLQ, comme si la Crise d’Octobre résumait à elle seule le mouvement et ses aspirations. Faire du FLQ un pantin, n’est-ce pas, quelque part, minimiser les raisons de la lutte ?

Puis, Hamelin ajoute que Laporte n’a pas été assassiné, mais bêtement étranglé par accident, et que les felquistes, « pour tenter de sauver la face », ont fait « un effort de transmutation du non-sens au sens » en faisant de l’étranglement une exécution. Voilà qui consomme la rupture entre Hamelin et les felquistes.

Bien qu’Hamelin reconnaisse qu’il ne peut rien prouver hors de tout doute, il affirme tout de même que sa version romancée éclaire l’histoire. Faute d’études historiques solides, s’avancer dans cette voie est un pari risqué.

Si la raison nous dit que les suppositions de la « fiction » d’Hamelin ne sont souvent que des fabrications, force est d’admettre que tous ces « hasards » et les quelques preuves qu’il apporte sont attirantes, voire convaincantes, ce qui ne veut pas dire véridiques.

Et l’écrivain fait la démonstration de toute la force de la fiction documentée : L’échafaudage de « preuves » semble bien valoir la « vérité » des historiens, surtout dans un cas aussi complexe et obscur qu’Octobre 1970.

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