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Aux armes, citoyens !
N° 336 - février 2015
Félix et Meira, un film incontournable de Maxime Giroux
L’amour les unit, un monde les sépare
Ginette Leroux
Il y a un buzz autour de ce film », ai-je entendu au moment de la projection de presse de « Félix et Meira », le nouveau film de Maxime Giroux. Nous attendions sa sortie avec impatience depuis septembre dernier, alors que le cinéaste québécois a surpris tout le monde, y compris lui-même, en remportant le prix du meilleur film canadien au Festival International du film de Toronto, ainsi que la Louve d’or du meilleur long métrage de la compétition internationale du Festival du nouveau cinéma 2014.

Le film s’ouvre sur des hommes portant d’étranges chapeaux de fourrure d’où s’échappent de longs boudins qui pendent de chaque côté de leur visage barbu. Les costumes sont d’un autre âge. C’est la veille du sabbat. Ils prient, chantent, mangent et boivent, tel que le prescrit la loi des Juifs hassidiques.

Meira (touchante Hadas Yaron), au contraire des autres convives, semble peu intéressée à ce qui se passe et affronte son mari quand il lui demande de se presser avant que ne sonne l’heure qui les plongera dans la lumière blafarde des chandelles qu’on allume au repas du soir précédant ce rite religieux. « Je déteste cette lumière », oppose la jeune femme, de plus en plus rebelle aux traditions de sa communauté.

La jeune juive orthodoxe rêve de vivre au grand jour. Déjà son âme s’échappe lorsqu’elle préfère la musique étrangère à la musique traditionnelle juive. Sous la réprobation de Shulem (excellent Luzer Twersky), son mari qui, à maintes reprises, tente de restreindre son appétit de liberté.

Shulem la met en garde contre les châtiments imposés par la loi hassidique, tentant ainsi d’éviter à tout prix la honte qui s’abattra sur sa femme, et sur sa fille qui devra grandir sans sa mère.

Félix (coloré, habile et aérien Martin Dubreuil), un bum de famille aisée, Félix l’insouciant qui ne répond ni à Dieu ni à Diable, le voleur à la petite semaine, revient à la maison voir, pour la dernière fois, son père mourant. L’échange entre les deux hommes est acide et irréconciliable. Le déshérité retourne à son logement modeste du Mile-End. Sa sœur, prodigue, partagera son héritage avec le mouton noir de la famille.

Le jour où Meira croise le chemin de Félix, tout devient possible. L’amour fou qu’ils partagent repousse les frontières de l’interdit. Doucement, Meira se coule avec bonheur dans l’univers de Félix. Celle qui portait de longues jupes et des blouses boutonnées jusqu’au cou enfile les jeans que lui tend Félix. La jeune femme est tout étonnée, le jeune homme est ravi.

Voyant que sa femme échappe à sa bienveillante surveillance, Shulem l’envoie dans la communauté hassidique de Brooklyn, à New York. Sans sa fille. Les deux amants s’y retrouvent, sans se douter que le mari les surprendra et obligera sa femme à le suivre.

Rien ne pourra les séparer, croient-ils. Ensemble, ils fomentent un projet d’évasion pour la mère et son enfant. Tandis que le mari essaie de percer les raisons de son échec matrimonial, les amants s’envolent pour Venise, la ville des amours clandestines. L’amour les unit, un monde les sépare.

Les amants réussiront-ils à contourner les obstacles ? La dernière scène du film vous l’apprendra.

« À l’âge de 20 ans, j’habitais le Mile-End où sont regroupés une grande partie des Juifs hassidiques de Montréal. Des voisins discrets, voire distants, avec qui la communication était quasiment impossible. Mes nombreuses tentatives auprès des femmes se soldaient par un échec. Je me sentais rejeté parce que je n’étais pas comme eux », se souvient Maxime Giroux, en entrevue au bar Sarah B de l’Hôtel Intercontinental.

Ce qu’il ignorait, à l’époque, c’est qu’il est strictement interdit aux membres féminins de la communauté de communiquer avec les hommes non Juifs.

La scène où l’amant se déguise en Juif pour revoir sa dulcinée est une des meilleures du film. « La naïveté de Félix est la mienne avant que je comprenne mieux cette communauté qui conjugue religion et culture », admet Maxime Giroux.

L’idée du film s’est imposée d’elle-même grâce à Alexandre Laferrière, coscénariste du film qui habite toujours ce quartier. Leur curiosité partagée au fil des années a fait mouche.

Il en a fallu du temps pour entrer dans cet univers fermé. Alexandre Laferrière s’est concentré sur la recherche de fond. Il a consulté les ouvrages sur le sujet pour ensuite écrire une première version du scénario. Pendant ce temps, le jeune réalisateur enfourchait son vélo et ratissait le quartier, visitant des synagogues, adressant la parole à ces hommes, à prime abord inabordables.

La méfiance du début a fait place à une sympathie réciproque. « L’intérêt que je manifestais à leur égard les a touchés. Ils m’ont ouvert leur porte. » Et celle de la communauté hassidique de New York. Maxime Giroux y a visité des lieux de culte, participé à un souper de sabbat à Brooklyn où est concentrée cette communauté. Les femmes l’ont accueilli avec beaucoup moins de réserves que leurs consœurs montréalaises.

Tous les acteurs sont juifs, sauf Martin Dubreuil. D’ex-membres de la communauté hassidique ont accepté de parler de leur expérience. D’ailleurs, me confie le cinéaste, cinq d’entre eux font partie de la distribution, dont Luzer Twersky qui joue le rôle du mari de Meira. Le père de Twersky est un rabbin très connu de Brooklyn. Le jeune homme, qui a habité Brooklyn jusqu’à l’âge de 20 ans, a dû renoncer à revoir ses deux enfants depuis sa défection. Sans l’aide précieuse de ces personnes, Giroux reconnaît que le film n’aurait pu se faire.

Un excellent casting, une direction artistique soignée, une écriture fine et juste et une performance remarquable de Martin Dubreuil, Hadas Yaron et Luzer Twersky rendent ce film incontournable.

Félix et Meira est le troisième long métrage de Maxime Giroux après Demain (2008), Jo pour Jonathan (2010), tous primés autant sur la scène internationale que nationale.

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