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Harper vs Djihad
N° 334 - novembre 2014
Comme les dinosaures, les grandes entreprises sont vulnérables au changement
L’avenir appartient aux petites entreprises adaptables
Gabriel Ste-Marie
L’économiste américain James Kenneth Galbraith publie cet automne The End of Normal. Cet important essai analyse la transformation de la structure de l’économie. Selon l’auteur, la forte croissance depuis l’après-guerre constituerait une période d’exception de l’histoire, une phase expansionniste à laquelle la dernière crise économique a mis fin.

Selon l’analyse de Galbraith, l’explosion de la production des dernières décennies a été rendue possible grâce à l’exploitation du pétrole bon marché, à l’abondance des ressources et à une période de stabilité assez longue.

Cette conjoncture a notamment permis la croissance des entreprises avec l’utilisation de plus en plus poussée d’infrastructures et d’équipements. Ces grosses organisations réalisent une production de masse basée sur d’importantes économies d’échelle. Elles sont optimales tant que la conjoncture demeure stable : prix des intrants, demande pour leur production.

Or, les grandes entreprises sont vulnérables au changement. En temps de crise ou d’instabilité, comme c’est désormais le cas, ce sont les plus petites organisations qui s’adaptent le mieux aux différents changements, même si leurs capacités ne sont pas comparables à celles des grandes firmes.

Pour illustrer son propos, l’économiste fait référence à l’ère des dinosaures. Cette période de stabilité et d’abondance des ressources a permis aux animaux de devenir de plus en plus gros, complexes, forts et imposants. Lorsque l’environnement s’est transformé, ces grands organismes n’ont pas été capables de s’adapter et se sont éteints, laissant la place aux petits mammifères, qui ont survécu.

James Galbraith fait aussi un parallèle avec l’économie de l’Union soviétique. La planification à grande échelle a permis une production de masse comme cela ne s’était jamais vu auparavant dans l’histoire. Ces immenses organisations ont toutefois été incapables de s’adapter aux différents changements et sont progressivement devenues inefficaces, puis dépassées.

Notre société serait arrivée à un point où l’approvisionnement en ressources n’est plus suffisant pour soutenir une forte croissance. L’auteur de l’essai donne l’exemple du pétrole. Les dernières décennies ont montré que la croissance économique mène à l’explosion du prix du baril. Cette appréciation de la valeur du pétrole vient déstabiliser l’économie et compromettre sa croissance.

Par la suite, la stagnation économique enlève de la pression sur le secteur des ressources et fait retomber leurs prix. Lentement, cette dépréciation permet une reprise de la croissance jusqu’au point où les prix des ressources augmentent à nouveau, plombant encore l’économie, et ainsi de suite.

À ce nouveau plafond s’ajoute le problème du désinvestissement. Face aux fortes variations des prix et de la disponibilité des ressources, ou simplement étant donné la crainte de ces oscillations, les grandes sociétés laissent tomber les investissements importants, rentables uniquement à long terme. Les risques sont trop élevés.

En temps d’instabilité, l’économie préfère les plus petites organisations qui dépendent moins de grands équipements et d’importants capitaux, et qui peuvent ainsi s’adapter plus facilement aux différents changements. Cette nouvelle dynamique annonce le déclin des grandes entreprises et leur remplacement par de plus petites firmes moins productives. Ceci abaisse forcément le rythme de la croissance future.

Fondamentalement, James Gal­braith évalue que c’est l’approvisionnement en pétrole bon marché qui a permis la croissance exceptionnelle entre la Seconde Guerre et la Grande Crise. Cette ressource non renouvelable nécessite peu d’énergie pour être extraite et en fournit beaucoup. Cet incroyable différentiel d’énergie a permis de soutenir la forte croissance matérielle.

L’économiste donne l’exemple de l’agriculture. Le pétrole a permis de passer à une agriculture de masse, utilisant les engrais chimiques, les pesticides et les tracteurs. Les rendements ont explosé, mais ce modèle exige un approvisionnement en pétrole à bon marché. C’est la même situation pour la métallurgie, ou encore pour les domaines du transport en général, comme l’automobile ou l’aéronautique.

Or, les sources conventionnelles de pétrole sont presque épuisées. Les nouvelles sources d’approvisionnement, comme les sables bitumineux, coûtent beaucoup plus cher à extraire parce qu’elles nécessitent beaucoup plus d’énergie.

Le différentiel d’énergie se trouve sérieusement réduit, limitant d’autant la croissance potentielle de l’ensemble de l’économie. Ce n’est pas la fin du pétrole, mais plutôt la fin du pétrole bon marché qui modifie les fondements du système économique actuel. Les autres sources d’énergie n’offrent pas de tels rendements.

L’auteur souligne que le pétrole de schiste pourrait potentiellement et momentanément changer la situation. Or, il s’agit d’une filière méconnue. Nul ne sait combien de temps ce filon pourra être exploité ni à quel coût.

Cette analyse fait ressortir l’immense avantage dont bénéficie le Québec, soit un approvisionnement considérable en énergie provenant de l’hydroélectricité à très faible coût. Cependant, le développement de cette filière se trouve limité, puisque les meilleurs sites sont déjà en exploitation.

C’est la même situation avec le nucléaire. Galbraith indique que cette filière fournit aussi un grand différentiel d’énergie, mais présente en même temps de sérieux risques, limitant son utilisation. Cette option se trouve aussi plafonnée par la disponibilité du type d’uranium utilisé dans les centrales conventionnelles. Il n’y en a presque plus. Il n’est toujours pas possible d’utiliser d’autres types d’uranium ou de matériau permettant la fusion de l’atome, pour une production économique.

Dans une autre section, l’économiste rappelle que les pays industrialisés, à commencer par les États-Unis, ont historiquement réussi à s’assurer d’un approvisionnement fiable en ressources à faible coût, par leur présence et leurs actions militaires. Le standard de vie occidental découle de la domination militaire. Or, l’auteur démontre que l’armée conventionnelle est devenue inefficace pour ce genre de domination. Les exemples des opérations récentes en Irak et en Afghanistan sont éloquents, et cette incapacité s’observerait depuis la guerre du Viêt Nam.

Une des raisons expliquant cette récente impuissance serait la forte urbanisation de la population. Si l’armée conventionnelle est efficace pour occuper les campagnes et raser les villages, elle se retrouve prise au piège dans les villes.

Les nombreuses structures en acier et en béton sont difficiles à détruire ou même à contrôler, et constituent autant d’endroits d’embuscades potentielles pour des chars et des troupes qui se trouvent ainsi exposées. Les populations sont désormais en mesure de résister aux forces militaires d’occupation.

Si les grandes entreprises ont réussi à prospérer et à assurer une production de masse, c’est en partie grâce au pétrole conventionnel, mais aussi à cause de la stabilité des approvisionnements en ressources garantie par la domination militaire. La situation a changé.

James Galbraith explique que, durant les Trente Glorieuses, la croissance a été suffisament forte pour être partagée entre les différentes classes sociales. Les travailleurs se sont enrichis, les capitalistes aussi. Dans un contexte de faible croissance de la production, le surplus n’est plus suffisant pour améliorer la situation de tous. C’est ainsi que le pouvoir d’achat des travailleurs stagne et que les tensions entre classes s’accroissent.

À ce problème s’ajoute celui du déplacement des rendements de l’économie réelle – soit celle des entreprises qui produisent des biens et des services – vers le secteur financier et surtout vers la finance non conventionnelle basée sur la spéculation. Les faibles rendements de l’économie réelle et la recherche perpétuelle du profit maximal ont mené à la spéculation.

Galbraith rappelle le nombre élevé de fraudes financières qui ont entouré la bulle immobilière états-unienne et la saga du papier commercial. Les différentes études et enquêtes ont démontré que, pour s’enrichir à tout prix, la fraude était devenue la norme.

Au cours de la dernière décennie, les individus qui se sont le plus enrichis ont réalisé leurs gains soit à la bourse, soit dans l’immobilier, grâce à la spéculation. Le détournement de ressources vers une sphère qui ne produit rien présente un sérieux risque de stagnation pour l’économie réelle et Galbraith s’en inquiète.

La réalité économique a changé. À l’avenir, l’économie devrait miser sur de plus petites entreprises, œuvrant à échelle restreinte, et avec un rapport accordant une plus grande place à la main-d’œuvre par rapport à l’équipement utilisé. Les règles fiscales devraient donc être modifiées en ce sens.

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