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Harper vs Djihad
N° 334 - novembre 2014

Harper vs Djihad : entre les CF-18 et le pipeline
Pierre Dubuc
Le timing était parfait. Deux attentats terroristes qui surviennent au cours de la semaine où le gouvernement Harper avait prévu le départ des avions de chasse canadiens pour aller combattre le djihad au Moyen-Orient, et le dépôt d’un projet de loi pour renforcer les pouvoirs des services secrets canadiens.

Contrairement à la crise en Ukraine, où le Canada a joué les Va-t’en guerre et s’est empressé d’envoyer des avions de combat et du matériel militaire, le premier ministre Harper s’est traîné les pieds et a été un des derniers chefs d’État à rallier la Coalition mise sur pied pour combattre l’État Islamique (EI).

De toute évidence, les États-Unis ont tordu le bras d’un Harper peu enthousiaste et nous saurons, après l’élection de mi-mandat aux États-Unis, si Obama a dû s’engager à donner son approbation au projet du pipeline Keystone pour s’assurer de la participation canadienne à la Coalition.

L’enthousiasme passé de Stephen Harper pour l’invasion de l’Irak en 2003, pour l’intervention en Afghanistan et le bombardement de la Libye semble s’être passablement refroidi. Le retrait d’Afghanistan a tout d’une déconfiture et l’EI tire sa puissance militaire de la récupération de l’arsenal de Kadhafi et des armes américaines abandonnées lors de la déroute de l’armée irakienne.

Dans son livre The War that ended Peace. The Road to 1914, Margaret MacMillan consacre un chapitre à la situation dans les Balkans à la veille de la Première Guerre mondiale. On y trouve beaucoup de similitudes avec la situation actuelle au Moyen-Orient. Violence extrême, terrorisme, affrontements sanglants entre musulmans et chrétiens, écheveau compliqué d’alliances et de contre-alliances.

À l’époque, les Grandes Puissances s’étaient fermement opposées à toute modification de frontières dans les Balkans, résultant de la guerre que s’y livraient les différents pays. Mais, rapporte Mme MacMillan, un diplomate français à St-Pétersbourg avait une vision plus réaliste des choses. Il déclarait : « Pour la première fois de l’histoire de la question orientale, de petits pays ont acquis une telle indépendance à l’égard des Grandes Puissances qu’ils ont l’impression de pouvoir agir complètement sans eux et même de les contrôler ».

Un sentiment similaire semble se dégager aujourd’hui avec l’État Islamique, même s’il existe d’importantes différences avec la situation qui prévalait dans les Balkans il y a un siècle, dont la plus singulière est que les événements d’alors avaient pour toile de fond le démantèlement de l’empire ottoman, alors qu’on assiste aujourd’hui à une tentative pour rétablir un califat ! Comme quoi la roue de l’Histoire peut tourner à l’envers.

L’État Islamique défie les Grandes Puissances, comme les pays des Balkans autrefois, mais il s’avèrera qu’il n’est, lui aussi, qu’un pion dans la lutte pour le nouveau partage du monde – et plus particulièrement des riches champs pétroliers de la région – qui met aux prises les États-Unis, l’Europe, la Russie et la Chine.

À la différence d’Al Qaïda, une nébuleuse internationale sans ancrage géographique, l’État Islamique revendique un territoire précis. Du fumeux « choc des civilisations », on passe à des confrontations militaires bien réelles avec d’autres entités nationales ou religieuses, que ce soit le régime syrien, les Kurdes, les Chrétiens et, encore plus significativement, les Chiites. La résurgence sur le terrain des combats du grand schisme au sein de l’Islam entre sunnites et chiites mine l’image d’un Islam conquérant.

La situation actuelle est particulièrement complexe, avec d’étonnants renversements d’alliances. L’Arabie saoudite et le Qatar, qui finançaient jusqu’à tout récemment l’État Islamique, sont désormais membres de la Coalition qui le bombarde ! La Turquie, pourtant membre de l’OTAN, boude la Coalition et assiste les bras croisés à l’offensive de l’EI contre les Kurdes.

L’imbroglio découle en bonne partie des hésitations de Washington quant à sa stratégie pour la région, comme en témoigne l’aveu du président Obama qu’il n’avait pas « d’objectifs précis » pour la Coalition.

En fait, deux courants s’affrontent aux États-Unis à propos de la politique étrangère. Un premier courant identifie la Chine comme principal adversaire des États-Unis au cours des années à venir et propose une alliance avec la Russie et l’Iran pour la contrer.

Cette approche a ses partisans à la Maison Blanche, d’où la réaction somme toute timorée de Washington suite au rattachement de la Crimée à la Russie, l’ouverture des négociations avec Téhéran sur le nucléaire iranien, et le refus de soutenir l’opposition à Bachar Al-Assad et de bombarder la Syrie, même après que les faucons européens eurent monté une campagne laissant croire que le régime syrien avait employé des armes chimiques et avait ainsi franchi la « ligne rouge » tracée par Obama.

Un deuxième courant, composé de nostalgiques de la Guerre froide, veut en découdre avec la Russie et Vladimir Poutine. Stephen Harper fait manifestement partie de cette école de pensée, comme en témoigne son attitude particulièrement belliqueuse lors de la crise ukrainienne.

Dans son édition du 6 septembre dernier, la revue britannique The Economist, la bible des milieux d’affaires néo-libéraux et de plusieurs chefs d’État, décrivait dans un éditorial intitulé « The long game », la stratégie à long terme que les pays occidentaux devaient mettre en œuvre à l’égard de la Russie.

Conscient que les pays européens sont dépendants des hydrocarbures en provenance de Russie, The Economist invitait « les Européens à faire plus d’efforts pour se sevrer du gaz russe, en diversifiant leurs sources d’approvisionnement ».

Le message a été entendu. Au début du mois d’octobre, l’Union européenne renonçait à étiqueter le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta comme étant « sale », éliminant ainsi un obstacle majeur à son importation.

De notre côté de l’Atlantique, nous voyons avec quelle frénésie les pétrolières, appuyées par le gouvernement Harper, mettent tout en place pour exporter par train, bateau et pipeline, le pétrole des sables bitumineux vers les ports de l’Est du pays.

Dans ce contexte, il est essentiel que le mouvement d’opposition à ce que le Québec serve de zone de transit pour l’exportation du pétrole « sale » de l’Alberta intègre dans sa réflexion, au-delà de la préservation de la pouponnière des bélugas et d’autres importantes considérations écologiques, les aspects géopolitiques de la question.

Quand l’Europe aura substitué le pétrole canadien et celui d’autres pays aux hydrocarbures russes, rien n’empêchera une nouvelle crise de même nature que la récente crise ukrainienne de dégénérer en affrontement militaire majeur.

La question pétrolière est donc aussi une question de politique étrangère et une question de guerre et paix. Sur l’ensemble de ces questions, le Québec n’a aucun pouvoir constitutionnel. Le transport par rail, par voie navigable et par pipeline, tout comme la politique étrangère, sont de juridiction fédérale. Les décisions sont prises au Parlement fédéral par une autre nation.

Dans cette perspective, le débat lancé par Jean-François Lisée sur une armée québécoise et, par le fait même, sur la politique étrangère d’un Québec souverain, est des plus pertinents.

Reste à déterminer si nous voulons d’une « vraie » armée qui, dans les circonstances actuelles, aurait fait partie, aux côtés du Canada et des États-Unis, de la Coalition mise sur pied pour combattre le djihad, ou d’une armée/garde nationale, mais toujours membre de l’OTAN, ou encore d’une armée d’un pays dont la Constitution interdirait la présence de ses troupes hors de ses frontières nationales, comme c’est le cas actuellement du Mexique.

Il faudra s’assurer que les différents candidats dans la course à la chefferie du Parti Québécois se prononcent sur ces questions fondamentales, particulièrement dans un contexte international où les risques de guerre vont s’intensifier.

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