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Harper vs Djihad
N° 334 - novembre 2014
La première victime du « choc traumatique » : la liberté de pensée
Harper et l’expérience directe de la peur
Matthew Behrens
J’ai pas mal de difficulté à ressentir quelque empathie avec le Premier ministre Harper. Mais quand j’ai vu sa déprimante image, au téléphone, au sortir de son confinement dans un endroit sous clé de la Chambre des Communes lors des événements que l’on sait, j’ai senti en lui une vulnérabilité qu’il ne montre que rarement.

Harper, tout comme ses camarades députés, comme les employés parlementaires, les médias, les visiteurs et les enfants dans la garderie du sous-sol, s’était en effet barricadé derrière des portes closes, sans aucun doute traumatisé par l’entrée d’un tireur au Parlement.

Chacun, cible potentielle, ne savait après qui il en avait. Pour une demi-journée, tout ce monde enfermé a ressenti peur, désespoir, tristesse et fragile sens de mortalité, sentiments que la population en Irak et en Syrie ont expérimentés tous les jours pendant au moins une décennie et qu’ils expérimenteront avec un degré supplémentaire sous les bombes des CF-18 canadiens.

C’est le genre de traumatisme qu’on ne souhaite à personne, et j’espère que tous ceux qui en ont été affectés recevront des conseils pour affronter le Trouble de Stress Post-Traumatique ainsi que sa cure thérapeutique nécessaire, du genre dont nos vétérans militaires se voient trop souvent privés quand ils reviennent de mission.

Du genre dont la population afghane a souffert pendant 13 ans de bombardements canadiens (un milliard de balles canadiennes !), de raids nocturnes, de transferts vers la torture sans compter des traitements quotidiens indignes que procure une occupation militaire.

Bref ces Parlementaires, avec le pouvoir de déclarer la guerre – et d’envoyer quelqu’un d’autre la faire à leur place – ont ressenti, d’une façon relativement restreinte, ce que des millions d’humains ressentent, dans les peuples soumis à une guerre quotidienne.

L’image de John Baird ou de Jason Kenney recroquevillés dans un bureau barricadé a dû présenter un contraste saisissant avec la manière crâneuse et macho avec laquelle ces hommes ont incité à déclarer la guerre à l’Armée Islamique et à raviver les flammes de la peur et de la haine face aux musulmans.

Rendons grâces que la plupart des otages de la violence d’hier au Parlement aient pu retourner à leur chaude maison avec douches, accès ininterrompu à l’électricité, réfrigérateur plein et la conscience que l’horreur vécue avait peu de chances de se répéter demain, ni quatre ou cinq fois dans le mois suivant, ni périodiquement pour le reste de leur vie.

Mais si c’était arrivé en Irak, cette sécurité relative ne serait nullement garantie, en partie à cause du rôle du Canada qui a contribué à détruire l’économie, l’électricité et l’accès à l’eau potable et à un système de santé de cette nation, d’abord par un bombardement intensif en 1991, par une mise en place de sanctions brutales qui ont tué un million d’Irakiens et par la participation canadienne à l’invasion de 2003 à « l’aide » d’armes, d’équipements électroniques et techniques, de personnel de marine, de troupes alliées et de militaires de haut-rang. N’est-ce pas de prisonniers torturés en Irak qu’ont émergé plusieurs chefs de l’État Islamique ?

Le meurtre tragique d’un jeune réserviste canadien et la fusillade au Parlement en ont choqué plusieurs, comme un événement soudain et inattendu. De même, sur une base quotidienne dans les zones tribales du Pakistan et d’Afghanistan, au Yémen et en Somalie, des enfants à l’école, des célébrants de mariages et d’autres individus et familles ont été soudainement tués, victimes d’un missile Hellfire expédié d’un drone contrôlé à distance et probablement équipé d’une caméra ciblante construite au Canada, gracieuseté de Wescam L-3 de Burlington, en Ontario.

Ce que les médias décrivent comme le 9 septembre du Canada rappelle les commentaires d’il y a un demi-siècle par le grand Malcolm X, selon qui l’assassinat du président Kennedy était un cas de « poulets revenant à la maison pour être rôtis », le résultat d’un « climat de haine » nourri par l’establishment corporatif renversant régulièrement des gouvernements et assassinant (ou complotant en vue d’assassiner) un assortiment de chefs d’État, de Patrice Lumumba à Fidel Castro.

À l’époque, on a diffamé Malcolm X pour avoir dit la vérité, une vérité que les États-Uniens n’étaient pas préparés à accepter, tout comme beaucoup de Canadiens aujourd’hui.

En effet, combien de Canadiens, à la lecture de ce dernier paragraphe, reculeront en se disant « ce sont eux, pas nous » ! Et pourtant, le son horrible des détonations au Parlement a dû sembler une pâle copie des premiers moments du renversement (appuyé par le Canada) du gouvernement chilien élu démocratiquement, de Salvador Allende, le 11 septembre 1973, un des nombreux renversements auxquels le Canada a prêté main-forte (dont ceux, plus récents au Honduras, en Égypte et en Haïti).

Une journaliste canadienne s’est étouffée devant l’incongruité de devoir être escortée par un commando SWAT dans les couloirs du parlement où elle travaille, alors que ses collègues de tant de pays y sont obligés chaque jour par nos politiques étrangères canadiennes.

Mais, plutôt que de considérer ces tragiques événements comme un signal de réveil nous forçant à réexaminer le rôle négatif du Canada sur la scène mondiale et l’inévitable « climat de haine » auquel nous contribuons, nous voilà embarqués sur l’Express Platitude, enclenché dès les premières minutes après le sifflement des premières balles.

Les incessantes références à la « perte d’innocence » ou les répétitions que « les choses ne seront plus jamais les mêmes » (spécialement dans « les halls sacro-saints » du Parlement), on assiste à la valorisation mythique d’une machine d’amour-propre en plein délire. Ce climat n’augure rien de bon. (…)

Ces événements nous mèneront à de continuelles augmentations du budget militaire, en dépit du fait que le « Département de la Guerre » devait faire face à 2 milliards de $ de coupures. Les guerres en Ukraine et en Irak – dont les coûts sont gardés secrets sans trop de protestations – vont aisément en représenter le double.

Les événements récents serviront à attaquer quiconque remet en question le rôle du Canada lors de guerres présentes et passées. Ils auront probablement un effet réfrigérant sur des Parlementaires ayant vécu un traumatisme commun.

Ce jour-là était censé donner l’occasion pour le gouvernement Harper de déclencher une nouvelle ronde de mesures législatives pour donner au SCRS et à la Gendarmerie Royale du Canada la « liberté » d’échanger des informations avec des bourreaux, de téléguider des surveillants à l’étranger, de participer à des programmes douteux et d’échapper à toute poursuite ou interrogation par des cours martiales ou publiques, vu la création d’une classe privilégiée d’agents et informateurs. (…)

Les Conservateurs vont sans aucun doute entonner le refrain familier « soit vous êtes avec, soit vous êtes contre les terroristes ! »

Les effets immédiats les plus sévères seront ressentis dans certaines communautés ciblées par le profilage racial ou religieux. Tandis que les soldats canadiens ont reçu l’ordre de rester à l’intérieur ou de ne pas se présenter en uniforme en public, des individus de communautés sud-asiatiques ou moyen-orientales, et toute personne musulmane ou perçue musulmane, y penseront à deux fois avant de se montrer en public.

Ces communautés vont faire l’objet d’exigences, de la part des médias et de « leaders de ces communautés », à expulser de leurs rangs les personnes radicalisées, à signaler les comportements « suspicieux » (non-définis) et à dénoncer leurs voisins au SCRS et à la police montée.

Ces gens vont avoir davantage de difficulté à voyager et expérimenteront au premier chef le Programme de Protection des Passagers (avec des listes secrètes d’interdiction de vol). Notamment parce qu’avant de savoir grand-chose à propos du tireur, les médias ont vite affirmé que, même s’il était Canadien, il était d’héritage maghrébin et récemment converti à l’Islam.

Ces facteurs, sans doute sans grand rapport avec sa souffrance personnelle, font partie du discours quotidien anti-terreur qui ne réfléchit jamais aux conséquences.

Mon collègue Glenn Greenwald a résumé les faits en se demandant pourquoi le Canada, une nation en guerre depuis treize ans et plus, ressent un tel état de choc à l’idée que quelqu’un puisse (même de façon injustifiée) réagir agressivement.

Mais, tels des citoyens d’un pays capable d’infliger des guerres sans jamais en avoir souffert au même titre que la Russie, la France et surtout la Syrie et l’Irak, nous nous sommes crus à l’abri des conséquences de nos actes, émoustillés par une mythologie nous faisant porter fièrement le drapeau canadien sur nos havresacs lors de nos voyages en Europe.

Harper s’est adressé à la nation, son discours inchangé du ton belliqueux emprunté la semaine précédente pour forcer le vote des Parlementaires afin d’endosser les bombardements en Irak et en Syrie : « Le Canada ne sera jamais intimidé… redoubler nos efforts… sauvagerie… terroristes… pas de porte de salut ».

Après cette longue journée concentrée de douloureux événements dans la capitale fédérale, je me demande si cette expérience directe de peur et de traumatisme nous forcera à réexaminer notre propension à la violence comme prétendue solution aux conflits. Ces événements ne devraient-ils pas nous donner l’occasion de réfléchir à nos propres contributions insidieuses au climat de haine et à nous désengager de notre culture de plus en plus militarisée ?

Publié sur le site Rabble.ca, Traduit par Pierre Jasmin

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