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The Fourth Revolution L'État Zéro
N° 335 - décembre 2014
Un chroniqueur progressiste à mille lieues des intellectuels patentés
Notre temps est pire que celui des felquistes
Simon Rainville
Le pari de réunir en un recueil des textes écrits sur plusieurs années et pour diverses occasions est souvent raté : l’un contre l’autre, les textes ne disent rien de plus. Mais il arrive parfois, comme c’est le cas ici, que le rapprochement donne toute sa profondeur à une pensée.

Sous le très joli titre, Un peu de sang avant la guerre, sont colligés des textes épars écrits par l’historien et journaliste au Devoir Jean-François Nadeau, humaniste dans le vrai sens du terme : un curieux qui s’intéresse à tout, mais surtout à l’humain avant les structures.

On y trouve des écrits qui « sondent certaines des servitudes de notre monde barbelé d’angoisses » et d’autres où nous découvrons des figures qui ont formé la conscience de l’auteur selon laquelle « un nouveau monde reste non seulement souhaitable, mais possible ».

Ce qui frappe d’emblée en lisant le recueil, c’est la beauté de la langue ! Ne citons que cette phrase : « Même réduit en cendres, Pierre Vadeboncoeur reste de feu tant sa pensée continue de nous animer ». Presque chaque texte est littérature grâce à une mise en contexte efficace et au va-et-vient permanent entre le général et le particulier.

Nadeau, qui affectionne particulièrement Arthur Buies, peut à juste titre être rangé dans cette catégorie de journalistes pour qui la langue est un rapport au monde, et le journalisme, une œuvre en tant que telle.

Le journaliste prend un malin plaisir à se ranger du côté des opprimés contre les oppresseurs, des petits face aux grands, comme dans un texte ironique et incendiaire contre la concentration des médias entre les mains des Desmarais, ou encore dans des textes critiquant les deux journalistes de La Presse, André Pratte et Pierre Foglia.

Se réclamant de la gauche, Nadeau lance ses plus belles flèches aux puissants, ce qui ne l’empêche pas de dénoncer les absurdités de la bonne conscience certifiée équitable de Laure Waridel, de tourner en dérision l’idée fixe des médias sur le bon docteur Julien, de ridiculiser le « triste sire » Jean-Daniel Lafond reniant son passé souverainiste, ou encore de s’attrister de la fin de carrière peu glorieuse de l’avocat Robert Lemieux, qui est passé de la défense des felquistes à la défense de Maurice « Mom » Boucher.

Nadeau parle souvent d’histoire et possède la capacité remarquable de se servir des absurdités anciennes pour relever les nôtres. Lorsqu’il nous parle de lord Kitchener qui massacra les Soudanais en 1898, c’est pour en venir à critiquer les positions bien-pensantes des universitaires tels que Jocelyn Létourneau qui, dans les suites des attentats du 11 septembre, jubilait devant l’intervention américaine au Moyen-Orient, parlant de lutte de la civilisation face à la barbarie. « Il faut bien, ajoute-t-il, s’en rendre compte : l’extermination des masses est une spécialité des civilisés ».

L’auteur n’oublie pas son rôle de vulgarisation journalistique et se fait le relais de plusieurs débats intéressants, mais fort complexes. Il prend position en faveur du livre de Jörg Friedrich (L’Incendie) sur les souffrances des Allemands durant la Seconde Guerre mondiale en rappelant l’hypocrisie bien-pensante qui tend à omettre les crimes alliés contre l’Allemagne. Comparant cette situation à la guerre en Irak contre Saddam Hussein, il pose la question simple, mais cruciale : un peuple en entier doit-il payer pour les folies de ses dirigeants ?

L’historien a aussi le mérite d’attirer l’attention sur des pans de notre histoire que l’on méconnaît injustement, comme l’histoire d’Alexis le Trotteur ou l’apport de deux journalistes de talent, Arthur Buies et Aristide Filiatreault.

Dans un texte touchant sur La Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katrina, Nadeau en profite pour nous donner à voir le sort des francophones d’Amérique : « Loin de la langue de Molière, catastrophe ou pas, La Nouvelle-Orléans s’appelle depuis longtemps New Orleans ». Comme quoi, les catastrophes ne viennent jamais seules.

Ailleurs, Nadeau nous rappelle à juste titre que le FLQ, pour être compris, doit être étudié dans le contexte révolutionnaire international des années 1960. Octobre 1970, contrairement à ce que l’on croit souvent dans notre mémoire collective, n’est pas le fait d’une bande d’énergumènes complètement isolés. Et qu’à trop insister sur leur terrorisme, on en oublie que le FLQ était aussi anti-impérialiste et socialiste.

L’historien est catégorique : « La situation économique a changé : les pauvres sont désormais de plus en plus pauvres (…) Et les conditions de l’aliénation sociopolitique demeurent. L’état de domination que tentaient hier, à leur façon, de combattre les felquistes, n’a fait que s’intensifier. Notre temps est pire que le leur ».

Nadeau s’intéresse aussi à la politique internationale. En septembre 2001, il s’en prend aux va-t’en-guerre prêts à détruire tout le Moyen-Orient afin de punir les terroristes : « Nous entrons dans une période au sens moral pervers, où la terreur semble vouloir prendre racine en lieu et place de toute politique internationale digne de ce nom. Et en un temps pareil, la démission intellectuelle, tout comme la guerre, ne peut être qu’un grave fléau ».

Il avait malheureusement raison... Chez nos chroniqueurs, les voix n’étaient pas nombreuses à dire si clairement qu’une guerre ne peut pas être juste et qu’une guerre demeure ce qu’elle est : du sang.

« La balle moderne, rappelle ailleurs Nadeau, sait parfaitement où elle va. Elle le sait très bien puisqu’elle va dans la même direction que les anciennes : vers la mort, toujours. Mais elle y arrive tout simplement plus vite et plus fort ».

Par la justesse des termes et des métaphores employés, Nadeau rappelle parfois Camus, qui était bien l’un des seuls, en août 1945, à condamner l’utilisation de la bombe atomique contre le Japon en ces mots : « Il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles ».

Lorsque le journaliste rend hommage à certaines influences, on dénote une personnalité sensible et attachante. Le texte qui relate les derniers moments qu’il a passés avec Pierre Perrault est très touchant, très humain.

Il nous fait entrer dans le salon de Pierre Vadeboncœur sans jamais jouer du tape-à-l’œil et sans étaler inutilement leur relation privée. Il se tient à une juste distance de l’intimité, un peu à la façon d’un Raymond Depardon qui trouve le moyen d’établir la distance parfaite avec le sujet filmé ou photographié.

Nadeau prend aussi la peine, preuve de son profond humanisme, de sélectionner, parmi la quantité de textes qu’il a écrits depuis 15 ans, un texte qui rend hommage à un illustre inconnu, son professeur Carol Levasseur, de l’Université Laval.

Il est rafraîchissant de lire un chroniqueur progressiste qui manie aussi habilement la plume. Nadeau nous mène à mille lieues du bloc homogène des intellectuels patentés qui sévissent trop souvent dans nos médias.

Résolument campé à gauche, ce « frondeur délicat », selon les mots justes de Michel Lapierre du Devoir, nous fait voir la pulsation humaine derrière des enjeux qui sont souvent traités comme des objets d’étude abstraits davantage que comme des événements de chairs et d’os.

Un peu de sang avant la guerre, Jean-François Nadeau, Lux, 2013

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