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Les deux mains sur la barre
N° 333 - octobre 2014

Pourquoi le Printemps érable est-il resté sans lendemain ?
Pierre Dubuc
Deux livres importants marquent la rentrée. « Libres d’apprendre. Plaidoyers pour la gratuité scolaire » (Écosociété), un ouvrage collectif sous la direction de Gabriel Nadeau-Dubois, et « Confessions post-référendaires » (Éditions de l’Homme) de Chantal Hébert et Jean Lapierre. À première vue, aucun lien apparent entre les deux livres. Et pourtant !

Dans Libres d’apprendre, sont énoncées, sans qu’on le souligne, deux stratégies pour la gratuité scolaire. En filigrane, on peut y déceler deux voies pour notre lutte d’émancipation sociale et nationale.

Dans le chapitre « Possible, la gratuité scolaire ? », Philippe Hurteau et Simon Tremblay-Pepin, deux chercheurs de l’IRIS, chiffrent le coût de la gratuité scolaire et mettent sur la table une proposition pour dénicher de nouveaux revenus pour la financer.

Leur proposition est à triple volet : a) augmenter l’impôt des particuliers, plus particulièrement des contribuables ayant les plus hauts revenus ; b) ou augmenter la TVQ ; c) ou taxer davantage les entreprises ou encore réinstaurer la taxe sur le capital.

Hurteau et Tremblay-Pepin nous disent que « d’autres pays dans le monde offrent la gratuité scolaire et plusieurs autres encore ont des frais de scolarité inférieurs à ceux du Québec ».

Le problème, c’est que le Québec n’est pas un pays ! Ce que fait très bien ressortir Michel Seymour dans le chapitre suivant du livre, intitulé « Hausser les droits de scolarité ? Déconstruire l’argument du sous-financement universitaire ».

Seymour écrit : « TOUT LE MONDE SAIT (nous soulignons) qu’en 1995, le gouvernement fédéral a décidé, pour équilibrer son budget, de couper dans les transferts en éducation postsecondaire aux provinces ». « Tout le monde sait », sauf, semble-t-il, Hurteau et Tremblay-Pepin !

Seymour poursuit : « Lorsque les surplus budgétaires ont été retrouvés, Ottawa a ensuite choisi – pour s’assurer d’une plus grande visibilité et d’une certaine mainmise sur l’éducation supérieure – de privilégier un financement direct accru aux étudiants, aux professeurs, aux chercheurs et aux centres de recherche ». Ce choix s’est donc fait aux dépens des transferts globaux aux provinces. « Dans le reste du pays, enchaîne Seymour, ce manque à gagner a été compensé par des hausses massives des droits de scolarité. »

Pour Seymour, l’argent est à Ottawa, et pour la gratuité scolaire, « pas besoin de s’en remettre exclusivement à des hausses d’impôts ».

Ces deux textes de Hurteau et Tremblay-Pepin et de Seymour illustrent très bien deux stratégies politiques. La première est celle de la mouvance Québec Solidaire. L’autre est véhiculée par l’aile gauche du mouvement nationaliste. La première cible les banques, les entreprises, les riches. La deuxième a Ottawa dans le collimateur.

Thomas Piketty, Paul Krugman et Joseph Stiglitz ont démontré la nécessité d’une véritable révolution fiscale, mais également que celle-ci devait être mondiale ou, tout au moins, inclure les principaux pays avancés.

Dans cette perspective, l’action fiscale isolée du Québec ne peut qu’être limitée, D’abord à cause de sa taille réduite à l’échelle mondiale ; puis, de la nécessité de tenir compte de son environnement fiscal et géographique; et, enfin, parce que, n’étant pas un pays, le Québec ne contrôle que la moitié de ses impôts.

Alors, sommes-nous condamnés à ne rien faire en attendant le Grand Soir de la Révolution fiscale mondiale ?

Les perspectives sont-elles meilleures du côté d’Ottawa ? À cet égard, le livre de Chantal Hébert est d’un grand intérêt.

On apprend dans ces « confessions post-référendaires » qu’une victoire du Oui, lors du référendum de 1995, aurait plongé la classe dirigeante canadienne dans une incroyable crise politique.

Preston Manning aurait demandé la démission de Jean Chrétien et de tout le cabinet fédéral. Il était prêt avec les 51 autres députés réformistes à fermer le Parlement ou le paralyser pour provoquer des élections générales.

Au sein même du Parti libéral, Brian Tobin, à la tête d’un groupe de ministres, aurait mené la charge contre Chrétien.

Roy Romanow avait formé un groupe de travail ayant pour instruction de n’exclure aucune option, y compris de rompre les liens de la Saskatchewan avec la fédération canadienne amputée du Québec, de façon à ne pas être sous la domination de l’Ontario. Le premier ministre avait demandé qu’on examine la possibilité que la province adopte le dollar américain pour amortir le choc de l’instabilité du dollar canadien.

Frank McKenna craignait qu’un Oui rallume les passions linguistiques au Nouveau-Brunswick et affirme que les provinces atlantiques auraient pu décider de quitter le Canada et faire bande à part.

Mike Harris, le premier ministre nouvellement élu de l’Ontario, admet que la crise nationale l’aurait forcé à reléguer aux oubliettes sa « Révolution du bon sens ».

La Maison-Blanche s’inquiétait de l’effet d’entraînement que pourrait avoir l’éclatement possible de la fédération canadienne.

En fait, les différentes fractions de la classe dirigeante nord-américaine étaient prêtes à s’entredéchirer et les structures de domination de toute l’Amérique du Nord auraient été ébranlées, entraînant par le fait même un contexte favorable à l’avancement des revendications sociales des classes populaires et nationales des peuples opprimés.

Preston Manning et Jean Chrétien auraient prôné la partition du territoire québécois, ce qui aurait eu pour effet de mettre à l’ordre du jour la question autochtone. Le Parti Québécois, qui avait à son crédit la reconnaissance de onze nations autochtones et la Paix des Braves, aurait pu proposer une forme de souveraineté-association aux nations autochtones pour contrer l’offensive fédérale.

Le livre de Chantal Hébert confirme que la question nationale québécoise demeure le maillon faible de la chaîne de domination en Amérique du Nord.

Dans le chapitre « la petite histoire d’un projet oublié », qui sert d’introduction à « Libres d’apprendre », Gabriel Nadeau-Dubois omet de mentionner la manifestation « McGill français » de mars 1969 comme jalon important de la lutte pour la création d’une deuxième université francophone. Ce n’est pas anodin.

Dans ce qui était la plus grande manifestation au Québec depuis la Seconde Guerre mondiale, des dizaines de milliers d’étudiants, de nationalistes et de socialistes avaient marché sur l’université anglophone. Le Conseil central de Montréal, présidé par Michel Chartrand, avait contribué financièrement à l’impression de 100 000 exemplaires d’une édition spéciale en français du McGill Daily, intitulée Bienvenue à McGill, une initiative de la gauche anglophone de cette université.

Selon le sociologue Jean-Philippe Warren, trois vecteurs idéologiques s’étaient croisés pour faire de la mobilisation un succès. « Les nationalistes sont là parce que McGill est anglophone, les ouvriers parce qu’elle est élitiste et les jeunes parce qu’ils ont peur de ne pas avoir de place à l’université. » (Le Devoir, 28 mars 2009).

Mais, à l’époque, tout comme aujourd’hui, l’importance de cette convergence entre la gauche et l’aile indépendantiste radicale échappait à certains leaders de cette gauche. Ainsi, Pierre Beaudet, un des organisateurs de l’événement, déplore dans « On a raison de se révolter, chronique des années 70 » (Écosociété) que l’Opération McGill se soit transformée en McGill français. « Des nationalistes plus ou moins ambigus réussissent à en détourner le sens. Sous leur influence, la décolonisation de McGill devient McGill français ». Comme si les deux termes étaient antagoniques !*

GND a raison d’écrire qu’« en termes quantitatifs, aucune grève ouvrière ou mobilisation citoyenne n’a atteint l’ampleur » de la grève étudiante du printemps 2012. Malheureusement, faute d’une fusion avec le mouvement national, elle est restée politiquement sans lendemain.

*Pierre Beaudet tient aujourd’hui une chronique sur le site Internet Presse-toi à gauche !, organe proche de Québec Solidaire.

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