L'aut'journal
Le mercredi 16 octobre 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse
N° 331 - juillet 2014
Le portulan de l’histoire
La CSN et le bilan social du Québec
Jean-Claude Germain
De retour à l’aujourd’hui d’hier. Dans ma jeunesse, il y avait encore des p’tits chars à Montréal. Un char, dans le temps, c’était une auto et les gros chars, un train. Le conducteur occupait naturellement l’avant du tramway, et le contrôleur de billets, l’arrière, où l’on montait, poussés, poussant ou aplatis, pour être accueillis par l’exhortation d’une voix de stentor et d’un geste à l’appui : « Avancez en arrière ! Avancez en arrière ! » C’est-à-dire passer derrière le contrôleur pour se rendre à l’avant.

S’il y a une phrase qui traduit pour moi le surplace complaisant de la Grande Noirceur, c’est bien celle-là, qui a été répétée à satiété, sur tous les tons, pendant plusieurs décennies : « Avancez en arrière ! Avancez en arrière ! »

Pendant ces années noires, de 1946 à 1958, Gérard Picard a été président de la CTCC. (Confédération des travailleurs catholiques canadiens), l’ancêtre de la CSN. Pierre Vadeboncoeur estimait avec raison qu’ « à un moment où le Québec était à peu près figé dans le passé, et où le clergé encadrait presque tout et en particulier notre centrale syndicale, Gérard Picard avait su manœuvrer de telle manière que celle-ci, sur une dizaine d’années à peine, était devenue une force politique importante, tirant sur la gauche, idéologiquement libre et progressiste ».

Picard disait : « Ce qui a le plus contribué, au militantisme de notre confédération et à sa nouvelle orientation, c’est que je ne craignais pas - ni ceux qui m’entouraient – de faire face à la grande entreprise ». Pour tout dire, les seuls qui se sont tenus debout, à leurs risques et périls, pendant la Grande Noirceur, ont été les syndicats des travailleurs et des travailleuses, et les signataires du Refus global.

Ces temps-ci, les luttes, de plus en plus nombreuses, pour obtenir la reconnaissance de l’accréditation syndicale, nous imposent une sorte de retour à l’aujourd’hui d’hier. Comme dans le film Back to the Future. La longue saga de Couche-tard, par exemple, nous ramène en 1924, à la naissance même de ce qui deviendra la CSN, à la Grève des Allumettières. Après deux mois de lock-out, 275 femmes sont demeurées solidaires sans qu’aucune d’entre elles accepte de signer le contrat individuel que voulait leur imposer la papetière Eddy. 275 femmes, qui sont rentrées au travail la tête haute, après avoir obtenu que des contremaîtresses remplacent les foreman. En 1924, c’était un exploit.

Pour confondre la langue de l’antisyndicalisme, les travailleurs et travailleuses de Couche-tard, comme les allumettières d’Eddy, ont dû parler une autre langue qui traverse également le temps : celle de la solidarité. Une langue qui fait appel à une autre grammaire que celle du profit.

Il faut dire que pour clarifier le sens des mots, la grève a été souvent plus utile qu’un dictionnaire. De 1941 à 1944, les débrayages ont été encore plus élevés qu’en 1930. L’essor du capitalisme passait alors par les grands monopoles. Grèves des métallos / des grandes cuves de l’Alcan / des machinistes / dans les usines d’armement et les arsenaux militaires / le chantier naval de la Vickers / à l’Imperial Tobacco, à la Seagram’s. La guerre s’est révélée un moment propice pour les revendications syndicales manufacturières, lesquelles ont enfin obtenu la reconnaissance des ateliers fermés et, en 1943, celle de la formule Rand.

Dans les années 1970, en raison de l’embauche de scabs, les grèves industrielles étaient de plus en plus longues et violentes. Après 21 mois, la grève de la United Aircraft a attiré 100 000 travailleurs dans la rue pour manifester leur solidarité aux grévistes. À la Canadian Gypsum, dans un conflit presque aussi long, tous les jours, les scabs entrent à l’usine de Joliette, par autobus. Le point de non-retour est atteint à l’été 1977, lors d’une fusillade, à la minoterie Robin Hood, qui laisse plusieurs grévistes blessés par balles.

L’arrivée au pouvoir du gouvernement péquiste en 1976 suscite une embellie sociale, avec l’indexation du salaire minimum et, à l’hiver 1977, des amendements au Code du travail interdisant l’emploi de briseurs de grève et l’obligation pour l’employeur de percevoir à la source les cotisations syndicales. Bref, l’application obligatoire de la formule Rand, jusque-là, renégociable au renouvellement de chaque convention.

« Avancez en arrière ! Avancez en arrière ! » À cette présente clameur du patronat, du parti conservateur d’Ottawa et du parti libéral du Québec, dénonçant de concert ces droits acquis de haute lutte comme des privilèges, la riposte doit emprunter une autre langue, celle de la solidarité, une solidarité inclusive pour tous, syndiqués ou non ! Solidarité hier, solidarité aujourd’hui !

L’ablation politique de la mémoire. Si vous oubliez votre histoire, soyez certains qu’elle vous a déjà oubliés ! « Avancez en arrière ! Avancez en arrière ! » Y faut couper dans le gras ! Trancher dans le vif ! Crever l’abcès ! Il faut tout mettre sur la table ! Opérer à chaud et amputer à froid ! Autrement dit : Coupez ! Coupez ! Coupez ! Pis plus ça va faire mal, plus ça guérit vite !

Mais, vous êtes entre bonnes mains ! Y’a trois docteurs pour s’occuper de vous. Le premier est médecin et urgentologue, il va vous mettre un doigt dans la gorge et un doigt dans le cul avant de remplir votre formulaire d’admission et vous envoyer au deuxième qui est radiologiste. Lequel va vous radiographier, de la tête aux pieds, en vous recommandant de surveiller votre alimentation.

Et finalement, en examinant votre radiographie, le troisième docteur, qui est neurochirurgien, vous annoncera qu’il doit vous opérer dans le cerveau pour vous guérir. Une opération politique de routine : l’ablation de la mémoire syndicale. Le pire est que, si on n’y prête pas attention, plus souvent qu’autrement, l’opération est réussie.

Marcel Pepin aimait répéter « chaque fois que Jean Lesage cognait du poing sur la table en martelant Jamais ! on était sûr de gagner ! » Quand la fonction publique revendique le droit de se syndiquer, le Premier ministre libéral rétorque du haut de sa superbe : « La Reine ne négocie pas avec ses sujets ! »

Faut dire qu’au Québec, on est spécial par nature ! Déjà notre révolution était tranquille, mais son chef de file la menait à reculons. Jean Lesage était contre la nationalisation de l’électricité, mais il a laissé René Lévesque l’imposer. Il n’était pas très chaud pour la création d’un ministère de l’Éducation, mais il a laissé Paul Gérin-Lajoie l’obtenir à ­l’arraché.

Et en 1964, son gouvernement adopte un Code de travail qui améliore le droit d’association, de négociation et de grève et reconnaît le droit de grève aux travailleuses et travailleurs des services publics, puis aux fonctionnaires. L’année suivante, lorsque l’Assemblée nationale adopte la Loi sur la fonction publique, elle met en place les fondations d’une fonction publique moderne, loyale, neutre et impartiale qui a été et demeure l’épine dorsale du Québec moderne.

Autant dans la santé, l’enseignement et la fonction publique et parapublique, ceux et celles qui dispensent les services ont forcé l’État à se professionnaliser à son corps défendant. La grève des Infirmières de Sainte-Justine a permis de transformer une vocation en une profession, et celle des enseignants, de régler un contentieux vieux de 100 ans, l’égalité salariale entre les instituteurs et les institutrices.

En 1971, les syndiqués des services publics québécois négocient ensemble pour la première fois. En avril 1972, c’est l’impasse. Le Front commun déclenche une grève illimitée. Le 21 avril, le gouvernement Bourassa casse le mouvement par une loi spéciale, le bill 19, ordonnant le retour au travail sous peine de fortes amendes et de peines d’emprisonnement.

Les présidents des trois grandes centrales (CSN, FTQ, CEQ) recommandent aux syndiqués de défier la loi. Le 8 mai, le juge Côté fait du zèle, il condamne Louis Laberge, Marcel Pepin et Yvon Charbonneau à un an de prison. Robert Bourassa n’en demandait pas tant. Le lendemain de l’incar­­cé­­ration des chefs à Orsainville, le 9 mai, plus de 300 000 syndiqués participent à la première grève générale de solidarité.

Malgré cette répression sans précédent, ce n’était pas une défaite. Le premier Front commun était parvenu à défoncer le plafond de la politique salariale du gouvernement et à obtenir un salaire de base de 100 $ par semaine pour environ 50 000 travailleurs et travailleuses qui sont les plus bas salariés.

« Il est dans la nature humaine d’opprimer ceux qui cèdent et de respecter ceux qui résistent ». L’histoire du syndicalisme québécois est résolument du côté de ceux qui ont résisté, de ceux qui résistent, et de ceux qui résisteront.

Vienne, vienne le temps des vivants ! Un certain Karl, qui n’a de commun avec Pierre Péladeau que le prénom, a écrit que « les individus ne constituent une classe que pour autant qu’ils ont une lutte commune contre une autre classe ; pour le reste, ils s’affrontent en ennemis dans la concurrence ».

En 1969, le Conseil du patronat du Québec a fait son entrée dans le paysage politique québécois. Une expérience unique en Amérique du Nord. Le Conseil admet devoir sa naissance à l’attitude « irresponsable » des syndicats et manifeste sa frustration derrière une pluie d’accusations classiques : « Corporatisme moyenâgeux ! Syndicats sans scrupule ! Militantisme aveugle ! »

Dans les années 80, le Conseil du patronat met la pédale douce sur le dénigrement antisyndical et prêche dorénavant la bonne nouvelle : « La richesse est créée par l’entreprise privée ! » Et au nom du bien-être de la population, il entonne un credo qui prendra de plus en plus de place dans l’écoute du gouvernement : « Il n’y a aucun moyen pour qui que ce soit de se soustraire aux lois du marché, qui se réajustent d’elles-mêmes ». Qu’est-ce qui peut plus plaire à un gouvernement qu’un problème qui se résorbe par lui-même ?

En parallèle, les relations entre la fonction publique et les gouvernements se sont déroulées sur le modèle d’une guerre de tranchées. Chaque nouvel assaut a été précédé d’une campagne de dévalorisation des services et de la fonction publique, reflétée par une campagne médiatique qui surestime la compétence, l’efficacité et le moindre coût du privé.

Dans les années 90, la caisse d’assurance-chômage est devenue un trésor de guerre du gouvernement fédéral. Le chômage, un projet de société et la « rationalisation », synonyme de coupure sauvage. « Avancez en arrière ! Avancez en arrière ! » On retourne au capitalisme sans état d’âme de la fin du XIXe siècle.

Depuis l’arrivée au pouvoir du premier régime Charest, en 2003, le Conseil du patronat, l’Institut économique de Montréal, les Chambres de commerce et les Conférences des élus forment une classe dont les gouvernements sont devenus les représentants exclusifs. Combattre l’un, c’est combattre l’autre !

À chaque nouvelle grande négociation syndicale, la gouverne de l’État et la gouvernance néolibérale empruntent au même vocabulaire. Flexibilité et Productivité sont les mamelles de la Compétitivité ! Tout comme Sous-traitance et Privatisation en sont les mamelons !

Chaque nouveau tour de piste a marqué un affaiblissement de la fonction publique, un relâchement de la gouvernance, un déclin de la classe moyenne et un appauvrissement des services. Après avoir professionnalisé l’État, les syndicats ont maintenant le devoir d’empêcher son démantèlement par des gouvernements aveuglés par leur idéologie.

Tous ces droits arrachés de haute lutte, les uns après les autres, par les centrales syndicales au profit de l’ensemble de la population, dont le dernier en titre est « L’équité salariale » constituent le bilan syndical des derniers cinquante ans. Un bilan qui se confond avec le bilan social du Québec. Sommes-nous prêts à le déposer ?

À l’heure d’un retour des « vraies valeurs » et des « vraies affaires », il est grand temps de réaffirmer, haut et clair, celles que nous a léguées une Révolution qui n’était ni tranquille, ni de tout repos : la liberté, l’égalité et la solidarité de l’universalité. Notre révolution a peut-être été tranquille. Mais « Je me souviens » que c’était une vraie révolution et qu’elle parlait une autre langue que celle des algorithmes.

Vienne, vienne le temps des vivants / le vrai visage de notre histoire / Vienne, vienne le temps des victoires / et le soleil dans nos mémoires / Ce vent qui passe dans nos espaces / c’est le grand vent d’un long désir / qui ne veut vraiment pas mourir / avant d’a­voir vu l’avenir ! Gilbert Langevin

Extraits d’une allocution prononcée au 64e Congrès de la CSN, le 26 mai 2014, à Québec.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.