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Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse
N° 331 - juillet 2014

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Micheline Lachance et Pierre Godin
Il faut sauver le soldat Forgues

Va combattre les talibans « pour que les petites Afghanes puissent aller à l’école ». C’est ce que l’armée canadienne avait affirmé au soldat Martin Forgues pour conférer un sens humanitaire à sa mission guerrière.

Sur le terrain, il a vite déchanté. Les généraux ne l’avaient pas expédié à Kaboul ou à Kandahar pour contribuer à la scolarisation des fillettes proscrite sous peine de mort par les cruels et misogynes talibans.

Sa tâche était moins noble : maintenir au pouvoir par la force des armes le régime gangrené par la corruption d’Hamid Karzaï, le président détesté des Afghans, sous prétexte qu’il était élu démocratiquement ; laisser son frère Ahmed Wali Karzaï s’enrichir grâce au trafic de l’opium ; transférer les prisonniers talibans aux autorités du pays en sachant qu’ils seraient torturés par leurs geôliers afghans ; refuser de soigner les enfants blessés se présentant au camp militaire canadien. Pourquoi ?

« Ça va débarquer à la gate pour se faire soigner gratis », répondaient ses supérieurs pour justifier leur manque d’humanité. Devant autant d’hypocrisie, le soldat Forgues a mis fin à sa carrière militaire en avril 2010.

Floué, et convaincu que le Canada avait perdu la guerre, comme allait le démontrer le retour en force des insurgés talibans, il a rédigé ce témoignage sur « cette guerre qu’on ne voulait pas gagner ».

L’Afghanicide, Martin Forgues, VLB éditeur, 2014

Un Gaspésien errant

À 17 ans, Romain Carrier a fui sa Gaspésie natale dans des circonstances troubles. Son billet d’autocar l’a conduit à New York où une bienfaitrice féministe lui a insufflé le goût de la liberté. Quarante ans après, lorsque commence le roman de Claudine Bourbonnais, il est devenu citoyen américain, s’appelle Roman Carr et est scénariste à Hollywood.

Sa série satirique sur l’Amérique conservatrice, In Gad We Trust, connaît un succès si retentissant que la droite religieuse jure sa perte. Au beau milieu de la tempête, la mort d’une amie d’enfance le ramène à Métis Beach, son village jadis coupé en deux – les riches Anglais d’un côté, leurs employés francophones de l’autre –, et aux événements qui ont fait basculer sa vie.

Cet impressionnant premier roman de la journaliste radio canadienne revisite l’Amérique des années 60 et met en scène une génération prête à affronter de colossaux défis : guerre du Viêt Nam, avec ses objecteurs de conscience, égalité des droits pour les Noirs, mouvement de libération des femmes...

Les décennies passent et le balancier s’inverse, reportant à l’avant-scène la droite, voire l’intégrisme, qui heurte de plein fouet Romain alias Roman.

Métis Beach, Claudine Bourbonnais, Boréal, 2014

From Ghana with Love

Il faut être culotté comme le romancier anglais William Boyd pour oser ressusciter le personnage de James Bond créé par Ian Fleming, décédé en 1964.

Né à Accra, au Ghana, Boyd, n’a pas résisté à la tentation de situer en Afrique la « nouvelle aventure » du plus célèbre des agents doubles. Comme dans les romans de Fleming, le sang des vilains coule à profusion, le whisky aussi. Torrides au lit, les belles espionnes deviennent de glace lorsque leur mission exige la mort de l’amant, Bond, évidemment.

De sa griffe aussi acérée que celle du maître du roman d’espionnage, Boyd enchaîne les intrigues tordues tissées par des États cupides qui, pour s’emparer de leur pétrole, poussent les tribus africaines à s’entretuer. Les accros aux polars seront comblés.

Solo, William Boyd, Seuil, 2014

Le « J’accuse » de Makine

Andreï Makine, c’est d’abord le romancier sibérien qui nous a offert l’inoubliable Testament français (Goncourt 1995). Cette fois, il part en croisade contre l’indifférence de son pays d’adoption, la France, à l’égard de ses vétérans. Le déclencheur ? Le silence que la presse a réservé au lieutenant Jean-Claude Servan-Schreiber quand, à 92 ans, il a publié ses souvenirs de la Seconde Guerre mondiale.

Jeune officier, il avait combattu à Dunkerque, puis en Belgique, franchi les lignes allemandes, vu des camarades tomber, assisté au débarquement... Blessé, il a été décoré pour bravoure et, le même jour, exclu de l’armée, parce que juif.

Or, sitôt lancés, ses Mémoires ont disparu des librairies, comme si sa vie n’intéressait personne. Pour venger l’humiliation, Makine a rédigé à son tour la chronique de guerre que son vieil ami lui avait racontée.

Son récit égratigne au passage les intellectuels – Sartre, de Beauvoir, Camus – qui se divertissaient pendant que les chambres à gaz marchaient à plein régime. « Je ne les juge pas, l’assurait Schreiber. Qu’ils aient festoyé pendant que les autres allaient au casse-pipe, c’est leur affaire. [...] Sauf que ces planqués-là, après la guerre, n’arrêtaient pas de nous donner des leçons de morale. »

Le pays du lieutenant Schreiber, Andreï Makine, Grasset, 2014

Macédoine au vinaigre

Ce recueil de réflexions sur le monde actuel, j’ai failli le lâcher à la page 27. François Ricard y qualifie d’exhibitionnistes les femmes qui galopent en petite tenue sur leurs vélos immobiles dans un gymnase outremontais voisin d’une synagogue.

Il approuve les Hassidim qui, pour échapper au spectacle grotesque de ces amazones soucieuses de « raffermir leurs chairs en voie d’affaissement accéléré », ont réclamé que le gymnase teinte ses vitres. À croire qu’il n’incombait pas à ces bigots de givrer les leurs !

En dépit du propos sexiste, j’ai poursuivi ma lecture et, force est de l’admettre, il a parfois raison, ce provocateur-né qui, d’une plume élégante, mais souvent assassine, décrit l’humour québécois comme « un déferlement de grimaces, de niaiseries et de grossièretés aussi débilitantes qu’intarissables ».

J’ai souri devant le portrait désopilant qu’il esquisse du retraité de fraîche date (lui) en train de vérifier sa notoriété dans Google. Plus que ses humeurs sur le printemps érable ou sur le français « colonisé par l’anglais » en France, c’est son pessimisme face à l’avenir de la littérature québécoise qui m’a déprimée. Quand on lui demande si elle existe, l’ex-prof répond : « Oui, hélas ». Désillusionné, l’auteur de La génération lyrique ?

Mœurs de province, François Ricard, Boréal, 2014

La foire aux espions

Nous, on a eu Expo 67 dont il reste aujourd’hui l’île Notre-Dame tirée du lit du fleuve pour y accueillir les pays venus supposément promouvoir la paix entre les peuples. Les Belges, eux, ont eu Expo 58.

Jonathan Coe signe une parodie de roman d’espionnage qui se développe à Bruxelles, où les organisateurs de la foire internationale ont eu l’idée saugrenue de placer côte à côte les pavillons russe et américain... en pleine guerre froide.

Thomas Foley, le héros, navigue au milieu d’un chassé-croisé d’agents secrets fréquentant le pub Britannia dont il est le gestionnaire et que Londres a voulu comme l’incarnation de la culture anglaise. Attiré par l’aventure et en quête d’une nouvelle passion, il avait abandonné femme et enfant à Londres, convaincu que sa Sylvia le trompait.

Mais à Bruxelles, l’amour n’est pas au rendez-vous, car Émily Parker, capiteuse espionne américaine déguisée en artiste ratée, dont il ignorait la double nature, lui a préféré Audrey Chersky, un haut gradé du KGB russe qui se fait passer pour journaliste.

Naturellement les dés sont pipés. Surtout pour le bel agent de Moscou démasqué par la sulfureuse Émily. Thomas pansera sa blessure en se permettant, avant de rentrer chez lui, un one night stand avec une gentille hôtesse belge.

Expo 58, Jonathan Coe, Gallimard, 2014

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