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Le brut albertain
N° 330 - juin 2014
Un conflit digne du XIXe siècle à Crown Holdings
Les scabs sont rebaptisés travailleurs invités
Maude Messier
Les 124 travailleurs syndiqués de l’usine torontoise de fabrication d’emballages métalliques (boîtes et cannettes d’aluminium et d’acier, cannettes d’aérosol) de la multinationale Crown Holdings sont en grève depuis le 6 septembre 2013.

En marge de l’Assemblée générale du Congrès du travail du Canada, qui s’est tenue du 5 au 9 mai dernier à Montréal, l’aut’journal a rencontré une délégation de grévistes, membres de la section locale 9176 du Syndicat des Métallos, qui profitaient de leur présence dans la région pour mener des actions de visibilité et d’information auprès des entreprises clientes de Crown Holdings.

Ils ont distribué aux travailleurs sur place des tracts d’information sur les enjeux de leur conflit de travail. Molson, Labatt, Cott, Baxters et Bonduelle ont reçu leur visite, menée en collaboration avec les Métallos, les Teamsters et la CSN.

« Nous avons, à Montréal comme partout ailleurs où nous allons, une très bonne réception. Les travailleurs saisissent bien les enjeux du conflit », d’indiquer Alexandra Eshelman, représentante du Syndicat des Métallos. Les grévistes ont aussi visité plusieurs usines dans la région de Toronto et aux États-Unis, notamment en Pennsylvanie, où se trouvent les bureaux du siège social de Crown Holdings.

Depuis plusieurs mois, le conflit à l’usine torontoise fait l’objet d’une campagne internationale pour mettre un frein aux pratiques antisyndicales de l’entreprise. La campagne est parrainée par IndustriAll, une organisation syndicale représentant 50 millions de travailleurs des secteurs minier, de l’énergie et manufacturier dans 140 pays.

Le développement de ces solidarités revêt une importance particulière pour mettre fin à une spirale de concessions et à la détérioration des conditions de travail dans les différentes exploitations de Crown, estime Alexandra Eshelman. Crown Holdings possède 149 usines dans 41 pays.

« Dès que le conflit a éclaté à Toronto, nous avons fait appel à IndustriAll. Nous savions que ce serait un conflit difficile et que nous aurions besoin d’appuis. »

Crown a décerné, quelque temps avant l’éclatement du conflit, un prix à l’usine de Toronto pour « la sécurité, la productivité, la qualité et la gestion du budget ». Pourtant, aux tables de négociations, le message est tout autre. Alfred Mungra et Rob De Pippo expliquent que les demandes comprises dans les deux offres patronales soumises au comité de négociation sont inacceptables.

C’est la volonté d’instaurer une structure permanente de rémunération à deux paliers qui soulève particulièrement l’indignation des syndiqués.

Cette structure ferait passer le salaire horaire de 23 $ à 13 $ l’heure pour les nouveaux employés, sans qu’ils ne puissent par ailleurs jamais atteindre l’échelon maximal de la première structure. « Ce taux horaire était le salaire de départ dans l’usine, il y a 28 ans ! », affirme Alexandra Eshelman.

Cette disparité de traitement ne se limiterait pas seulement au salaire, selon les syndiqués, mais concernerait tout autant les assurances, le régime de retraite et les congés payés, formant ainsi deux classes de travailleurs au sein de l’usine… et du syndicat.

Considérant que la majorité des travailleurs actuels ont plus de 25 ans d’ancienneté, cette stratégie aurait inévitablement pour effet d’affaiblir le syndicat dans un avenir assez rapproché en désolidarisant les deux « classes » de syndiqués, font-ils remarquer.

Le protocole de retour au travail pose aussi un problème majeur, l’employeur souhaitant pouvoir rappeler les travailleurs sans avoir à tenir compte de l’ancienneté.

« Il demande de pouvoir rappeler ainsi 85 % d’entre nous. Pour les 15 % restants, ils n’auraient aucune garantie de rappel, aucune compensation financière, rien », d’ajouter M. De Pippo.

La frustration des syndiqués est d’autant plus grande que, par le passé, en raison d’un contexte économique difficile pour l’entreprise, au début des années 2000, ils ont accepté de faire des concessions. Les hausses de salaires en fonction de l’indice de vie chère sont gelées depuis 2006, alors que l’entreprise a pourtant renoué avec la rentabilité.

La partie syndicale affirme que Crown a doublé ses profits en 2012 et que des rémunérations extravagantes ont été accordées aux cadres supérieurs et aux dirigeants, ce qui rend les demandes patronales indigestes.

La présence de scabs irrite les grévistes. 30 à 35 travailleurs de remplacement travailleraient dans l’usine, selon les estimations du syndicat.

« Ce n’est pas possible qu’ils puissent assumer toute la production. L’entreprise fait venir les cannettes des autres usines dans l’Ouest du Canada et aux États-Unis. Mais le transport de canettes vides et très fragiles est complexe ; de plus, ça coûte cher. Crown Holdings dépense donc une fortune pour continuer à garder dehors les grévistes et refuser de négocier », explique Alexandra Eshelman, ajoutant que le syndicat a vent de problèmes de qualité dans la marchandise livrée.

Les syndiqués affirment aussi que l’employeur réclame de pouvoir conserver les scabs 15 jours après le début du retour au travail des grévistes.

« Mais, évidemment, ils ne les appellent pas scabs, ce sont des travailleurs invités. Depuis quelque temps, on voit même des annonces d’embauche pour nos jobs dans les journaux. Ce n’est pas écrit qu’il s’agit de personnel de remplacement, mais c’en est. »

Rob De Pippo et Alfred Mungra expliquent que deux offres patronales similaires ont été présentées au comité de négociation, que ce dernier n’a pas jugées suffisantes pour être présentées aux membres.

L’employeur s’est prévalu de son droit de forcer la tenue d’un vote, lequel a eu lieu en février dernier. Sur 118 votants, 117 l’ont rejetée, même après presque six mois de grève. Rappelons que le mandat de grève a initialement été adopté dans une proportion de 93 %.

Pour les grévistes, il est évident que le conflit ne pourrait pas perdurer de la sorte si une loi anti-briseurs de grève était en vigueur en Ontario, comme c’est le cas au Québec, bien que celle-ci soit imparfaite. « Ils veulent nous affamer. Ils retiennent même nos paies de vacances de 2013 ! », d’indiquer un autre travailleur.

Auparavant, c’est avec la direction de l’usine de Toronto que le syndicat négociait. Maintenant, les relations de travail relèvent du bureau chef en Pennsylvanie. « Ils n’ont que faire de nous à Toronto. Ils ont leur fonctionnement. Ils détestent les syndicats. C’est un pattern de négociations qui impose des concessions pour amener tout le monde au niveau des États-Unis. »

Alfred Mungra ajoute que l’employeur a réclamé, dans sa dernière offre, qu’il n’y ait plus de bureau syndical à même l’usine. « C’est ridicule ! Il y a toujours eu un bureau syndical ! »

Alexandra Eshelman explique qu’un des aspects de la campagne que mène le Syndicat des Métallos est de sensibiliser le gouvernement de l’Ontario au fait que de telles pratiques contribuent à appauvrir la jeunesse ontarienne, déjà mise à mal par le fort taux de chômage chez les jeunes et de sous-emploi dans la province.

La campagne IndustriAll a pour stratégie de viser les membres du conseil d’administration de Crown Holdings, spécialement Arnold Donald, également PDG de Carnival Cruises, entreprise désormais visée par un appel au boycott.

Des grévistes se sont aussi rendus aux assemblées d’actionnaires de Carnival Cruises et de Crown Holdings en avril dernier.

Les négociations sont au point mort pour le moment, selon Alexandra Eshelman, et, au moment de mettre sous presse, aucune date de rencontre n’était prévue à l’agenda.

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