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Harper et les élections québécoises
N° 327 - mars 2014
Des témoignages surprenants, intrigants, pénétrants et troublants
Autoportrait sans moi de Danic Champoux
Ginette Leroux
Oseriez-vous partager un secret avec de purs inconnus ? Accepteriez-vous de confier à la caméra l’indicible et insupportable histoire qui vous a plongés dans une piscine sans eau d’où vous êtes ressortis choqués, meurtris, juste bons à ramper vers la sortie ?

Dit comme ça, vous répondriez spontanément NON parce que, en général, chacun réserve ses confidences intimes à ses proches et à ses amis.

Autoportrait sans moi, du documentariste Danic Champoux, met en scène les témoignages surprenants, intrigants, imperceptiblement pénétrants et certainement troublants de jeunes, filles et garçons, et de quelques femmes et hommes d’âge mûr qui dévoilent, à la caméra, un pan secret de leur vie.

L’aut’journal a rencontré l’insatiable touche-à-tout de la génération montante au restaurant Touski, situé au cœur même de son quartier, le Centre-Sud. Un gars qui place l’être humain au-dessus de tout. Un gars pour qui l’authenticité est une valeur fondamentale.

Grâce à un parcours sans faute, Danic Champoux a su charmer, en 2011, le jury du deuxième concours « Cinéastes en résidence » de l’Office National du Film. L’ONF lui a donné l’occasion de réaliser ses ambitions de jeunesse et, du coup, le film dont il rêvait depuis l’adolescence. Son nouvel opus est le résultat de ces deux années de pleine liberté de création accordées par l’organisme gouvernemental.

« Pourquoi ne pas faire un film sans sujet ? », s’est-il demandé, heureux de pouvoir échapper à la tyrannie d’un producteur et d’un diffuseur exigeant un film à partir d’une idée bien arrêtée avec l’ultime contrainte de livrer une marchandise dont il faut connaître d’avance la teneur.

Le cinéaste en résidence revient alors à ses principes de base. Il se rappelle un personnage de son film Mom et moi (2011), un moyen métrage où l’animation partage le terrain avec le documentaire. Janine Rheault, qui n’apparaît pas plus d’une minute dans le film, a marqué l’imaginaire des spectateurs. Pourquoi lui a-t-on si souvent parlé de cette dame ? Pourquoi l’aime-t-on autant ?

Danic Champoux savait dorénavant ce qu’il cherchait. « Je voulais trouver mes petites Janine », dit-il. Des personnes dont la présence à l’écran serait empreinte d’authenticité.

Au départ, un appel à tous, sous forme de questionnaire, est lancé sur les réseaux sociaux. Des magazines, tel le « Bel Âge », répètent l’exercice afin de recruter des gens plus âgés. Des centaines de cartes postales distribuées dans les cafés, les restaurants, les cinémas afin de compléter la panoplie de participants : plus d’hommes ainsi que des personnes issues des communautés ethniques et des handicapés.

Au total, 500 répondants se disent intéressés, histoire et photo à l’appui. Sur ce lot, 150 personnes sont sélectionnées pour une première ronde d’essais. « Je les voulais tous », dit Danic Champoux, résigné à ne conserver, au final, que 50 participants, des jeunes de 25 à 35 ans, mais aussi quelques beaux personnages dans la cinquantaine.

La sélection n’a pas été une mince tâche. Les répondants ont été inscrits à l’intérieur de colonnes identifiées selon leur profil, de 5 à 0 avec la consigne pour la productrice de rappeler chaque personne selon la valeur attribuée. Chose inhabituelle, elle appelle les répondants classés en bas de liste. « Pourquoi ? », demande Danic. « Qui sait si les personnes que tu as mises de côté ne sont pas celles qui parlent de toi ? », lui répond-elle dare-dare.

Par exemple, le jeune garçon victime d’intimidation et de taxage à l’école aurait été écarté de la sélection. « Je ne voulais pas le voir. La photo sur laquelle il tenait la flamme olympique ne m’accrochait vraiment pas », se rappelle le réalisateur.

Ceux venus défendre une cause ou un produit n’ont pas été retenus.

« Si certains s’éliminaient d’eux-mêmes, d’autres tiraient trop fort sur la couverte », ajoute-t-il. Lors d’une entrevue, une femme racontait qu’elle venait de se faire violer avant d’être « pitchée » du 4e étage par son agresseur. « J’avais devant moi une personne complètement défaite et, de surcroît, dépendante de l’opium. Qui peut suivre sur l’écran un pareil témoignage ? »

Comment mettre en scène ce grand journal Facebook ? Une fois de plus, les habitudes du réalisateur allaient être remises en question. Pas question de filmer ces gens dans leur milieu naturel, trop codé.

Au moment du tournage, la personne seule, assise sur un tabouret, sans décor autre qu’un fond blanc, remplit l’image. À environ 3 mètres d’elle, le réalisateur et son assistante à la caméra sont les seules personnes visibles. Les techniciens se font discrets. Le tête-à-tête peut commencer.

Ils pourraient être vos voisins. Elles, votre belle-sœur, une collègue de travail, l’amie d’une amie.

Des anonymes pour la plupart. Sauf Picolo, l’itinérant tatoué. « Ma mère habitait au coin des rues Sicard et Sainte-Catherine et il avait l’habitude de traîner tout près de chez elle. Lorsque, de temps en temps, il m’arrivait de le croiser, je lui achetais une bière. Je le trouvais beau, ce gars-là. Il était fantastique, se souvient-il. Ma mère l’a convaincu de venir passer l’entrevue. »

Picolo livre un témoignage poignant. On y sent toute la détresse d’un marginal, tatoué de la tête aux pieds. Un grand sensible qui carbure à l’héroïne et revendique la liberté comme un droit inné, mais dont les choix le condamnent à couper les ponts avec ses proches qui le jugent. Si le film lui donne la parole, la société, elle, pleure encore le jeune homme qui ne se voyait pas passer un autre hiver dehors et qui n’a eu d’autres solutions que d’appeler la grande faucheuse à sa rescousse. Il s’est enlevé la vie en octobre 2013. Il avait 35 ans.

Un autre gars y pense aussi. Le cyberdépendant risque de perdre sa famille. Urgence et centre de crise semblent retarder le passage à l’acte. Une jeune fille se mutile, un mal physique supportable comparé à ne pas se sentir aimée. Une autre raconte sa relation houleuse et la jalousie dans laquelle l’a emprisonnée son chum. Le dépendant affectif s’est suicidé quatre heures après qu’elle lui ait annoncé qu’elle le quittait.

Une femme de 42 ans parle de son cancer de la gorge qui l’a complètement désarçonnée. Sans compter son divorce, sa vie tourmentée, les problèmes de drogue de ses enfants qui ajoutent à sa galère. Elle chantait, maintenant, elle ne chante plus. Un transgenre s’inquiète pour sa fille qui attend un enfant. Sera-t-il le grand-père ou la grand-mère de l’enfant à naître ?

Certains témoignages sont plus légers. L’amoureuse des animaux, le lutteur magnanime, le danseur qui s’éclate, les rêveurs d’enfants, de richesse, de reconnaissance par les proches, l’aventurier, marié à une musulmane pour la libérer de sa soumission, la tripeuse échangiste, la chaste et pure, l’anxieuse, le gars qui croit aux extraterrestres ou encore celui qui appartient à une milice composent une suite d’instantanés, plus grands que nature, de la société dans laquelle nous vivons.

Le film est ponctué d’occurrences lumineuses. Des petites ombres comme une aura qui entoure la personne. « Nos démons », comme les appellent le cinéaste et son équipe. Le film appelait ce type d’intervention. Certaines lumières sont particulièrement invasives, violentes même.

L’ombre posée sur l’épaule du jeune gars harcelé à l’école fait figure d’ange gardien. Quant à l’homme devenu une femme à l’âge de 50 ans, « on lui a sacré une belle grosse lumière dans le ventre parce que, s’assumer à ce point, raconter une telle histoire devant la caméra, est une façon de souligner son courage et sa détermination ».

Danic Champoux a choisi la bande sonore de son film avec soin. Les bruits proviennent de la sonde Voyager envoyée par la NASA dans les années 1970. Imaginez-vous au fond d’une piscine ou la tête immergée dans le bain. Ce sont des moments d’intériorité, de solitude d’une grande qualité. On entend un son, un bruit sourd, qui parvient des profondeurs de l’inconscient. « Une sorte d’enveloppe à l’intérieur de laquelle chacun va se retrouver. »

« Autoportrait sans moi » n’est pas une histoire avec un début et une fin. Mais ce n’est pas non plus un « freak show » où chacun renchérit sur l’histoire de l’autre.

« Les matériaux de base sont la parole, les témoignages livrés à chaud, une entrevue dans ce qu’il y a de plus simple, sans aucune mise en scène, ni montage », tient-il à préciser. Un documentaire d’auteur, presque expérimental.

La fin est surprenante. C’est comme si on renverse un liquide sur une table et que quelqu’un s’amène avec un chiffon et essuie le dégât.

À vous de découvrir ce qui se cache derrière ces dernières images…

Danic Champoux n’apparaît pas dans son film, d’où le titre. On n’entend que sa voix. « Un reflet, une radiographie de l’esprit, une diapositive intérieure », explique-t-il.

Après « Mom et moi » (2011) relatant son voisinage, à Sorel, avec Mom Boucher, et « Autoportrait sans moi », il prépare « Ma mère et moi », le prochain film qu’il tournera dans son quartier, le Centre-Sud.

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