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Harper et les élections québécoises
N° 327 - mars 2014
Née à Montréal en 1903, dans une famille juive où on lit et apprécie les arts
Léa Roback, la femme de tous les combats
Andrée Lévesque
Il y a deux rues Léa Roback au Québec : une à Beauport, l’autre à Montréal et chacune est liée à un moment de la vie de cette grande militante. La Journée internationale des femmes fournit un excellent prétexte pour se rappeler une personnalité qui a incarné le militantisme pendant plus de sept décennies.

Léa naît à Montréal, rue Guilbault, en 1903, de parents juifs polonais, mais elle passe son enfance à Beauport où son père exerce son métier de tailleur et, avec sa femme Fanny, tient un magasin général. Seule famille juive du village, avec ses neuf enfants, elle est bien accueillie par les Beauportois car, comme dit Léa, « ils étaient pauvres comme nous ».

La famille revient à Montréal en 1915 et Léa travaille comme réceptionniste dans une teinturerie, puis comme caissière au théâtre His Majesty sur la rue Guy. Elle vient d’une famille où on lit et où on apprécie les arts. Elle-même est férue de théâtre et de littérature et parvient à économiser assez de sous pour s’inscrire à l’Université de Grenoble en littérature en 1926.

Léa a toujours eu l’esprit d’aventure et a beaucoup voyagé. En 1929, elle rejoint son frère Henri, étudiant en médecine, à Berlin. Elle apprend l’allemand, suit des cours à l’université et enseigne le français. La culture berlinoise – son cinéma, sa musique – est en pleine effervescence et Léa en profite pleinement.

Mais c’est aussi la montée d’Hitler et, dans la ville, la présence nazie se fait de plus en plus insistante.

C’est à Berlin que Léa se politise sérieusement : elle défile dans les rues le Premier mai 1929, elle se joint aux manifs de protestations des étudiants et des syndicalistes, et adhère bientôt au mouvement communiste qui représente la lutte anti-fascisme. La situation devient dangereuse, et pour les communistes et pour les Juifs, Léa doit quitter l’Allemagne pour rentrer à Montréal à l’automne 1932.

Pendant deux ans, elle travaillera pour le Young Men Hebrew Association, puis dans une école pour délinquants dans l’État de New York. Elle visite l’URSS en 1934, s’arrête à Paris pour contacter des groupes anti-fascistes, passe par New York, puis s’établit définitivement à Montréal.

On lui confie la librairie marxiste Modern Book Shop sur la rue de Bleury, au sud de Sainte-Catherine et c’est là qu’elle rencontrera Norman Bethune, venu s’approvisionner en livres avant son voyage en URSS.

Léa est de tous les combats et travaille pour le candidat communiste Fred Rose dans la circonscription de Cartier aux élections fédérales de 1935.

À Montréal, la dépression économique perdure et la situation de la classe ouvrière n’en finit pas de se dégrader. Le temps n’est guère propice aux grèves mais, dans un des secteurs les plus exploités, la confection de vêtements, les travailleuses n’ont rien à perdre.

Elles travaillent 10 heures par jour, six jours par semaine, connaissent le harcèlement, terminent souvent leur travail à domicile, et leur travail est soumis aux aléas des saisons et de la mode.

À l’automne 1936, l’Union internationale des travailleuses du vêtement pour dames (UIOVD-ILGWU), qui a son siège à New York, commence une campagne d’organisation dans toute l’industrie à Toronto, Winnipeg et Montréal.

La main d’œuvre est presque entièrement féminine et le syndicat dépêche l’organisatrice Rose Pesotta de New York. Elle est socialiste, de tendance anarchiste, mais ne parle pas français.

Léa est la personne idéale pour l’assister ; elle s’adresse en français aux travailleuses francophones qui constituent 60 % des de 5000 travailleuses, et en yiddish et en anglais aux autres travailleuses en grande majorité juives.

Après trois semaines, une convention collective est signée et les grévistes peuvent célébrer. Un an plus tard, le contrat sera brisé devant un syndicat affaibli par les purges anti-communistes. Léa quittera les travailleuses du vêtement en 1939, mais ne cessera jamais de lutter pour améliorer la condition des travailleuses.

Le militantisme communiste a son prix et Léa ne compte pas les descentes de la police après le passage de la loi du cadenas en 1937. Jusqu’à la fin de sa vie, elle a regretté la disparition des livres qui ont été saisis.

Pour comprendre l’attrait du Parti communiste, ici comme ailleurs, il faut se rappeler la montée du fascisme et de l’anti-sémitisme, les exercices des hommes en chemises noires arborant la croix gammée au Parc Lafontaine, les vitrines brisées des commerces juifs par les étudiants de l’Université de Montréal, dont la librairie de Léa, et la complaisance des forces de l’ordre devant cette violence. Tout ça pendant une dépression économique qui ne se résorbera pas avant la guerre.

Le Parti communiste est le premier à organiser les chômeurs non seulement pour protester dans les rues contre l’exclusion de certains récipiendaires des secours directs, mais de façon matérielle en raccordant l’électricité coupée quand les comptes ne sont pas payés, en distribuant de la nourriture et des vêtements, et en récupérant les objets saisis par les huissiers.

Léa a participé à toutes ces activités dans Solidarité féminine, une organisation de femmes qui s’occupait particulièrement du quotidien des familles nécessiteuses affectées par le chômage.

En 1942, Léa travaille à la chaîne à l’usine RCA Victor de Saint-Henri, qui compte 4000 travailleurs dont 40 % sont des femmes. À quelques rues de l’usine se trouve aujourd’hui la rue Léa Roback. L’organisatrice réussit, sans même recourir à la grève, à y instaurer un syndicat industriel mais, comme elle le dit : « C’est impossible de dire : Telle ou telle personne, c’est elle qui a l’organisé, jamais. C’est toujours, toujours la base ». Après la guerre, le syndicat adhérera au Ouvriers unis de l’électricité qui deviendra la bête noire de Maurice Duplessis jusqu’à ce qu’il réussisse à lui enlever son accréditation.

Malgré tous ses talents pour mobiliser les travailleuses, elle a toujours refusé d’être permanente syndicale et de monter dans la hiérarchie. Encore une fois, en 1943, elle participe à la campagne électorale de Fred Rose pour le Parti progressiste-ouvrier, le nouveau nom du Parti communiste, et cette fois c’est le triomphe : Rose est élu député de Montréal-Cartier.

Elle prendra ses distances avec le Parti communiste qu’elle quittera définitivement en 1958.

À l’armistice de 1945 succède la Guerre froide qui suscite un grand mouvement pacifiste : en 1960 des Canadiennes fondent Voice of Women, qui devient La Voix des Femmes à Montréal, où l’organisation regroupe des femmes anglophones et francophones, comme Thérèse Casgrain, et des polyglottes comme Léa.

Elle y jouera un rôle actif : on la voit dans les rues protester contre la militarisation, pour l’interdiction des armes nucléaires ; je l’ai vue, alors qu’elle n’était plus très jeune, distribuer des tracts contre les jouets militaires dans son quartier de Côte-des-Neiges, parlant aux gens, expliquant, gardant son sang-froid et son sourire devant des passants pas toujours aussi polis qu’elle.

La lutte contre l’apartheid l’a aussi mobilisée pendant des années et elle a connu la joie de la victoire lors de la libération de Nelson Mandela en 1990. Les victoires n’ont pas été nombreuses, mais Léa a toujours gardé son optimisme.

Il y a un optimisme de gauche, celui qui permet de poursuivre la lutte dans la certitude d’être du côté de la justice, tourné vers l’avenir, un optimisme qui, sans faillir, a motivé Léa toute sa vie.

Léa était une passionnée, elle était incapable de parler de quoi que ce soit avec indifférence. Elle s’extasiait autant devant un succès du mouvement ouvrier que devant un enfant, ou pour une chanson de Brecht ou un tableau de Malevitch.

D’une vivacité extraordinaire, tant physique que mentale, elle est demeurée active jusqu’à ce qu’un accident fatal, en 2000, vienne mettre trop tôt fin à une vie bien remplie.

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