L'aut'journal
Le jeudi 17 octobre 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Harper et les élections québécoises
N° 327 - mars 2014
Réplique à Jean-Marc Piotte, Robin Philpot, Paul Cliche et autres adversaires de la Charte de la laïcité
Panique dans les rangs de la gauche anti-charte
Pierre Dubuc
« Électoralisme », « inquisition », « tyrannie de la majorité », les gros mots sont lâchés ! Sentant le tapis leur glisser sous les pieds, les Jean-Marc Piotte, Robin Philpot et Paul Cliche, tous identifiés à la gauche, sortent l’artillerie lourde et tirent à boulets rouges sur la Charte et ses partisans.

Ils accusent le Parti Québécois d’électoralisme et invoquent des considérations démocratiques, stratégiques et même révolutionnaires pour justifier leur opposition. Passons-les en revue.

L’accusation la plus commune est que la démarche du Parti Québécois serait électoraliste. Françoise David a été la première, à notre connaissance, à déclarer « qu’une campagne électorale, avec toute sa charge partisane, n’est pas le forum approprié pour débattre de sujets aussi complexes et émotifs » (Communiqué QS, 15 janvier 2014).

Si le peuple n’est pas qualifié pour se prononcer sur des enjeux aussi fondamentaux, qui l’est ? Quel serait donc ce « forum approprié » auquel fait référence la porte-parole de QS ? Nous n’en voyons qu’un : les tribunaux !

Remplaçons donc le gouvernement du peuple par le gouvernement des juges. Dessaisissons les élus du peuple du dossier pour le confier à des juges dont l’accession à la magistrature n’est pas – c’est bien connu – souillée par de basses considérations partisanes.

Protégeons les minorités de la « tyrannie de la majorité », comme l’affirme Jean-Marc Piotte en citant De la Démocratie en Amérique de Tocqueville.

Faut-il rappeler que la « démocratie en Amérique », et son tant célébré Bill of Rights, auquel fait ici référence Piotte, a vu le jour dans un pays où le cinquième de la population était réduit en esclavage.

Dans l’esprit des Pères de la Constitution américaine, le Bill of Rights n’avait pas pour but une plus grande démocratisation, mais la défense des intérêts de la classe dominante contre les tendances « nivelatrices » de la démocratie, en somme contre la « tyrannie de la majorité ».

Aux États-Unis, la menace aux intérêts des riches venait des petits fermiers endettés, mais dont les maigres ressources donnaient tout de même le droit de vote et la possibilité de contrôler les assemblées locales.

Pour protéger les droits de propriété des banques et des autres grandes institutions capitalistes, la classe dirigeante américaine a rapidement vu la nécessité d’un appareil judiciaire dont les membres seraient nommés à vie et qui posséderait le pouvoir de renverser toute loi qui les menacerait.

Dans les pays anglo-saxons, le rempart contre la « tyrannie de la majorité » s’exerçait par le cens électoral et des institutions non électives comme la Chambre haute (Sénat, Conseil législatif) et les institutions monarchiques (Gouverneur général, Lieutenant-gouverneur). Au Canada, le British North America Act de 1867 octroyait également au gouvernement central un droit de désaveu des lois provinciales.

Cependant, avec l’élargissement du suffrage universel, le Canada et les autres pays anglo-saxons ont progressivement remplacé ces institutions ouvertement antidémocratiques par des chartes des droits, sur le modèle du Bill of Rights américain, et le recours aux tribunaux.

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont imposé aux pays vaincus, le Japon et l’Allemagne, de même qu’à l’Europe, des chartes des droits et libertés pour permettre un « deuxième regard » sur les lois votées par les élus du peuple.

Au cours de la Guerre froide, les États-Unis ont instrumentalisé les droits de l’homme dans leur offensive contre les pays de l’Est. C’est également au nom de la défense des droits de l’homme que Washington a envahi l’Afghanistan et l’Irak.

Bien entendu, dans une démocratie, les droits des minorités doivent être protégés, mais les chartes des droits qui s’inspirent de la Charte des droits adoptée par l’ONU en 1948, comme la Charte canadienne, sont axées essentiellement sur les droits individuels, laissant peu de place aux droits sociaux et aux droits collectifs. Le Québec est bien placé pour le savoir. La Charte canadienne des droits et libertés ne reconnaît pas son droit à l’autodétermination, ni ses droits linguistiques.

Toute la section 23 de la Charte canadienne a été conçue avec la précision d’une loi fiscale pour invalider des pans entiers de la Loi 101 et préserver les privilèges de la minorité anglophone du Québec. Dans l’arrêt Ford sur l’affichage, la Cour a même élevé les entreprises au rang de « personne morale » et a statué que la notion de liberté d’expression comprenait les messages commerciaux !

Au cœur de la Charte canadienne se trouve la défense de la propriété privée, au détriment des droits sociaux et collectifs.

La Charte canadienne, et les autres chartes des droits à travers le monde, n’ont pas empêché une extraordinaire concentration de la richesse aux mains d’une minorité de bien nantis et de grandes corporations.

Il ne pouvait en être autrement. Le système judiciaire n’est pas détaché de la structure économique et politique d’un pays. L’idéologie des droits de l’homme est l’idéologie du néolibéralisme.

L’attachement indéfectible d’une certaine gauche envers les chartes des droits va de pair avec l’abandon de la critique des fondements capitalistes de la société. Dans les faits, ces militants sont devenus – même si c’est à leur corps défendant – les « compagnons de route » de l’impérialisme.

Dans une réplique à Claude G. Charron, Robin Philpot nous dit que son expérience avec l’islam et les musulmans depuis 1972 lui a appris qu’il « faut traiter de ces sujets avec nuance, en ayant une perspective historique et une compréhension de l’impérialisme européen et nord-américain, passé et actuel ». Fort bien. Allons-y.

Nous connaissons des militants qui se voient aujourd’hui en Warren Beatty dans la peau du journaliste John Reed dans le film Reds, accompagnant les bolchéviks dans une grande chevauchée dans les steppes du Kazakhstan, drapeaux rouges claquant au vent, vers les peuples musulmans d’Orient pour les rallier à la Révolution d’Octobre.

C’est d’un beau romantisme. Mais ils oublient que nous ne sommes plus dans le même contexte historique. L’Union soviétique s’est écroulée et la Révolution d’Octobre, le socialisme athée et les luttes de libération nationale ne sont plus l’inspiration révolutionnaire du moment.

Une lecture le moindrement sérieuse de la scène internationale montre que, dans plusieurs régions du monde, l’islam se proclame la principale force d’opposition à l’impérialisme. La Révolution khomeyniste de 1979 a remplacé la Révolution d’Octobre comme source d’inspiration.

Le projet de société des islamistes est – pour employer un euphémisme – quelque peu différent. Plutôt que le socialisme et l’athéisme, on nous propose la charia et l’instauration du califat par des groupes financés par les monarchies pétrolières du Golfe. Plutôt que l’émancipation de la classe ouvrière et des peuples opprimés, on nous invite à un retour à des pratiques moyenâgeuses. Plutôt qu’à un dépassement du capitalisme, on nous convie à un retour au féodalisme.

Bien entendu, un tel projet est économiquement irréalisable. Aussi, peut-on légitimement se demander si ces groupes luttent vraiment contre l’impérialisme ? Ou s’ils sont manipulés par les impérialistes ?

L’impact idéologique de l’islamisme est loin d’être négligeable. Des peuples ne se définissent plus aujourd’hui par leur nationalité, mais par leur religion. Des arabes, on dit qu’ils sont musulmans plutôt qu’Algériens, Tunisiens, Marocains, Égyptiens, etc.

Tout comme le néolibéralisme a atomisé la classe ouvrière et l’a remplacée par l’expression « classe moyenne », qui la définit par sa fonction de consommation plutôt que de production, l’islam définit les peuples par leur religion plutôt que par leur nationalité. C’est un immense pas en arrière. La roue de l’Histoire s’est mise à tourner à ­l’envers.

Que des militants québécois soient devenus – à leur corps défendant – les « idiots utiles » des islamistes n’est pas une surprise. Déjà, dans les années 1970, des groupes maoïstes « m-l » appuyaient la Révolution khomeyniste. Une partie de la gauche altermondialiste, qui a participé à la création de Québec solidaire, en est l’héritière.

Aujourd’hui, comme hier, la devise est la même : « Le but final n’est rien, le mouvement est tout ». Hier, c’était du suivisme à l’égard d’un mouvement ouvrier en pleine ébullition ; aujourd’hui, on s’agenouille devant l’islam radical.

On assiste à l’échelle internationale à une convergence historique entre le mouvement des droits de l’homme assujetti à l’impérialisme et l’Organisation de la coopération islamique. Les 57 pays qui en sont membres ont adopté en 1990 une Déclaration des droits de l’homme en islam qui ne reconnaît que les droits et libertés conformes à la charia.

Cette convergence historique mondiale déteint même sur les décisions prises par la Cour suprême du Canada dans les dossiers concernant les symboles religieux.

Ainsi, dans l’arrêt sur le port du kirpan, la Cour n’a même pas cherché à savoir si la religion sikhe en imposait le port. Les juges ont déclaré que « le fait que plusieurs personnes pratiquent la même religion de façon différente n’invalide pas pour autant la demande de celui qui allègue une violation à sa liberté de religion ».

« Ce qui importe, précise l’arrêt, c’est que cette personne démontre qu’elle croit sincèrement que sa religion lui impose une certaine croyance ou pratique. »

Le même raisonnement pourrait s’appliquer dans le cas du port du voile islamique. La femme voilée, dont la cause serait portée devant la Cour suprême, n’aurait pas à démontrer que le Coran l’oblige à le porter. Les juges pourraient statuer, s’ils sont conséquents avec leur jugement dans le cas du kirpan sikh, que même si d’autres musulmanes ne portent pas le voile, cela « n’invalide pas pour autant la demande de celui qui allègue une violation à sa liberté de religion ».

Il suffit que la femme voilée « croit sincèrement que sa religion lui impose une certaine croyance ou pratique » pour que la Cour lui donne raison.

Nous nageons donc dans la plus complète subjectivité et le cas par cas, comme le démontre l’autorisation récente par la Cour suprême qu’une personne invoquant une croyance religieuse « sincère » puisse dissimuler son visage lors d’un procès criminel.

La convergence historique entre les supposés défenseurs des droits de l’homme et les groupes religieux s’exprime politiquement au Canada dans la condamnation commune de la Charte de la laïcité québécoise par le Parti Conservateur, le Parti Libéral et le NPD. Les trois partis viennent également de faire connaître leur appui au droit de pouvoir voter le visage voilé !

Au Québec, la convergence est visible dans les positions similaires défendues par le Parti Libéral et Québec solidaire.

Plus étonnant, cependant, à première vue, est le ralliement d’indépendantistes à cette position. Mais il n’y a pas de muraille de Chine idéologique entre fédéralistes et souverainistes. On se souviendra que des indépendantistes ont défendu un « nationalisme civique » basé essentiellement sur les chartes des droits. Il n’est donc pas étonnant de les voir faire alliance avec ceux qui « ont beaucoup appris depuis 1972 sur l’islam et les musulmans ».

De les voir reprendre à leur compte, ouvertement ou à mots à peine couverts, les accusations historiques de xénophobie et de racisme des fédéralistes à l’endroit du peuple québécois, à chaque fois qu’il exprime son identité, est tout simplement inqualifiable.

Plus inadmissible encore est la participation de certains d’entre eux à la campagne d’intimidation contre les deux figures de proue du combat contre l’islamisme au Québec, Djemila Benhabib et Louise Mailloux.

Jean Dorion et d’autres Indépendantistes pour une laïcité inclusive habillent leur opposition à la Charte de la laïcité de supposées considérations stratégiques. Le Québec n’aurait pas intérêt, selon eux, à se distinguer du reste de l’Amérique du Nord anglo-saxonne, s’il veut être reconnu par les États-Unis, suite à une proclamation d’indépendance.

Ils récusent le modèle de la laïcité républicaine française et s’inscrivent – sans doute, eux aussi, à leur corps défendant – dans la campagne de France-bashing que mènent tambour battant toutes les Lysiane Gagnon de ce monde.

C’est répandre beaucoup d’illusions que de laisser croire que le Canada anglais et les États-Unis seraient plus disposés à appuyer l’accession du Québec à l’indépendance s’il adhérait au modèle multiculturel anglo-saxon.

Dans cette question, les affinités linguistiques sont importantes et la France demeure notre principale alliée stratégique. Jacques Parizeau l’avait bien compris en 1995 en axant sur la France toute sa stratégie internationale pour la reconnaissance de l’indépendance du Québec, dans le but de forcer la main aux États-Unis.

Tourner aujourd’hui le dos à cette stratégie, tourner le dos à la France pour un miroir aux alouettes anglo-saxon est une trahison inqualifiable. C’est demander au Québec de renier son caractère distinct, c’est vider le combat national de son âme, c’est prôner une soumission totale à l’impérialisme anglo-saxon nord-américain.

Aujourd’hui, la lutte pour la laïcité, la critique du multiculturalisme, de la judiciarisation de la politique, du syndicalisme et des luttes sociales, sont un préalable incontournable pour la relance du combat pour la démocratie économique et politique et pour renouer avec les grands idéaux socialistes.

De petites nations comme le Québec ne peuvent, bien entendu, avoir un rôle dirigeant à l’échelle planétaire dans ce combat, mais son exemple peut servir de ferment et d’inspiration pour tous les progressistes de l’Amérique du Nord.

Dans cette perspective, la question de la laïcité est l’enjeu majeur de la prochaine élection. Loin d’être de l’électoralisme, elle est la condition sine qua non pour permettre au peuple québécois de réaffirmer son caractère distinct en Amérique du Nord et relancer la lutte pour la démocratie politique et, au premier chef, l’indépendance nationale.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.