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Big Brother de père en fils
N° 326 - février 2014
La déprimante réalité, c’est que tous les États, démocratiques ou non, espionnent les citoyens de leur pays, aussi bien que ceux des autres pays
L’espionnite à l’heure du Québec
Pierre Godin
Nous vivons en liberté surveillée. Oui, Big Brother est aussi québécois. Si vous en doutez, rendez-vous à la commission Charbonneau, vous verrez que la machine à taper les lignes téléphoniques et à espionner les gens fonctionne à plein régime. Hier comme aujourd’hui, nos téléphones, courriels, opinions, cartes de crédit, transactions bancaires et déplacements laissent des traces dans les données stockées dans les fichiers de l’État et de la police et dans ceux des bibliothèques virtuelles des Google, Apple et Facebook.

La déprimante réalité, c’est que tous les États, démocratiques ou non, espionnent les citoyens de leur pays, aussi bien que ceux des autres pays. C’est l’âge de l’omniprésent Big Brother qui, grâce à sa batterie d’espions électroniques ultra-performants, se fourre le nez partout avec la bénédiction des chefs d’État.

Barack Obama vient d’en donner l’exemple. Malgré les révélations troublantes d’Edward Snowden, le président américain persiste et signe. Nullement repenti, malgré l’inquiétude de ses compatriotes, il vient d’avouer que la NSA (l’agence de surveillance américaine, dont les grandes oreilles écoutent tout ce qui se dit sur la planète) continuera d’archiver les données collectées sur la vie privée des États-uniens.

Mais rien de nouveau là, sinon la méthode. René Lévesque était déjà dans le collimateur des services de renseignements de l’Oncle Sam qui le voyaient tantôt comme un Castro du Nord, tantôt comme un Garibaldi (champion de l’indépendance italienne) capable de faire éclater le Canada, et donc de nuire aux intérêts américains dans ce pays.

Dès 1964, les renseignements états-uniens l’avaient fiché comme séparatiste et le surveillaient de près, grâce aux consuls et ambassadeurs états-uniens en poste à Québec et à Ottawa. Ceux-ci adressaient au State Department dépêche après dépêche relatant les moindres faits et gestes de Lévesque. Mesurant la force de l’homme, l’un des diplomates, plus cynique que les autres, avait même écrit dans sa note à Washington que le seul moyen de l’arrêter serait la maladie, ou peut-être la mort… à cause de son usage immodéré de la cigarette !

Les libéraux fédéraux (et leur particule québécoise) s’y connaissent aussi depuis belle lurette dans l’art de surveiller les Québécois. Dès l’émergence du Parti Québécois et de René Lévesque, à la fin des années 60, l’ancien premier ministre fédéral Pierre Trudeau, faisant comme si le PQ n’était qu’une clique de terroristes et non une formation démocratique, a ordonné à la GRC d’espionner le parti et son chef. La police fédérale attribua à ce dernier le fichier D928-2470 classé top secret.

La crise d’octobre 70, rappelons-le, fit aussi le lit à une opération d’espionnage sans précédent au pays dirigée contre le PQ, parti démocratique. Orchestrée par Pierre Trudeau en cheville avec la GRC (comme devaient nous l’apprendre par la suite les commissions d’enquête Keable et McDonald sur les actes illégaux de la GRC), la surveillance policière s’infiltra partout, tel un virus ­maladif.

Déjà, en décembre 1969, Trudeau avait demandé à sa police : « Quelle est l’ampleur de l’infiltration séparatiste au gouvernement du Québec, chez les fonctionnaires, les partis politiques, les universités, les syndicats et les milieux professionnels ? » Il voulait connaître les effectifs et les finances des « organisations séparatistes » qu’il traitait dans son mémoire au Conseil des ministres de « current threats to national order and unity ». Donc : subversifs.

Pour le savoir, la GRC se lança à la chasse non pas aux papillons, mais aux indépendantistes, y compris ceux « infiltrés » selon elle dans la bureaucratie fédérale. Elle y plaça ses informateurs pour débusquer les fonctionnaires soupçonnés de déviance péquiste. Les policiers royaux identifièrent 21 organisations québécoises – dont le Parti Québécois – susceptibles selon eux « de provoquer des affrontements violents avec les autorités ».

La GRC plaça micros, caméras vidéo et pions à la direction du PQ, à sa permanence montréalaise de l’avenue du Parc et parmi les délégués aux congrès du parti. Partout. On l’apprendra des années plus tard, la GRC avait posé 580 dispositifs d’écoute entre 1971 et 1978 dans le cadre d’une infiltration à grande échelle d’informateurs fédéraux dans les diverses instances du PQ. Des années troubles où la frontière entre démocratie et État policier devenait ténue.

Cette dérive antidémocratique contre un parti démocratique culminera trois ans plus tard dans le vol par effraction de la liste des membres du Parti Québécois. Dans la nuit du 9 janvier 1973, une quinzaine d’agents fédéraux s’introduisirent à la permanence du PQ et fichèrent à même la liste des membres du parti plus de 100 000 Québécois qui avaient adhéré en toute bonne foi à un parti légalement constitué dont les députés siégeaient au Parlement. Ce fut l’Opération Ham, restée impunie jusqu’à ce jour.

Ce « Watergate à la canadienne » (introduction de cambrioleurs républicains dans les locaux du Parti Démocrate, à Washington) mériterait plutôt l’appellation de « Trudeaugate ». En effet, dix ans après les faits, John Starnes, grand patron de la GRC, avouera publiquement que sa police avait chipé la liste des membres du PQ à la demande du cabinet Trudeau.

Pendant ce temps, à peine élu premier ministre, en avril 1970, Robert Bourassa s’est lui aussi lancé dans l’espionnage avec l’aide de la même GRC. Perturbé par la Crise d’octobre 1970, avec sa loi des mesures de guerre et ses 450 arrestations, il a formé, au printemps 1971, le Centre d’analyse et de documentation (CAD) rattaché à son bureau.

Logé au bunker, le CAD comprenait notamment une « salle de guerre » pour les situations de crise, une salle d’enregistrement des émissions de radio et de télévision et un centre d’analyse des renseignements recueillis. Grâce aux murs plombés du CAD, personne à l’extérieur ne pouvait savoir ce qui se tramait à l’intérieur.

L’un de ses objectifs était de surveiller les terroristes et les « taupes séparatistes » infiltrées dans la bureaucratie québécoise. Or les « espions » du CAD démontrèrent un zèle sans pareil. Ils accumulèrent des dossiers sur 30 000 personnes et 6 000 organisations : groupes de gauche, syndicats, activistes sociaux, intellos, milieux contestataires, etc.

Une fois élu, en 1976, René Lévesque voulut supprimer le CAD pour montrer que les péquistes ne mangeaient pas de ce pain-là. Il se heurta cependant à deux de ses ministres poids lourds : Claude Morin et Jacques Parizeau. Le renseignement était pour eux un mal nécessaire et ceux qui voulaient faire l’indépendance devaient se protéger de leurs ennemis sous peine de tomber dans l’angélisme.

Après bien des tergiversations, Morin et Parizeau acceptèrent un compromis : les dossiers concernant les associations et groupes seraient conservés, mais les 30 000 fiches personnelles seraient détruites (selon des sources, elles auraient été microfilmées avant destruction). Loin de mourir de sa belle mort, le CAD des libéraux ressuscita donc sous les péquistes sous le nom de « Groupe d’analyse sur la sécurité de l’État québécois » relevant directement du ministre de la Justice, Marc-André Bédard.

Ironie de l’histoire, Jacques Parizeau, chasseur attitré des taupes infiltrées au PQ, comme Claude Larivière, un indic de la section antiterroriste de la police de Montréal, était lui-même « infiltré » à son insu par la police, à cause de sa liaison avec Carole Devault, sa proche collaboratrice dans son comté d’Ahuntsic, à l’automne 1970.

« La période la plus périlleuse de ma vie », avouera-t-il plus tard. Et comment ! Car son amante était devenue délatrice.

La police l’avait recrutée après qu’elle se fut accointée avec Robert Comeau, alors membre actif du FLQ, qui planifiait un vol pour financer le mouvement. Soudainement prise de panique, elle alla tout raconter à la femme de Parizeau, Alice. Celle-ci l’incita à tout dire à la police. C’est alors qu’elle devint indicatrice sous le nom de code de « Poupette », fichier 945-17. Jacques Parizeau ne l’apprit qu’en 1980 aux audiences de la commission d’enquête Keable.

On le voit, notre chasseur d’espions lui-même pris pour cible n’a pas attendu la prise du pouvoir, en 1976, pour se soucier des questions de sécurité ! À la même époque, pour « voir d’où venaient les coups », selon son expression, il avait organisé « une filière de renseignements ».

La presse révéla que le « réseau Parizeau » était chargé de cuisiner les députés et ministres fédéraux trop bavards. Sa tête de pont était formée de trois « espionnes » péquistes, dont Louise Beaudoin et Lorraine Lagacé, celle qui allait, en 1981, démasquer le super-espion de la GRC infiltré au PQ, Claude Morin lui-même, ministre québécois des Relations fédérales-provinciales.

Dans le monde obscur de l’espionnage, c’est souvent : tu m’espionnes ? Je t’espionne moi aussi. Encore une histoire rocambolesque ! Celle de Claude Morin, rémunéré par la GRC pour espionner le PQ, mais qui à son tour espionnait les fédéraux. C’était du « donnant donnant », se justifiera-t-il, une fois démasqué.

Après la conférence constitutionnelle de novembre 1981, où il était le principal négociateur du Québec, sa collaboratrice Lorraine Lagacé, à qui il avait avoué son péché, alla frapper à la porte de René Lévesque. Elle lui apprit que Morin avait touché de l’argent de la GRC en échange d’infos sur son gouvernement. Une véritable bombe !

Convoqué par le premier ministre, loin de nier les faits, le super-espion signa même une confession complète à sa demande. Pour contrer l’adversaire, précisa-t-il, il fallait oser traverser les lignes ennemies. Son aveu lui vaudra néanmoins d’être viré du Conseil des ministres, le 31 décembre de la même année, par un René Lévesque complètement dévasté par la révélation.

Le chef péquiste emportera son secret dans la tombe. « L’affaire Morin », comme l’appellera la presse, éclatera publiquement dix ans plus tard, soit peu après la mort de René Lévesque. Une affaire dont il reste aujourd’hui bien des coins d’ombre. Connaîtra-t-on un jour toute la vérité, rien que la vérité ? Claude Morin était-il un agent double ? Espionnait-il les péquistes de René Lévesque ou les libéraux fédéraux de Pierre Trudeau ?

La seule façon de le savoir serait de dépouiller ses papiers personnels qu’il a déposés aux Archives nationales en 2006. Le hic, c’est que le snoreau les a interdits à la consultation pour… cent ans ! Le Québec existera-t-il encore en 2106 ? Pas nous, en tout cas. Claude Morin non plus.

Voilà ce qui s’est passé chez nous au cours des dernières décennies. De l’histoire ancienne ? Pas tant que ça. Certes, grâce aux technologies modernes d’espionnage des citoyens d’une nation, le monitorage devient plus sophistiqué, plus efficace, comme le déclencheur d’alarme Edward Snowden l’a révélé au monde entier.

Justin Trudeau, digne fils de l’autre, et chef des libéraux fédéraux, n’a pas, aujourd’hui, besoin de la valise diplomatique, comme à l’époque de son père, pour savoir ce que font, ce que disent et ce que pensent les honnêtes citoyens et leurs dirigeants. Son outil, c’est la gigantesque base de données dont il vient de se doter à l’exemple de celle constituée par Barack Obama aux élections de 2012.

Conçue par les informaticiens d’Apple et de Google, ces moteurs de recherche qui glanent, comme Facebook, des millions pour ne pas dire des milliards d’infos sur la vie privée des utilisateurs, la nouvelle arme électorale a été baptisée en anglais Liberalist.

Grâce au monitorage des 23 millions d’électeurs canadiens, elle dévoile tout sur eux : intérêts, adresses, numéros de téléphone, allégeances politiques, origine ethnique, niveau de vie, etc. Bref, le Big Brother de Justin Trudeau ne surveille pas seulement vos courriels et vos coups de fil, il veut aussi savoir ce que vous pensez et comment vous votez. L’un des admirateurs libéraux de ce nouvel espion a prédit sans état d’âme que Liberalist était l’outil qui faisait entrer le parti libéral dans le XXIe siècle… Inquiétant, non ?

Il n’y a donc pas de gêne à avoir, comme l’attitude du premier ministre STEPHEN Harper en fait foi. Il possède, lui aussi, sa liste secrète des « amis » et des « ennemis » de son parti, de ceux qui aiment ou pas les conservateurs : numéro de téléphone par numéro de téléphone, adresse par adresse, rue par rue.

Bien plus, Harper a nommé l’ex-ministre conservateur Chuck Strahl à la tête du comité de surveillance des services de renseignement canadien, le SCRS. Or, cet homme, lié à la plus secrète des agences canadiennes qui espionne les citoyens et les entreprises, a eu l’indécence de devenir lobbyiste pour la pétrolière Enbridge qui tente de faire accepter ses oléoducs controversés en Colombie-Britannique et au Québec.

Un rapport qui a fui dans les médias vient de révéler que Strahl a demandé au SCRS de garder l’œil ouvert sur le « terrorisme environnemental », c’est-à-dire de surveiller les groupes et les personnes qui s’opposent aux oléoducs d’Enbridge dont il défend les intérêts comme lobbyiste.

« Quand vous espionnez vos propres citoyens, s’est scandalisé le NPD, vous devez avoir de très bonnes raisons et être indépendant et fort… » Ce qui n’est pas le cas de Chuck Strahl, niché au cœur d’une liaison dangereuse doublée d’un conflit d’intérêts patent. Aux dernières nouvelles, notre espion canadien remplissait toujours sa double mission.

Petit crochet par la France, où on se demande si on peut encore vivre caché et garder sa vie privée à l’abri des regards indiscrets de l’État. Au pays de nos cousins, le gouvernement ordonne aux opérateurs de téléphone et aux serveurs d’Internet de conserver durant un an les données collectées. Et pourquoi, je vous le demande ? Pour permettre à la police et aux services de renseignement d’y accéder, le cas échéant.

« Ma vie en liberté surveillée » titrait dernièrement un reportage fouillé qui nous apprenait comment étaient collectés et stockés dans des fichiers centraux et des bibliothèques virtuelles ultraprotégées les renseignements personnels puisés dans plusieurs domaines de notre vie quotidienne : téléphones, textos, SMS, courriels, adresses, comptes bancaires, voyages, plaques d’immatriculation, etc. Conclusion : À l’heure actuelle, il est impossible d’échapper à la surveillance de l’État et de certaines grandes entreprises informatiques.

Et au Québec d’aujourd’hui, pouvons-nous encore vivre une vie peinarde à l’abri des indiscrétions de notre Big Brother à nous ? Pour le savoir, il nous faudrait un Snowden ou encore un journaliste plus futé que les autres qui creuserait le dossier. Difficile à imaginer. Obnubilés par leur croisade anticharte de la laïcité du PQ téléguidée par le Parti libéral – jusqu’à se réveiller la nuit pour haïr Pauline Marois ! –, nos reporters et blogueurs ne voient sur leur écran radar que le voile islamiste qu’ils s’acharnent à banaliser. Même si, tout le monde le sait pourtant, il s’agit d’un symbole de l’infériorité et de l’inégalité de la femme.

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