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GND brasse la FTQ
N° 325 - janvier 2014
Séraphin Poudrier se réincarne dans la peau d’un banquier
Viande à chien et appel des sirènes des subprimes
Julien Beauregard
En 1933, lorsqu’Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon a été publié, le Krach boursier sévissait depuis quatre ans. Bien que le contexte d’écriture s’y prêtait bien, l’auteur ne sembla pas a priori s’en inspirer pour imaginer Séraphin Poudrier, le célèbre protagoniste du roman.

Grignon écrit dans la préface de son roman : « Mon personnage ne date pas seulement de 1890. Il date de 1690. Reportez-vous aux premiers temps de la colonie. La misère, de la viande sauvage à manger, et le premier blé qu’on récolte paraissent plus précieux que l’or. »

On comprend un peu mieux l’origine de l’expression « viande à chien » popularisée par Jean-Pierre Masson et qui a inspiré Frédéric Dubois, Jonathan Gagnon et Alexis Martin à y attribuer le titre de leur pièce, qui est une actualisation du récit de Grignon.

Ce personnage de l’avare, autant diabolisé (la figure du banquier véreux) que caricaturé (le gérant de Caisse Populaire Rénald dans La Petite Vie), touche l’universel en ne limitant pas son récit aux affres d’une crise économique et à la misère qu’elle engendre, mais bien le vice de l’avarice d’un épargnant trop près de ses sous.

« Imaginez maintenant le malheureux qui garde une passion secrète pour l’argent et qui sait en tirer une joie physique et palpable, écrit Grignon. De l’économie à l’avarice, le pas est vite franchi. C’est la dureté des temps qui a provoqué la passion de Séraphin Poudrier. »

Cela n’a pourtant pas empêché les auteurs de la pièce Viande à chien, de situer leur histoire quelque temps avant la crise financière et bancaire de 2008 et de faire de Séraphin l’un de ces gourmands capitalistes qui, tel Icare qui s’est brûlé les ailes en s’approchant trop près du soleil, a été consumé par l’appât du gain.

Contrairement au récit original, Donalda n’est pas totalement oisive. Elle est captive des chaînes d’informations télévisuelles qui annoncent une imminente et alarmante tempête solaire. Cette crise environnementale n’inquiète pas Séraphin, bien au contraire. Il y voit là une occasion d’affaires.

Inspirée par une lecture économique marxiste et keynésienne, la pièce fait de Séraphin la figure du banquier cupide qui a succombé à l’appel des sirènes des subprimes.

Pour ce faire, les auteurs se sont inspirés d’un entretien paru dans la revue Liberté avec le professeur de l’UQAM, Gilles Dostaler, spécialiste de Keynes, qui est décédé en 2011. L’article est disponible sur le site Internet du Nouveau théâtre expérimental.

Dostaler envisageait une faillite du capitalisme aux conséquences sociétales et environnementales. Le tout dans une vision cataclysmique.

Par ailleurs, l’apocalypse a toujours inspiré son lot de prédicateurs et d’interprètes. La pièce rend très bien cette idée en se ponctuant de l’intervention d’analystes qui apparaissent sur les canaux des chaînes d’information continue. Ceux-ci font figure de mystiques analysant les signes du jugement dernier.

Keynes reprochait la mathématisation de la science économique, car trop de variables entraient en ligne de compte et empêchaient l’émergence d’une science exacte. Le monde de la finance est empreint d’émotivité. Ce n’est pas pour rien qu’on attribue des qualités humaines à la Bourse. On lit les cotes boursières comme on interprétait jadis le vol des oiseaux.

Pour Dostaler, « le consommateur n’est pas un agent rationnel, souverain, dont les désirs individuels sont à l’origine de la détermination des prix. Ses désirs et ses goûts sont au contraire formés et manipulés par la publicité. » Or, Séraphin appelle à l’humilité, le contrôle et la discipline face à l’argent. C’est comme s’il connaissait bien les enjeux, les risques liés au fait de manipuler l’argent, risques qu’il tente de dominer, mais en vain.

L’avarice ainsi présentée fait de Séraphin une victime d’un système qui encourage la cupidité. Mais avant de pleurer les grandes fortunes du monde qui se sont consumées lors des crises économiques, il faudra toujours se préoccuper du sort des victimes collatérales qui subissent les humeurs de ces alchimistes de la finance.

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