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GND brasse la FTQ
N° 325 - janvier 2014
La question du communisme viendra hanter Madeleine Parent toute sa vie
Une femme entêtée qui n’abdiquait pas
Andrée Lévesque
Sorcière, communiste, Russe, révolutionnaire, on l’a traitée de tous les noms, c’est toutefois comme syndicaliste que Madeleine Parent s’est d’abord fait connaître.

Mais comment devient-on organisatrice syndicale quand on est élevée dans une famille de la petite-bourgeoise et qu’on fait des études à l’université McGill ? C’est grâce à une autre syndicaliste, Léa Roback, que Madeleine Parent a entrepris une carrière qui n’était pas courante pour une femme à son époque.

Elle a plus d’une fois raconté sa rencontre avec Léa. En 1939, Madeleine, qui est active dans le mouvement étudiant, rencontre Léa qui est venue assister à une réunion de la Ligue des droits civils à laquelle Madeleine participe.

Quand Léa lui demande ce qu’elle compte faire à sa sortie de l’université, Madeleine, qui connaît la réputation de la militante syndicale depuis la grève des Midinettes de 1937, lui répond : comme toi. On connaît la suite, mais il convient d’en rappeler les grands traits.

Le premier emploi occupé par Madeleine Parent était au sein du comité d’organisation du Conseil des Métiers et du Travail de Montréal, pour une centrale internationale qu’elle devait par la suite combattre avec passion et véhémence.

En 1942, elle rencontre le fougueux Kent Rowley qui sort de deux ans d’internement au camp de Petawawa pour s’être opposé à l’enregistrement obligatoire des citoyens imposé par Ottawa. Commence alors une collaboration qui se terminera avec la mort de Rowley en 1978.

Madeleine le recommande au CMTM qui l’envoie à Valleyfield pour organiser les usines de guerre. Il s’intéresse aussi à la situation des travailleurs et des travailleuses de la plus grande usine de Valleyfield, la Dominion Textile, et encourage Madeleine à faire de l’organisation syndicale.

Ce qu’elle fera, d’abord dans les moulins de coton de Saint-Henri, de Côte-Saint-Paul et d’Hochelaga, aux côtés de Léa Roback, Danielle Cuisinier-Dionne, Charlotte Gauthier, avant d’aller rejoindre Kent à Valleyfield où il vient d’implanter le premier syndicat affilié aux Ouvriers unis des textiles d’Amérique.

Les patrons de la Dominion Textile sont fort peu enclins à « s’en laisser imposer » par le syndicat et la compagnie peut compter sur l’appui du premier ministre Maurice Duplessis, élu en 1944.

Les conditions de travail sont pitoyables, les journées de 10 heures et les nuits de 12 heures, la chaleur parfois intense, la cadence accélérée pour remplir les contrats de guerre, et les enfants y travaillent parfois à côté de leur mère.

Madeleine Parent, à 28 ans, fait ses premières armes en menant la grève de 1946. Elle connaît ses premières arrestations et se mérite l’hostilité pérenne de Maurice Duplessis qui poursuivra sans relâche une vendetta contre cette femme qui sait lui tenir tête. Il reste que la compagnie qui avait promis de ne jamais reconnaître un syndicat signera une entente avec les représentants de l’OUTA.

C’est à cette époque, en pleine guerre froide, alors que Duplessis et le cardinal Villeneuve poursuivent une croisade anticommuniste, qu’on commence à associer le couple notoire au Parti communiste.

Madeleine, qui compte des ancêtres gaspésiens, serait une espionne soviétique échouée sur les rives de la Gaspésie. Avant de connaître Kent, elle avait épousé Valdimar Bjarnasson, organisateur syndical d’origine scandinave. On dit que son véritable nom était Vladimir, il serait donc Russe lui aussi.

Les politiciens et les membres du clergé, habiles à se servir de l’épouvantail communiste, espéraient dissuader le Campivallensien, mais sans succès : on raconte que certaines familles de Valleyfield poussèrent même l’audace jusqu’à accrocher le portrait de Madeleine et de Kent à côté du crucifix, sur le mur du salon.

La question du communisme viendra hanter toute la vie de Madeleine. En tant qu’historienne, je n’ai trouvé aucune preuve de son adhésion au Parti communiste du Canada. Compagne de route, certes : elle a assisté à quelques réunions des Jeunesses communistes, car il n’était pas nécessaire d’être membre pour y assister.

Elle avait des amies au Parti, comme Danielle Cuisinier-Dionne, rédactrice du journal Victoire pendant la guerre, qui a convaincu Madeleine d’écrire dans le journal. Elle était en Chine en 1960 avec une délégation qui incluait Pierre Elliott-Trudeau, sans que le voyage fasse des communistes de l’un ou de l’autre.

Madeleine était trop bonne stratège pour ne pas réaliser le tort que son adhésion au communisme causerait au mouvement ouvrier. Enfin, toutes les personnes qui l’ont bien connue ne peuvent l’imaginer se pliant à la discipline et aux méandres de la « ligne de Parti ».

En 1947, Madeleine et Kent mènent une grève encore plus dure que celle de Valleyfield, à la compagnie Ayers de Lachute. Tous deux seront arrêtés et accusés de conspiration séditieuse. S’entame le plus long procès dans les annales du Québec. Bien défendue par Bernard Mergler, Madeleine sera finalement reconnue non-coupable en 1955, faute de preuves.

Sur l’entrefaite, en 1952, le couple désormais célèbre mènera une autre grève à Valleyfield, mais qui, cette fois, ne jouira pas de l’appui de la centrale américaine. En pleine guerre froide, les centrales se débarrassent de leurs éléments radicaux pour ne pas être soupçonnées d’accointances communistes. Expulsée de l’OUTA, « trahie » comme Madeleine l’a toujours dit, elle poursuivra ses activités au Conseil canadien du textile.

En 1967, Madeleine quitte Montréal pour aller rejoindre Kent, établi en Ontario depuis plusieurs années. Ensemble, ils fondent le Conseil, puis la Confédération des syndicats canadiens, suite logique de leur nationalisme syndical.

Madeleine n’a jamais caché son mépris et son manque de confiance envers le mouvement syndical qu’on appelait international, c’est-à-dire affilié à l’AFL. Elle dénonçait la bureaucratie de la centrale américaine, alors qu’elle et Kent se vantaient d’être en premier lieu à l’écoute de la base.

Madeleine a vécu 15 ans en Ontario et ses activités pendant ces années sont peu connues au Québec, pourtant elle y a mené d’importants combats, surtout pour les droits des femmes immigrantes qui travaillaient dans des industries de transformation.

Même en Ontario, elle suit la situation politique du Québec. Elle appuie la lutte pour la souveraineté du Québec et, à la surprise de ses collègues canadiens anglais, elle prend position en faveur du Oui au référendum de 1980.

De retour à Montréal en 1983, Madeleine Parent, désormais à la retraite, peut poursuivre son militantisme à temps plein. D’abord dans le mouvement féministe : elle est membre fondatrice du Comité national (canadien) d’action sur le statut de la femme et est assidue à la Fédération des femmes du Québec.

Sa sensibilité aux questions de race, de classe et d’ethnicité marque son engagement féministe comme son action syndicale.

Elle se bat pour le respect des droits des femmes autochtones, pour l’équité salariale, pour les travailleuses immigrantes. Elle adhère à plus d’un organisme pour la justice sociale et pour la paix. On vient la consulter, elle se rend disponible, elle ne compte pas son temps.

Quelle que soit la question, qu’il s’agisse de l’Affaire Chantal Daigle en 1989, de la tuerie de Polytechnique, des guerres en Irak ou en Afghanistan, d’une femme menacée de déportation ou d’un traité de libre-échange, Madeleine était prête à livrer bataille, à mobiliser son entourage et à faire circuler une pétition. Un combat domine presque tous les autres, celui contre la domination américaine politique et économique.

Madeleine était une femme entêtée qui n’abdiquait pas. Le journaliste Rick Salutin raconte comment elle pouvait passer la nuit à négocier avec les grands patrons et au petit matin, quand eux tombaient de fatigue, elle avait encore « la fraîcheur d’une rose ».

Femme de convictions, Madeleine était tenace, sous une apparence de fragilité et de bonnes manières, elle avait une volonté de fer. Ce n’était pas une femme aux grands éclats, elle soignait son langage, elle préférait le sourire aux éclats de rire, et était presque austère, dédaignant les fleurs et le chocolat. Ainsi, c’est moi qui ai hérité de l’orchidée que lui avait un jour offerte Michel Chartrand.

Je garderai toujours l’image de cette marcheuse portant une banderole sur des kilomètres au Sommet des peuples des Amériques à Québec en 2001. De santé fragile, elle restait emmitouflée par une chaude journée de printemps et marchait en dissimulant tout signe de fatigue, déterminée, comme dans tout ce qu’elle entreprenait, à aller jusqu’au bout.

Ce n’était pas sa dernière manif. Deux ans plus tard, elle se joignait à quelque 150 000 personnes pour protester contre la deuxième guerre d’Irak. Il faisait -25° et elle ne pouvait marcher dans les rues. Nous nous sommes réfugiées au Complexe Desjardins avec les manifestants et les manifestantes qui venaient se réchauffer les pieds, jusqu’à ce qu’on vienne la chercher pour qu’elle s’adresse à la foule.

Elle était minuscule et on l’a hissée derrière un camion, on lui a tendu un micro et elle a prononcé une courte allocution contre la participation canadienne à une guerre étrangère. On sait que Jean Chrétien a décliné d’engager le Canada dans cette aventure malheureuse et que les manifestations populaires n’ont pas été étrangères à cette position.

S’il faut se rappeler un mot de Madeleine, ce serait celui qu’elle a souvent répété : « Rien n’est jamais acquis ».

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