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N° 325 - janvier 2014
La Saga des Papineau d’après les mémoires inédits du dernier seigneur de Montebello
La famille d’adoption de Micheline Lachance
Ginette Leroux
Rencontrer Micheline Lachance est, pour moi, un plaisir renouvelé. Depuis la parution, en 1995 et 1998, du Roman de Julie Papineau, que j’avais lu avec tout le bonheur que peut procurer la découverte d’une femme patriote dans l’âme qui a non seulement épaulé Louis-Joseph, son mari, illustre chef des Patriotes, mais a su distiller ses opinions personnelles à son entourage et plus particulièrement à Amédée, son fils aîné, je me suis attachée, comme l’auteure, à la famille qui a donné un sens au combat acharné des Québécois pour leur liberté.

À chaque fois arrivait une tranche, taillée dans le vif, de la vie des acteurs historiques du 19e siècle. Avec Lady Cartier (2004), un rendez-vous privilégié avec George-Étienne Cartier allait m’amener jusqu’aux arènes politiques de la Confédération. Hortense Fabre, la déchirante Lady Cartier, qui lutte de toutes ses forces contre Luce Cuvillier, sa cousine, pour garder le cœur de son mari, m’avait complètement bouleversée.

Pour Micheline Lachance, l’Histoire ne s’écrit jamais sans les femmes. Publié en deux tomes, en 2008 et 2010, Les Filles tombées, le roman de ces femmes, rejetées par la société de l’époque, qui devaient accoucher sous X, en témoigne.

Parfois haletante, souvent dramatique, toujours tendre et humble devant ses personnages plus grands que nature, Micheline Lachance remet au jeu la famille hors du commun que sont les Papineau pour qui elle nourrit une affection toute particulière. Classée dans la section biographie, La Saga des Papineau attend ses lecteurs dans les librairies québécoises.

Micheline Lachance connaît Georges Aubin depuis ses premières recherches sur Julie Papineau. Les deux complices et amis ont l’habitude de se rencontrer à l’occasion. Mais plus fréquemment depuis que l’historiographe et infatigable fouilleur d’archives, qui se promène à travers le monde à la recherche de documents sur les rébellions des patriotes de 1837-1838, lui a fait part de ses plus récentes découvertes sur les mémoires d’Amédée Papineau. « Ce n’était pas dans mes projets. J’étais embêtée. L’histoire avait déjà été racontée dans Le Roman de Julie Papineau. »

Mais la curiosité aiguisée et l’habitude du défi de la romancière ont opéré lorsqu’au détour d’une documentation exhaustive, facile à consulter grâce au travail prodigieux en amont de Georges Aubin, elle est « tombée sur de nouvelles informations sur la famille Papineau ». Dès lors, elle était conquise.

« Les mémoires du fils aîné relatent partiellement la même histoire, précise-t-elle, mais, cette fois, elle est présentée du point d’un homme, d’un jeune idéaliste de 20 ans qui rêve de révolution. » Amédée était frondeur alors que sa mère était terrorisée par la peur de voir son fils et son mari y laisser la vie.

Roman ou biographie ? Miche­line Lachance préfère l’expression roman-vérité. Une expression empruntée à Oriana Fallaci. Dans Un Homme, l’écrivaine italienne raconte la révolution grecque au travers de sa relation avec son amant grec. Un écrit à mi-chemin entre le roman et la biographie.

La Saga des Papineau tient du roman. La trame dramatique de la vie de la famille patriote est indissociable des événements politiques au cours desquels le père et le fils ont occupé les premières loges. L’aspect biographique est présent parce qu’il n’y a « pas une phrase de ce livre qui ne soit inspirée d’une ligne d’Amédée, de Louis-Joseph, de Julie ou encore d’autres membres de la famille ». Tout est puisé dans leurs journaux intimes ou leurs correspondances, vérifié à même les sources de l’auteure qui, rappelons-le, est aussi la biographe du Frère André (1980) et du Cardinal Léger (trois tomes 1982-1986-2000).

Pour le lecteur, ce livre constitue une suite au Roman de Julie Papineau dont l’histoire s’arrête à la mort de Julie en 1862. Celle d’Amédée se poursuit jusqu’au début du 20e siècle, depuis son mariage avec Mary Westcott jusqu’à sa mort en 1903.

Reprise, cette fois, sous la plume d’Amédée Papineau, la rébellion devient, dans son journal intime, celle d’un Fils de la liberté; sa vie personnelle, un combat au quotidien, qu’il note avec le soin et la régularité d’un homme attaché à l’histoire, qui se crée sous ses yeux.

L’enquête qu’a menée l’exilé auprès de ses compatriotes, exilés comme lui aux États-Unis, et auprès de ceux restés au pays, est une source incroyable de renseignements sur la rébellion et l’insurrection, raconte l’écrivaine. Des confidences fascinantes, assure-t-elle.

Amédée note tout ce qu’il découvre. Par exemple, quand il apprend, le jour de Noël, la pendaison de son ancien camarade de collège et ami Joseph Duquette, survenue trois jours auparavant, bouleversé, il décrit le supplice dans son journal. « C’est comme ça qu’on sait que la corde a cassé. Que, tombé par terre, il a fallu remettre une autre corde à son cou et que le Fils de la liberté a souffert le martyr. »

Le diariste met sous nos yeux les représailles disproportionnées et cruelles à la suite des troubles de 1837-1838. Des femmes ont été violées, torturées à coups de couteau dans l’espoir qu’elles avouent où se cachait leur mari. D’autres ont été jetées à la rue, à demi vêtues, pendant qu’on brûlait leur maison.

Tel père, tel fils ? Pas toujours. Louis-Joseph le père était généreux avec ses proches, Amédée le fils, plutôt mesquin, avait un rapport détestable à l’argent.

Les Papineau différaient d’opinion sur la question de l’esclavage. Selon l’auteure, la mise en parallèle de la correspondance d’Amédée et de Papineau démontre que le premier était abolitionniste cependant que le second considérait que cette pratique était un grand malheur, mais pas un crime. Papineau avançait même que les présidents Jefferson et Washington n’avaient pas libéré leurs esclaves. Au dire d’Amédée, leur testament affirmait le contraire.

Par contre, les deux hommes sont d’irrémédiables soupe au lait. Ils ont des opinions politiques bien tranchées. La polémique les excite. Sa vie durant, Amédée dénonce le clergé qu’il disait pactiser avec l’occupant. Ce qui remporte la faveur du père. Au décès de Louis-Joseph Papineau, Amédée, fidèle à ses convictions, s’oppose à ce que son père reçoive l’extrême-onction, mettant en péril son droit de sépulture dans le caveau familial.

Louis-Joseph et Amédée ont en commun le culte des objets rapportés de voyage et l’amour des livres. Grands lecteurs, tous les deux dévoraient les livres, lisaient tout. La bibliothèque des Papineau à Montebello le confirme.

La responsabilité familiale est chez les deux hommes d’une importance capitale. Avec un bémol. « Louis-Joseph Papineau a mis du temps à revenir au pays suite à son séjour en France. Il a laissé sa famille dans la misère », note Micheline Lachance. À sa décharge, le père de famille savait qu’il pouvait compter sur son fils pour prendre soin de sa mère et de ses frères et sœurs en son absence.

« J’ai retrouvé dans les lettres adressées à sa bru Mary Westcott, la même Julie Papineau qui n’avait pas peur d’exprimer ses opinions politiques, mais qui avait horreur de la violence. Elle demeurait très dure vis-à-vis les vire-capot. »

Son influence sur le développement politique de son aîné dès son jeune âge est notable. Amédée était le chouchou de sa mère, son confident, son allié. Ce qui rendait Lactance jaloux de son frère.

La famille Papineau. Les dix années consacrées à Julie Papineau et les deux dernières à donner vie aux écrits du Fils de la liberté démontrent un attachement profond de l’auteure à la famille Papineau. Elle les connaît tous, comme s’ils étaient les membres de sa propre famille.

Quand je lui demande ce qu’elle pense d’Amédée, nous sommes assises toutes les deux dans un petit café de la rue Saint-Denis, bien au chaud à l’abri du vent mordant du début novembre. Sa réponse fuse. « J’ai eu du mal à l’aimer. Au départ, je le trouvais frondeur. En vieillissant, son rapport tordu à l’argent, sa mesquinerie avec son entourage ne m’ont pas plu. Vers la fin de sa vie, l’histoire de fraude dans laquelle il est plongé m’a laissée perplexe. »

Je suis d’accord. Mais quel personnage de roman ! Il arrive souvent qu’on aime détester ces personnages paradoxaux qui nous dérangent par leur tempérament hors norme et leurs actions intempestives. Nous sommes en présence d’un homme intimement lié à la survie de son pays et dont la vie personnelle côtoie constamment le drame.

Amédée perd son premier fils à l’âge d’un an. Dans une lettre à ses parents, il avoue son sentiment de culpabilité à l’égard de son enfant qu’il dit avoir laissé mourir de froid. « Bouleversant, admet Micheline Lachance. C’est ainsi que l’histoire personnelle trouve sa place, sans briser le rythme du récit. »

Malgré son tempérament bouillant et ses positions parfois déstabilisantes, le journaliste et polémiste aura toute la faveur de sa biographe. « Avant-gardiste, Amédée était contre l’esclavage et la peine de mort, pour l’éducation et la liberté d’expression. Profondément convaincu que le développement du Canada passerait par l’économie, il a obtenu que le Collège de Saint-Hyacinthe enseigne les Sciences économiques. »

La méthode de travail. Micheline Lachance est rompue au travail de recherche. Méthodique, personnages et dates ont leur fiche respective. Par exemple sur la Confédération. Les correspondances d’Amédée, de Papineau, des membres de la famille, de Wolfred Nelson et d’autres acteurs importants de cet événement sont scrutées à la loupe. Il est important pour elle de savoir ce que tout le monde pensait à ce moment-là afin d’y déceler les antagonismes et les associations.

« Cette fois, j’ai travaillé dans du concret », précise-t-elle. Une paperasse énorme à consulter, mais une navigation rendue facile grâce au travail de titan de Georges Aubin. Lors de l’écriture de Julie Papineau, elle fouillait dans les archives, recopiait ses lettres. Il lui arrivait d’en rater des petits bouts. Maintenant, le travail de transcription et d’annotations de Georges Aubin et de sa femme Renée Blanchet lui a grandement facilité la tâche.

Le travail de vulgarisation est gigantesque. À cet égard, deux chapitres lui ont donné du fil à retordre. Celui sur le régime seigneurial, ennuyant pour le commun des mortels, a dû être recommencé quatre fois pour être rendu dans une forme accessible aux lecteurs.

Le chapitre intitulé « La sale affaire » concerne l’accusation de fraude contre Amédée. Sur les conseils de sa femme Mary, il brûle la valise contenant les documents en lien avec cette affaire. Quelques journaux intimes, écrits au cours de ces années, manquent à l’appel. Le juge impliqué dans cette affaire aurait-il voulu protéger la réputation de son propre père, responsable du vol de l’argent imputé à Amédée Papineau ? « Il m’a fallu travailler avec les documents existants, émettre des hypothèses, sortir du roman pour entrer dans l’enquête. À cette étape, la reformulation est de mise. »

Des pages glorieuses, d’autres très sombres. L’histoire de la famille Papineau comporte des moments de gloire, mais aussi des pages très sombres. Les échanges de lettres mettent en lumière la santé mentale fragile de plusieurs membres de la famille.

Une lettre de Louis-Antoine Dessaulles décrit les derniers moments qui ont précédé la mort de sa cousine Azélie, âgée de 34 ans. Elle était l’épouse de Napoléon Bourassa et la mère de cinq enfants, dont Henri, un bébé de quelques mois à peine, qui deviendra le fondateur du Devoir en 1910.

« Je n’ai pas employé le mot suicide pour parler de la mort d’Azélie, mais cette lettre donne à croire qu’elle avait des instincts suicidaires. La jeune femme s’automutilait. En revenant de Saint-Hyacinthe en train, elle tente de se jeter sur les rails. L’enfant, qui n’avait que 3 ans au moment de la rébellion de 1837, en avait gardé des séquelles. L’angoisse de Julie, sa mère, et la fuite de Louis-Joseph, son père, l’ont probablement conduite à refouler sa terreur d’enfant. »

Pour montrer la mesure du délire religieux de Lactance, placé par ses parents dans un établissement français après que leur fils eût sombré dans la folie, l’auteure s’inspire d’une lettre écrite à sa mère. « Confidentiellement, écrit-il, je m’en vais rencontrer le pape ; Dieu me donne une mission spéciale pour l’Église canadienne. »

À l’époque, la maladie mentale était une affaire privée. Un secret bien gardé dans le cercle familial. L’alcoolisme également. La correspondance des gens du 19e siècle témoigne de ce fléau.

Dans son journal intime, Amédée raconte les efforts qu’il a déployés pour venir en aide à son fils, Louis-Joseph, surnommé Papo. « Papo, alcoolique, est un enfant de remplacement. Peut-être s’est-il senti délaissé par sa mère qui écrivait des lettres à son premier fils, mort quelques mois à peine avant sa naissance ? », précise l’auteure.

La Saga des Papineau se termine par la mort troublante d’Amédée. Une lettre de Napoléon Bourassa à sa fille révèle que la mort de son beau-frère avait été selon lui aussi troublante et mystérieuse que sa vie. « Là, je tenais un indice », conclut Micheline Lachance.

Au lecteur de découvrir la suite.

La Saga des Papineau, Micheline Lachance, Québec Amérique, 2013

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