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On se retrousse les manches et on se crache dans les mains
N° 329 - mai 2014
Fermières, un premier long métrage d’Annie St-Pierre
Une réalité présente dans 600 villages du Québec
Ginette Leroux
Tant qu’il y aura des villages, il y aura des fermières et, tant qu’il y aura des fermières, les Cercles de fermières existeront. Fermières, premier long métrage d’Annie St-Pierre et film de clôture des Rencontres Internationales du documentaire de Montréal (RIDM) en novembre dernier, vient s’ajouter à une longue liste de courts et moyens métrages qui ont façonné l’expérience filmique de la jeune et versatile cinéaste. En ce sens, soulignons la réalisation de Moi aussi je m’appelle Gabrielle ! (2013), dans les coulisses du film Gabrielle.

« Pour la terre et le foyer » est la devise des Cercles de fermières du Québec, presque un cri de ralliement. Ces femmes isolées en milieu rural ont trouvé dans l’association, créée en 1915 par le ministère de l’Agriculture, des moyens pratiques de combler leur besoin naturel de se regrouper. Ces lieux d’échange et d’éducation populaire, toujours présents dans 600 municipalités du Québec, malgré le nombre décroissant de fermières – à peine 2 % des femmes – remplissent leur mission première depuis les cent dernières années, soit d’améliorer les conditions de vie des femmes en milieu rural.

« Ma grand-mère fréquentait assidûment le Cercle de son village. Souvent, je l’entendais dire Je m’en vais aux fermières à soir… J’ai ma réunion…, des propos que mes cousines et moi considérions étranges puisque grand-maman n’était pas fermière, elle n’avait ni ferme ni champs à cultiver », raconte la cinéaste, au cours d’un entretien accordé à l’aut’journal au Bar Sarah B, de l’Hôtel InterContinental à Montréal.

« Si tu veux savoir, tu viendras », lui répétait-elle, laissant planer un certain mystère autour de ses activités. Un jour, voyant venir la tenue du congrès de la fédération de Saint-Pacôme, la petite-fille prend sa grand-mère au mot. « Grand-maman, j’y vais avec toi. »

Une nuée de femmes, la plupart âgées de plus de 60 ans, débarquait de quatre autobus. Se reconnaissant, elles s’embrassaient, puis entraient bras-dessus bras-dessous dans le local communautaire. Dans le hall d’entrée, un véritable « buffet » de magnifiques pièces artisanales les attendait. Il n’en fallait pas plus pour convaincre Annie St-Pierre. Un film était en train de naître sous ses yeux.

La documentariste se dit fascinée par les mondes parallèles, ces univers invisibles qui sous le couvert d’un quotidien « platte », révèlent une source inépuisable d’énergie créative.

Le film s’ouvre sur l’effervescence des femmes arrivant au congrès provincial des Cercles de fermières. Dans le hall d’entrée, les participantes s’inscrivent, puis se déploient autour des tables où s’alignent les travaux à l’aiguille et les créations artisanales. Elles discutent, comparent leurs expériences personnelles. « On se ramasse de l’ouvrage pour l’hiver », dit l’une d’entre elles. « Des petits bonheurs », s’empresse d’ajouter une autre.

L’entrée du drapeau marque l’ouverture du congrès où décorum et traditions sont à l’honneur. Pendant le discours de la présidente, ces femmes, peu habituées à ne rien faire, agitent en silence leurs broches à tricoter.

En fin de journée, l’heure est à la détente. De retour dans leur chambre, elles partagent l’apéro, se racontent des histoires, font des blagues. Le plaisir est au menu. Plus tard, la danse en ligne repoussera la fatigue jusqu’au coucher.

Le congrès terminé, elles retourneront à la maison la tête pleine d’idées, de découvertes, de rires et de joie au cœur.

Yolande Labrie, ancienne institutrice, dirige les Cercles depuis 2009. Pour la durée de l’événement, elle est toujours aux commandes mais, dans son discours de clôture, elle annoncera sa retraite.

Cette femme a du leadership. Celui ou celle qui tenterait de la faire dévier du chemin tracé devrait se lever de bonne heure. « Cette génération de femmes porte un féminisme qui a emprunté des voies autres que celles de nos mères qui, elles, ont trouvé leur place sur le marché du travail et s’y sont affirmées, sans peur des mots », précise Annie St-Pierre.

Les femmes qui les ont précédées n’ont pas eu cette chance. « Il faut saluer le combat de celles qui ont eu le courage de valoriser la place de la femme dans les rôles traditionnels », ajoute la féministe affirmée. « Il ne faut jamais oublier d’où l’on vient », rappelle-t-elle.

Pour l’heure, la cinéaste s’attache au grand tableau de famille. Bientôt, sa caméra se glissera dans l’univers singulier de trois femmes, d’âge et d’intérêts différents. Ces portraits individuels complètent la vue d’ensemble et permettent de mieux comprendre les multiples raisons qui amènent les femmes à joindre les Cercles de fermières.

Thérèse Garon a 85 ans. Originaire de Saint-Denis-de-la-Bouteillerie, la coquette dame, qui ne fait pas son âge, s’enorgueillit d’une fidélité de plus de 65 ans à son cercle de fermières local. Mère de 12 enfants, elle a toujours mis en pratique les enseignements de sa mère qui lui a laissé en héritage l’amour des enfants, du jardin et des fleurs, et le goût du travail manuel.

Madame Garon continue patiemment à monter le métier à tisser de celles qui ne maîtrisent pas cette technique. La transmission du savoir est essentielle. Elle déplore toutefois le peu de temps laissé aux femmes happées par la vie moderne.

Le constat interpelle Annie St-Pierre. « Ma génération a perdu le goût de l’apprentissage de personne à personne, une pratique remplacée à tort, selon elle, par les données stockées sur l’ordinateur. »

Anne-Marie Poulin, élégante sexagénaire, trois fois élue à la tête de son cercle de Cap-Rouge, cultive ses passions : le tissage et les archives. Ses trois fils élevés, son association dissolue en 2012, l’insatiable curieuse retourne aux études. L’ethnologie la captive tellement qu’elle passe du baccalauréat à la maîtrise. Elle prépare actuellement son doctorat. Sous l’œil vigilant de l’experte, nous découvrons les documents historiques rassemblés au siège social des Cercles de fermières à Longueuil.

Après avoir mené une vie active sur le marché du travail, une nouvelle génération de femmes désire s’engager dans leur communauté. La cinéaste en rencontre une en Abitibi-Témiscamingue. À Saint-Eugène de Guigues, une communauté tissée serrée où les traditions d’autrefois se conjuguent au présent, Francine J. Lacroix, infirmière retraitée de 59 ans, témoigne de la vitalité du Cercle des fermières de son patelin. À la manière des années 1960-1970, « les concours de nourriture et de fleurs, la grande exposition, le dîner spaghetti » font recette auprès des villageois qui se déplacent en grand nombre.

En plus de la fierté qu’elle tire de son dévouement, la reconnaissance des concitoyens est sa plus grande récompense.

La réalisatrice a voulu éviter le film historique, bardé de dates et d’extraits d’archives. Voilà pourquoi un album sur lequel figureront des témoignages de chaque époque accompagnés d’une multitude de photos sera mis en ligne dès l’été prochain. À suivre…

« Ce sont les femmes qui ont bâti le Québec », disait Michel Chartrand. Le film d’Annie St-Pierre montre à quel point ces paroles sont toujours d’actualité. La fille du Bas-Saint-Laurent fait le pari qu’il rejoindra les plus jeunes, filles et garçons, autant que leurs parents, particulièrement celles et ceux de sa génération, éloignés de leur mère et de leur grand-mère.

Des propos qui prennent leur sens véritable quand on sait qu’en ce moment, il existe un engouement pour les bars de tricot ouverts un peu partout, à New York, à Toronto et à Montréal. Il y a près de chez elle, dans le Mile-End, dit-elle, deux ou trois cafés où l’on voit des tricoteuses et … des gars qui tricotent.

Les Cercles de fermières sont là pour rester. Tant qu’il y aura des ­villages…

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