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On se retrousse les manches et on se crache dans les mains
N° 329 - mai 2014
En 1970, il lançait l’idée d’un Front commun de l’ensemble des syndicats
Marcel Pepin : grand défenseur du petit peuple
Michel Rioux
Les années durant lesquelles Marcel Pepin a assumé la présidence de la Confédération des syndicats nationaux ont été parmi les plus agitées qu’a pu connaître le Québec moderne. Agitées certes, mais riches en avancées pour la classe ouvrière, pour les travailleuses et les travailleurs, pour la société tout entière, enfin, qui a vu s’élargir le champ des libertés et de la justice sociale.

Secrétaire général de la CSN de 1961 à 1965, puis président jusqu’en 1976, Marcel Pepin aura fait de la défense des « moins bien nantis », ainsi qu’il les appelait, l’affaire de toute une vie. Il aura été en cela fidèle à ses origines ouvrières et fut, pour les siens et pour sa classe, un des grands défenseurs, dans ce siècle, des idéaux de justice et de liberté qu’il a servis avec une ardeur et une constance qui l’ont habité tout au long de ses 50 ans de vie active.

Dès son arrivée à la présidence, il allait imprimer au mouvement syndical québécois un virage marqué du côté de la radicalisation, tant des idées que des actions, en faveur des plus démunis. Pour lui, l’action syndicale a sans conteste été d’essence révolutionnaire en cela qu’elle doit viser à transformer radicalement les rapports sociaux. Il en a fait l’affaire d’une vie. « Jamais la CSN ne doit baisser la garde, abandonner le combat pour la justice, lâcher ce parti-pris pour les plus démunis qui a été chez elle une préoccupation historique », a-t-il écrit quelques années avant sa mort, survenue en mars 2000.

Il aura bousculé bien des idées reçues. Il aura pris de front les possédants, les gouvernements, les entreprises qui ne respectaient pas les travailleuses et les travailleurs. Il aura forcé le mouvement syndical à rejeter une certaine forme de corporatisme et à élargir ses revendications, de sorte que celles et ceux qui n’ont pas la chance d’être membres d’un syndicat puissent quand même bénéficier de l’action syndicale.

Pepin aura introduit dans le syndicalisme de son temps l’idée qu’à des droits sont accolés des devoirs. Participant en 1999 à son dernier congrès, il avait lancé un appel pressant aux quelque 2000 délégués : « Vous êtes témoins que le syndicalisme représente un extraordinaire espace de progrès et de liberté. Vous n’avez pas le droit d’accepter qu’il demeure le fait de quelques privilégiés. Battez-vous pour être plus nombreux encore à vous battre pour le respect, la justice, l’équité, pour un meilleur partage de la richesse, pour la démocratie. »

Si l’expression « payer de sa personne » a toujours un sens, on ne voit pas à qui elle pourrait mieux s’appliquer qu’à lui. À ses yeux et dans son quotidien, il n’y avait pas de tâche trop ingrate, ni de gestes trop humbles, dans le service de autres.

Mais cet homme, qui respirait la force et qui inspirait dans son entourage le courage d’aller toujours plus loin, était en réalité un timide pour qui chaque geste public représentait un effort.

D’ailleurs, cette force et ce courage dont il a fait preuve à tant d’occasions, il les tirait, n’en doutons pas, de cette conviction, chez lui si profonde, que ce n’est que dans l’action, et par l’action, que peuvent être transformées les conditions d’existence des hommes et des femmes.

En 1968, Pepin avait ouvert un Deuxième front de lutte pour que les syndiqués fassent valoir leurs droits, leurs intérêts, et les défendent en dehors du cadre strict de la convention collective. En 1970, il lançait l’idée d’un Front commun de l’ensemble des syndicats œuvrant dans les secteurs public et parapublic québécois, réussissant à convaincre les autres centrales syndicales de la pertinence de ne pas se présenter face au gouvernement en rangs ­désunis.

Je le revois encore revenir du bureau de Robert Bourassa, aux petites heures d’un matin de juin, en 1976, quelques jours avant qu’il quitte la présidence. Jubilant, il venait d’arracher les quatre semaines de vacances après un an pour tous les employés de la fonction publique. Il avait plaidé l’égalité de traitement, que l’on occupe un emploi plus élevé dans la hiérarchie ou que l’on soit « moppologiste », ainsi que les employeurs désignaient avec un certain mépris les travailleurs préposés à l’entretien.

On retrouve d’ailleurs une constante dans les négociations qu’il a menées, qu’elles aient été conduites dans de petites entreprises ou qu’elles le fussent dans les Fronts communs du secteur public : le relèvement des conditions de salaire des moins bien nantis.

Ce n’était pas toujours évident de convaincre les plus hauts salariés de renoncer à des augmentations de salaire légitimes pour dégager suffisamment d’espace pour que les travailleurs au bas de l’échelle reçoivent davantage. Il l’aura réussi à plusieurs reprises, sachant toucher ce qu’il y a de meilleur dans l’être humain.

L’exemple le plus percutant de cette manière d’agir fut certes les 100 $ par semaine, dont il convainquit l’ensemble du mouvement syndical non seulement de la nécessité, mais aussi de la possibilité de l’atteindre.

Marcel Pepin partageait avec les autres grands bâtisseurs du Québec moderne une grande idée de l’État et des responsabilités qui doivent être les siennes.

Pour lui, tout affaiblissement de l’État ne pouvait se traduire que par le renforcement des forces du capital, dont le moins qu’on puisse dire est que le bien commun demeure le moindre de ses soucis. Il ne croyait pas aux vertus nouvelles de la décentralisation et dans ce sens, il aura été jacobin jusqu’au bout.

Les dernières années, rien ne l’attristait davantage que ce refus, qu’il percevait, d’exercer ce pouvoir, même amputé, qui demeure entre les mains d’un gouvernement québécois. Jusqu’à la fin, il plaidait pour l’urgence de poser des gestes spectaculaires. Comme rapatrier unilatéralement la caisse de l’assurance-chômage, qu’un euphémisme de mauvais aloi nomme maintenant assurance-emploi.

Curieux paradoxe enfin chez cet homme, qui savait prendre des risques et qui en a pris un grand nombre en négociation : ce n’est qu’assez tard dans sa vie active qu’il est devenu convaincu de la nécessité que le Québec devienne indépendant.

Il craignait par-dessus tout que ce soit le petit peuple, « le monde ordinaire », qui fasse les frais de ce changement, la bourgeoisie ayant toujours, selon ses termes, les moyens de s’en sortir de toute façon.

Mais quand il arrivait à la conclusion qu’une chose devait se faire, Marcel Pepin mettait à sa réalisation toute son énergie créatrice et toute sa force de conviction. C’est ainsi qu’un de ses derniers gestes publics avant sa mort aura été de dénoncer en conférence de presse, avec deux anciens présidents de la CSN, Norbert Rodrigue, et Gérald Larose ; ainsi que Léopold Beaulieu, le projet de loi sur la clarté référendaire déposé par le gouvernement fédéral.

La CSN a donné au Québec de grands défenseurs de la classe ouvrière. Avec les Gérard Picard, Michel Chartrand, Pierre Vadeboncoeur, Léopold Beaulieu, Gérald Larose et combien d’autres encore, Pepin est sans conteste l’un de ceux-là.

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