L'aut'journal
Le mercredi 16 octobre 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
On se retrousse les manches et on se crache dans les mains
N° 329 - mai 2014
Personne n’a jamais établi le nombre de victimes des massacres
Des questions ignorées, escamotées, sans réponse
André Sirois*
L’anniversaire des massacres du Rwanda devrait être l’occasion de revoir la version des faits partisane et mensongère que, pour des raisons inavouables, l’on tente de nous imposer depuis 20 ans.

J’ai participé à la mise sur pied du Tribunal international pour le Rwanda de 1995 à 1997 et depuis, je suis étonné de voir la facilité avec laquelle est acceptée une version qui devrait être examinée très sévèrement. Il est impossible de critiquer ici toutes les informations fausses que l’on nous assène. Je voudrais cependant indiquer quelques questions que l’on devrait se poser à la lecture d’un texte sur les massacres du Rwanda.

Son auteur ne fait-il que répéter qu’il y a eu 800 000 victimes, voire un million ? Il faut s’inquiéter : Il n’a fait que reprendre n’importe quoi sans vérification. Personne n’a jamais établi le nombre de victimes.

Depuis 20 ans, je demande systématiquement d’où viennent ces chiffres ; je n’ai jamais eu de réponse probante. La seule explication un peu vraisemblable, c’est que, pendant les massacres, un employé de la Croix-Rouge internationale a fait un calcul approximatif des personnes disparues de son agglomération, Hutus et Tutsis confondus, puis il a fait une extrapolation pour l’ensemble du pays qui l’a amené à dire qu’il pourrait y avoir eu à ce moment-là environ 200 000 morts au Rwanda.

Quelques jours plus tard, le ministre des Affaires étrangères d’Allemagne affirmait qu’il y en avait 500 000. Personne n’a jamais pu savoir d’où il tenait ce chiffre. Puis, des ONG américaines – pour amener le gouvernement américain à parler de génocide, ce qui, en droit américain, l’aurait obligé à intervenir – ont commencé à affirmer qu’il y avait un million de victimes tutsies.

Dès mon arrivée à Kigali en 1995, je me suis mis à demander d’où venait ce chiffre; personne n’a jamais pu me répondre et beaucoup voyaient dans ma question un manque de respect pour les victimes et une expression de sympathie envers les génocidaires.

Dans cette tragédie, la vérité est déjà assez monstrueuse et terrible – une seule innocente victime est une victime de trop – en répétant n’importe quoi, on mine la crédibilité de tout le message.

Devant la preuve irréfutable qu’il ne pouvait pas y avoir eu un million de victimes tutsies, certains se sont rabattus sur le chiffre tout aussi fictif de 800 000.

Selon les sources retenues, la population du Rwanda était de 6 à 7,5 millions de personnes; les Tutsis constituaient de 10 à 15 % de ce nombre, c’est-à-dire qu’ils étaient de 600 000 à 1 125 000. Compte tenu des survivants au Rwanda et à l’étranger ainsi que des morts naturelles et accidentelles, il ne peut y avoir eu un million de victimes tutsies ni probablement 800 000. Donc, prudence si votre interlocuteur utilise un chiffre si fantaisiste.

Autre question : pourquoi le Tribunal international pour le Rwanda n’a-t-il jamais enquêté sur l’attentat commis contre l’avion présidentiel qui a déclenché les massacres que l’on connaît ? C’était bien dans son mandat, pourtant. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?

Ou plus exactement, pourquoi, après avoir finalement demandé à l’enquêteur Michael Hourigan de faire cette enquête, la Procureure du Tribunal, Louise Arbour, a-t-elle enterré son rapport et a-t-elle mis fin à l’enquête ? Pourquoi enquêter sur tous les massacres du Rwanda et refuser de rechercher les responsables de l’attentat qui en est la cause ?

Pourquoi le Tribunal n’a-t-il jamais fait de véritable enquête sur les atrocités commises par les Tutsis ougandais, le Front patriotique rwandais (FPR) ? Poser la question, c’est y répondre.

Or, quand Carla del Ponte a voulu entreprendre ce type d’enquêtes, elle a été contrainte d’aller à Kigali présenter des excuses à Kagamé, et elle a finalement perdu son poste de Procureure du Tribunal.

Il faut rappeler que le gouvernement Kagamé s’est opposé à la création du Tribunal par les Nations Unies. Qu’avait-il à craindre de sa création ? N’était-ce pas ce que la communauté internationale pouvait faire de mieux ? De même, il s’est toujours opposé aussi à toute enquête sur l’écrasement de l’avion présidentiel. Pourquoi, s’il n’a rien à cacher et si, comme il l’affirme, les responsables sont des Hutus ?

L’écrasement de l’avion présidentiel et les atrocités du FPR constituent deux sujets d’enquête légitimes, essentiels même, pour établir l’entière vérité sur ce qui s’est passé. Le gouvernement rwandais de Kagamé a préféré entreprendre une campagne de culpabilisation de la communauté internationale qui lui est beaucoup plus profitable financièrement : qui peut expliquer en quoi juridiquement la communauté internationale aurait le devoir de payer pour des crimes commis par des Rwandais – et des Tutsis ougandais – contre des Rwandais ?

Dans ces décisions biaisées et dans ces procès médiatisés, les victimes et leurs familles comptent très peu ou pas du tout et le Tribunal ne leur paraît que comme un tremplin pour carriéristes et un écran de fumée masquant d’inavouables intrigues de politique internationale.

Même les accusés comptaient très peu dans ce spectacle. On en a eu une illustration avec le bourgmestre de Taba, Jean-Paul Akayesu qui a eu la malchance d’être le premier accusé devant le Tribunal, alors que, depuis longtemps, les États membres de l’ONU, y ayant englouti plus de 350 millions de dollars, selon certains, demandaient des résultats.

Or pour un Tribunal, des résultats, ce sont des procès et, de préférence, au moins une condamnation. Plus on investissait, moins la présomption d’innocence avait d’importance. Le malheureux Akayesu a été condamné à l’emprisonnement à vie sur la foi de déclarations de témoins « instantanés » qui sont apparus trois ans et demi après les faits, et ce, après que l’enquête à Taba – à laquelle j’ai participé – eut permis de voir que les prétendus témoins à charge se contredisaient, n’avaient rien à dire ou même le défendaient.

De plus, au Tribunal nous savions que pour 25 $, n’importe qui pouvait s’offrir une brigade de six faux témoins pour n’importe quoi. Très utile pour qui veut se débarrasser d’un rival ou d’un concurrent.

Les gagnants de cette tragédie sont des Tutsis de l’Ouganda qui, trois ou quatre générations plus tard, « reviennent » au Rwanda en libérateurs, en envahisseurs ou en occupants. Cela soulève de sérieuses questions de droit international.

Quels sont les droits d’une armée d’étrangers qui vient « libérer » un pays, ou en sauver une minorité, et qui en prend le contrôle ? Peut-elle s’installer au pouvoir indéfiniment ? Sinon, pendant combien de temps ?

La question s’est posée aux Américains et aux Alliés lors de la libération de la France. Conquérants ou libérateurs ? Libérateurs, ont-ils répondu, et ils sont rentrés chez eux. Ce problème s’est aussi posé aux Vietnamiens qui ont délivré les Cambodgiens des Khmers rouges. Ils sont retournés dans leur pays.

À Kigali, après 20 ans d’occupation, les « libérateurs » ougandais, eux, ne parlent pas de rentrer dans leur pays et personne ne se risque à leur poser la question. (Notons que selon la logique de Kagamé, les soldats canadiens-français de la Libération auraient dû proclamer qu’ils « revenaient » chez eux et imposer leur administration à la France.)

Outre les victimes de 1994, il y a aussi les victimes actuelles : tous les emprisonnés qui attendent leur procès depuis 20 ans, ainsi que les Tutsis et les Hutus du Rwanda qui n’ont plus un mot à dire chez eux parce que s’ils parlent, on les accusera d’avoir survécu par complicité avec les génocidaires.

L’autre victime, c’est la démocratie. Comme les Hutus représentent 85 % de la population du Rwanda, ils pourraient facilement s’élire un gouvernement, ce que les politiques tutsis ougandais ne sauraient tolérer.

Une autre question, et pas la moindre : Pourquoi continue-t-on de répéter avec insistance la thèse du génocide « programmé » et « planifié » par des « extrémistes » hutus, qui fonde la prétendue légitimité du régime du général Kagamé, alors que tous les jugements du Tribunal international, sauf un, en première instance comme en appel, ont établi que cette thèse n’avait aucun fondement ?

Sans parler des questions concernant les assassinats de critiques et adversaires de Kagamé ou concernant toute l’administration du système de justice expéditive des « gacacas » qui, dans bien des cas, n’ont de justice que le nom.

Questions fondamentales ignorées, voire escamotées, par la légende officielle et qui demeurent sans réponse. Il y a eu au Rwanda de terribles massacres et il y a eu un très grand nombre de victimes d’horreurs indescriptibles. Mais le simple respect dû à ces victimes impose le devoir de rechercher la vérité et de trouver les responsables, et surtout de ne pas dire n’importe quoi ni permettre que ces victimes soient instrumentalisées au profit de quelques-uns.

*Avocat et fonctionnaire de l’ONU, André Sirois a contribué au lancement du Tribunal international pour le Rwanda.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.