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Au travail, le français plafonne
N° 193 - octobre 2000

Coupable d’être un homme, un pamphlet de droite
Martin Dufresne
Les chefs de rédaction connaissent bien le syndrome du soi-disant « innocent », qui débarque dans leurs bureaux avec une caisse de documents prouvant prétendument son innocence d’un crime dont un tribunal l’a jugé coupable. Lorsque Monsieur (c’est habituellement un homme) a suffisamment d’argent, il publie à compte d’auteur un pamphlet où il persifle son ex, réécrit le procès à son avantage, dénonce ses avocats, tout en pleurant la «répression » infligée aux hommes dans notre société.

Pourquoi les « hommes » ? Parce que c’est le plus souvent les crimes sexistes (viol, violence conjugale, vol de pension alimentaire, harcèlement ou menaces de mort contre femme et enfants) qui font l’objet de ces autojustifications tarabiscotées, de cette poursuite du harcèlement par médias interposés. Et la stratégie de l’agresseur est de se draper dans une innocence prêtée à tous les agresseurs sexistes face à un système décrit comme répressif, délirant, tombé aux mains des féministes et des « calomniatrices ».

Dans le meilleur des cas, on explique à l’agresseur-auteur que le journal n’est pas un tribunal et on refile son livre au service des publications, qui a la charité de ne pas en parler.

Mais, trop souvent, cela donne une charge de plus contre « les féministes » dans L’Actualité, quelques articles à sensation dans la grosse Presse. Cela peut même donner le pamphlet de droite de Georges Dupuy, de la « Coalition pour les droits des hommes du Québec », Coupable d’être un homme, publié ces jours-ci chez VLB éditeur dans la collection Partis pris actuels (Quelle pitié... Gérald Godin et Pierre Maheu doivent se retourner dans leur tombe!).

Désinformation patente

Le propos du livre est trop mince pour en faire une véritable critique. « Faits » non attribués ou cités de seconde ou de troisième main, multiplication de citations de deux ou trois « autorités » auto-publiées, contradictions montées de toutes pièces entre des champs statistiques différents, agresseurs qualifiés d’ « hommes en difficulté » (pour qui on réclame des subventions au même titre que leurs victimes). L’auteur va jusqu’à tenter de rendre plus crédible les rationalisations d’un des membres de son groupe en « citant » leur transcription dans... Casino Hebdo, le nouveau journal judiciaire !

Là où le reste de la société documente, analyse et tente de contrer la violence conjugale, l’auteur (lui-même un de ces hommes condamnés à tort, mais il refuse de s’identifier) invite le lecteur à un retour du bâton 0 croire sur parole les accusations à l’emporte-pièce que lui et ses comparses lancent contre leurs victimes 0 « L’habileté des femmes en matière de manipulation est indéniable... [...] Les juges n’ont d’autre choix que de reconnaître les hommes coupables. » La tentative de désinformation est patente 0 « On note une forte augmentation des fausses accusations et des verdicts de culpabilité non fondés...» Qui ça, on ? aurait demandé un éditeur sérieux.

Une stratégie dangereuse

Ce livre a au moins l’utilité de nous renseigner sur les liens de tels groupes avec le lobby pro-inceste et pro-pédophilie et de révéler un cynisme certain. L’auteur s’est improvisé conseiller conjugal et incite les hommes accusés de violence conjugale ou de harcèlement à refuser de signer tout engagement à ne pas troubler l’ordre public ! En plus de mettre en danger les vies de femmes et d’enfants par une stratégie aussi jusqu’au-boutiste, n’est-ce pas contrevenir au Code criminel qui interdit à un non-avocat de donner des conseils juridiques ? Même les hommes ont gros à perdre à se laisser ainsi manipuler et détourner d’un soutien véritable, si moins misogyne. En mars dernier, Darrin White, un agresseur conjugal en instance de divorce, s’est pendu après avoir été (très mal) conseillé et défendu par d’autres « avocats d’estrade » masculinistes qui l’aidaient à refuser toute pension à ses enfants.

Même cynisme lorsqu’il s’agit d’obtenir des fonds publics (car c’est l’argent de nos impôts qui permet aux groupes masculinistes d’avoir pignon sur rue dans les CLSC). L’auteur nous apprend que le Groupe d’entraide aux pères et de soutien à l’enfant (GEPSE) est en fait l’Association des hommes séparés et divorcés qui a changé de nom parce qu’ « il est toujours bon d’ajouter la thématique de l’enfant » pour obtenir une subvention, comme l’a fait promptement le GEPSE.

On cherchera en vain dans ce livre quelque souci de mettre fin aux dégâts du sexisme. En plus de citer avec admiration les artifices statistiques de Roch Côté (Manifeste d’un parfait salaud), l’auteur ramène les meurtres de femmes et d’enfants à une simple illustration de la « détresse » masculine à l’idée de perdre l’« accès aux biens», une valeur exprimée à chaque chapitre. Comme d’autres accusés qui s’improvisent animateurs de micro-groupes masculinistes désireux de redorer « l’image de l’homme », l’auteur présente essentiellement l’agresseur sexiste comme un honnête citoyen, injustement convaincu de délits pour lesquels il n’aurait même pas été inquiété dans d’autres pays moins «politically correct »...

Un pamphlet de droite

Finalement, c’est le parti pris explicite anti-minorités de l’auteur et sa volonté de bâillonner les victimes en l’absence de « preuve hors de tout doute » de violences exercées en privé qui assimilent le discours de la Coalition à la droite la plus traditionnelle, qui hurle à la « destruction du tissu social » par les protections (bien maigres) consenties aux femmes et aux enfants.

Il faut demander au directeur de cette collection (Pierre Graveline, qui a connu de meilleurs jours) ce que ce ramassis de clichés a de commun avec « une critique radicale des diverses formes de domination qui s’exercent dans la société québécoise », le mandat de la collection Partis pris actuels.

Georges Dupuy, Coupable d’être un homme, VLB, 2000

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