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Au travail, le français plafonne
N° 193 - octobre 2000

L’héritage d’Octobre 1970
Pierre Dubuc
Rien de plus révélateur de notre statut de colonisés que de constater, trente ans après les Événements d’Octobre, que ni le mouvement nationaliste ni le mouvement syndical ne se soient résolus à en assumer l’héritage populaire et révolutionnaire. Octobre est réduit à l’action spectaculaire de quelques cellules felquistes ou à l’imposition des mesures de guerre.

Mais l’essentiel est ailleurs. Octobre, c’est la pointe de l’élan véritablement révolutionnaire qui animait à cette époque le mouvement ouvrier et populaire. Grèves, occupations, manifestations donnaient son caractère à ce mouvement et les statistiques sur le nombre de jours perdus en grève confirment que nous étions un des détachements les plus combatifs du mouvement ouvrier international.

Octobre, c’est aussi trois siècles de soumission qu’on secoue. Ce sont les « nègres blancs », les laissés-pour-compte, les inorganisés, qui déplient l’échine, se redressent, lèvent le poing, tant ils se reconnaissent dans le Manifeste du Front de Libération du Québec.

Octobre réduit à un drame kafkaïen

Notre élite souverainiste tait cet Octobre de délivrance, comme le chante Claude Gauthier dans « Le plus long voyage ». Elle préfère l’interprétation proposée par Michel Brault dans le film « Les Ordres » d’un Octobre transformé en drame kafkaïen où les personnes arrêtées en vertu de la Loi des mesures de guerre sont présentées comme des « innocents » au plan juridique, mais également politique !

Ce qu’elles n’étaient certainement pas au plan politique. Au contraire, c’était des militantes et des militants d’un mouvement en pleine ébullition. D’ailleurs, c’est précisément pour tenter de « casser » ce mouvement que furent décrétées les mesures de guerre.

Une « sainte horreur » d’Octobre

Tout mouvement de libération digne de ce nom intégrerait aujourd’hui fièrement dans son histoire l’action de ces patriotes d’Octobre 1970. Au premier chef, le Parti québécois qui a largement profité des retombées d’Octobre. Qui niera que la victoire électorale de 1976 est une conséquence d’Octobre 70 ?

Mais l’aile réformiste qui dominait le Parti québécois avait en « sainte horreur » la seule mention d’Octobre et l’indépendantisme radical qu’il représentait. On préférait s’en remettre à la stratégie étapiste de Claude Morin qui collaborait en même temps avec la GRC pour marginaliser l’aile radicale, qualifiée de « gogauche » au sein du Parti québécois pour la tourner en dérision.

Que la droite ait rejeté l’héritage d’Octobre n’a rien d’étonnant, mais le traitement que lui a réservé la gauche est plus problématique.

Le tandem Vallières-Gagnon

Le couple Vallières-Gagnon a longtemps symbolisé le felquisme et plus largement le mouvement de libération nationale et sociale. Pierre Vallières et Charles Gagnon en étaient les idéologues, auréolés à bon droit de leur long et pénible emprisonnement pour leurs idées.

Vallières fut le premier à rendre les armes. Dans « L’Urgence de choisir », publié en 1972, il réclame l’abandon de la lutte révolutionnaire et invite la gauche à rallier le Parti québécois. On pourrait dire, en empruntant la terminologie de Malcolm X pour distinguer les révolutionnaires des réformistes, que l’auteur de Nègres blancs d’Amérique passe de « field-nigger » à « house-nigger », de l’esclave noir besognant sous le fouet au champ à l’esclave domestique dans la maison du maître.

Mais c’est avec la publication de « L’exécution de Pierre Laporte » en 1977 que Vallières tourne définitivement le dos à Octobre, en n’y voyant que mise en scène et manipulation du gouvernement fédéral. Cette interprétation (que Vallières réitère dans le film de Jean-Daniel Lafond « La liberté en colère ») a eu un effet d’autant plus dévastateur qu’elle était formulée par quelqu’un dont on pouvait présumer « qu’il savait ».

Gagnon et le groupe En Lutte

L’itinéraire politique de Charles Gagnon est différent. Tout en étant d’accord avec Vallières pour rompre en 1972 avec la lutte armée, Gagnon critique l’adhésion de celui-ci au Parti québécois et publie « Pour un parti prolétarien », document à l’origine du groupe En Lutte.

Mais, rapidement, le groupe En Lutte se retrouve embourbé dans la mouvance « marxiste-léniniste » qui est essentiellement une mouvance « maoïste ». Par suite des débats menés en particulier avec la Ligue « m-l », qui deviendra plus tard le Parti communiste ouvrier (PCO), En Lutte entreprend un virage idéologique à 180 degrés. D’une organisation qui, à ses origines, mettait au premier plan la lutte de libération nationale du Québec et la dénonciation de l’impérialisme américain, elle devient, après s’être empêtrée dans la « dialectique maoïste », une organisation qui relègue la question nationale et celle de l’impérialisme américain à des « contradictions secondaires ».

Un mouvement maoïste pro-américain

En Lutte, comme l’ensemble de cette mouvance maoïste internationale, adhère à la « théorie des trois mondes » de Mao-tsé-toung selon laquelle doivent s’unir l’ensemble du tiers-monde et les pays du « second monde » – comme le Canada – pour lutter contre le « premier monde » formé des deux superpuissances, les États-Unis et l’URSS. Rapidement, pour le maoiste international qui fait la promotion de cette théorie, une moitié du « premier monde », c’est-à-dire les États-Unis, bascula dans le « camp du progrès » pour contrer « la superpuissance la plus dangereuse », c’est-à-dire l’URSS ! ! !

L’écroulement de l’URSS en 1989 a montré toute l’absurdité de cette théorie. Mais déjà la poignée de main entre Nixon et Mao en Chine en 1972 aurait dû faire prendre conscience que ce mouvement maoïste international – qui était essentiellement un mouvement de la jeunesse issu de Mai 68 – était un instrument de l’alliance sino-américaine lancé contre les différents partis communistes d’obédience soviétique à travers le monde.

L’annulation au référendum de 1980

Au Canada, à défaut d’un parti communiste à détruire, le mouvement maoïste se déchaîna contre le mouvement souverainiste, particulièrement ses composantes syndicales, et le Parti québécois. Le référendum de 1980 en fut le point culminant, alors que le PCO et le groupe En Lutte, qui comprenaient alors plusieurs milliers de membres et avaient une influence non négligeable sur de larges secteurs du mouvement ouvrier et de la jeunesse, firent activement campagne pour l’annulation, qui n’était que la forme honteuse du Non.

Bien entendu, le prestige de Charles Gagnon, un des idéologues du FLQ, contribua à dévoyer vers l’option fédéraliste ce qui aurait dû constituer l’une des sections les plus militantes du mouvement de libération nationale. Peu après le référendum, leur mission accomplie, les groupes « m-l » furent dissous, sans véritable bilan de leur action. Quant à Charles Gagnon, il réaffirmait lors du référendum de 1995 ses convictions fédéralistes dans un essai intitulé Le référendum, syndrome québécois.

Répétitions caricaturale et virtuelle d’Octobre

Les Événements d’Octobre et le FLQ sont inscrits dans une époque bien particulière de notre histoire, celle des années 1960 et 1970, et toute tentative de les ressusciter aujourd’hui ne fait que confirmer la maxime de Marx selon laquelle la répétition d’un événement tragique ne peut être qu’une comédie. Raymond Villeneuve et son MLNQ confirment, si besoin en est, cette thèse.

À notre époque de mass media, on pourrait ajouter que la répétition d’un événement historique peut également être « virtuelle » ! C’est ainsi qu’on a vu des journalistes interviewer le cinéaste Pierre Falardeau, auteur du film « Octobre », comme s’il était l’un des protagonistes des Événements de 1970 ! ! !

Un héritage à assumer

Le mouvement souverainiste et syndical doit assumer Octobre. (Est-il besoin de souligner que sans Octobre, le Front commun de 1972 n’aurait pas eu lieu ?) Car Octobre est le symbole de l’élan révolutionnaire de tout un peuple.

Octobre, ce sont des patriotes qui, une fois le vin tiré, ont accepté de le boire. Des militants qui ont refusé de plier, malgré l’acharnement de l’appareil judiciaire et pénitentiaire, une denrée rare dans notre histoire où les compromissions des vire-capots sont célébrées.

C’est cet héritage de détermination et de courage que reconnaît le peuple québécois dans Octobre 70, malgré les efforts des René Lévesque, Claude Morin, Pierre Vallières et Charles Gagnon pour le dénigrer ou le dévoyer. C’est pour cela qu’on ne parvient pas à « en finir avec Octobre ».

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