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Au travail, le français plafonne
N° 193 - octobre 2000

Champs de mines politiques
François Parenteau
Finalement, les provinces ont réussi à s’entendre avec le fédéral à propos du financement de la santé. Il semblait pourtant que le consensus allait s’écrouler et que le Québec allait une fois de plus se retrouver isolé pour raisons d’empiètement dans ses champs de compétence. Puis, un sondage a été publié dévoilant que la majorité de la population disait en choeur à son gouvernement provincial0 « Prends l’oseille et tire-toi. »

C’est ce que Bouchard a fait, en prenant bien soin de préciser qu’il ne faisait pas ça de gaieté de cœur. De toute façon, je ne me souviens plus de la dernière fois que Lucien Bouchard ait donné l’impression de faire quoi que ce soit de gaieté de cœur. Cet homme-là s’est toujours fait prier pour tout 0 par Mulroney pour aller en politique, par Bourassa pour fonder le Bloc, par le PQ pour remplacer Parizeau après le référendum et encore aujourd’hui pour qu’il parle de souveraineté. Il semble cependant apprécier ces situations qui lui permettent de faire complètement à sa tête. Bouchard a commencé sa carrière comme négociateur, il sait bien que celui qu’on a prié d’accepter une job a ensuite les coudées franches pour la faire comme il veut...

Et ce que Lucien Bouchard semble vouloir, dernièrement, c’est créer une crise fédéral-provincial qui ferait réagir la population. C’est sa condition gagnante. Cet été, il y a eu toutes sortes d’échauffourées diplomatiques qui n’ont pas eu beaucoup d’écho. Et souvenez-vous qu’il y a quelques semaines, son gouvernement dépensait des centaines de milliers de dollars pour nous dire à pleines pages dans les journaux que l’argent de la santé devait servir à la santé et non à un odieux chantage. Mais Bouchard a fini par se rendre compte que son soufflet ne ranimait aucune flamme et il a arrêté.

Il faut dire que depuis cinq ans, les médias jouent en première page le moindre allongement des listes d’attente dans les hôpitaux. Que ce soit exagéré ou non 0 « Perception is reality. » Il y a donc une crise. Normal alors que l’offre du fédéral de donner de l’argent à condition de devoir rendre des comptes ne puisse pas se refuser. À ce point là, les Hells Angels auraient proposé de financer une partie des soins de santé qu’on n’aurait pas pu refuser.

Bien sûr, on ne peut que se réjouir de cette nouvelle. Entre autres, les millions supplémentaires (qui, faut-il le rappeler, passent par Ottawa mais viennent de nos poches) devraient permettre d’envoyer au moins un anesthésiste à Shawinigan. En effet, ces temps-ci, on dirait que le prix du pétrole empêche les pauvres médecins de se rendre pratiquer en région. Une chance que les voiturettes de golf sont électriques, sinon ils seraient vraiment de mauvaise humeur...

Mais c’est précisément la nouvelle règle d’or de l’empiètement dans les champs de compétence 0 proposer un bonbon qui permette de mettre le pied dans la porte. C’était la même chose avec les bourses du millénaire. Une approche de « pusher ». Et Chrétien sait bien qu’on a rarement vu une révolution se former pour contester un « empiètement de champs de compétence »...

Cependant, les récents agissements innommables des motards criminalisés viennent de donner au gouvernement Bouchard une occasion rêvée d’utiliser la même stratégie à son avantage. Plutôt que de demander à Ottawa de quitter un champ de compétence où il n’a pas d’affaire, pourquoi ne pas se plaindre de son inaction dans un champ bien à lui... Le code criminel est de responsabilité fédérale et la situation exige que le fédéral agisse sur ce dossier-là. Cette fois, la population ne peut qu’être d’accord avec Bouchard.

Loin de moi l’idée de vouloir banaliser les crimes des bandes de motards. Mais il est clair que c’est la même règle d’or qui est à l’œuvre0 joindre le stratégique au moralement inattaquable. Bouchard et Duceppe se plaignent que le fédéral, qui veut montrer comment la job devrait se faire à ceux qui devraient la faire, ne fait même pas la job qui lui appartient. Par le fait même, ils démontrent aussi à quel point on serait mieux si ce champ-là serait aussi à nous. On passe de la défensive à l’offensive. Toute réclamée qu’elle soit, une loi spéciale antigang peut avoir des conséquences dans plein d’autres dossiers. Et la dernière fois, il y a exactement 30 ans, ça a foutu tout un bordel. Le fédéral hésite donc, pris avec cette patate chaude. Bouchard et Duceppe gagnent des points et empêchent Stéphane Dion de se promener une semaine entière en criant sur tous les toits à quel point le fédéralisme canadien fonctionne à merveille...

C’est ainsi que nos gouvernements passent leur temps à poser des mines politiques dans les champs de compétence de l’autre. Mais au lieu de mobiliser les gens, ces chicanes de clocher écœurent tout le monde non seulement du débat constitutionnel mais de la politique en général. Et ça, ce n’est pas une condition gagnante pour la démocratie.

Chronique présentée à l’émission Samedi et rien d’autre (SRC), 16 septembre 2000

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