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N° 324 - novembre 2013
Le 16 octobre1963, les infirmières de Sainte-Justine descendent dans la rue
La grève des « douces » : 50 ans plus tard
Maude Messier
Elles étaient infirmières. Des femmes, jeunes et célibataires, pour la plupart. Elles venaient tout juste de se doter d’un syndicat de professionnelles, affilié à la CSN, et n’en étaient qu’à leur premier balbutiements syndicaux.

Pourtant, le 16 octobre 1963, les 235 infirmières de l’Hôpital Sainte-Justine à Montréal déclenchaient une grève illégale qui allait durer trente jours.

La grève des « douces », comme on les appelait à l’époque, allait s’inscrire comme un conflit de travail déterminant pour l’ensemble des travailleuses et travailleurs du réseau de la santé au Québec, en ce qui a trait aux conditions de travail, à l’organisation du travail et à l’organisation syndicale.

Pour souligner le 50e anniversaire de cet événement, l’aut’journal s’est entretenu avec Lucie Dagenais, infirmière, membre du groupe fondateur du syndicat des infirmières de l’Hôtel-Dieu en 1962, et conseillère syndicale à la CSN au moment de la grève de Sainte-Justine.

« Dans les années 1960, on a organisé une trentaine de syndicats dans les hôpitaux. Il y avait une grande pauvreté chez ces travailleuses et ces travailleurs. Un peu moins chez les infirmières, mais quand même. J’ai souvent vu des femmes partager un appartement d’un lit : une travaillait de soir, l’autre de jour. Certains employés résidaient même à l’hôpital. Il y avait une section réservée à cette fin dans la cave, ils ne payaient pas trop cher pour un lit », nous confie-t-elle.

De 1946 à 1964, c’est le régime d’arbitrage des conventions collectives qui prévaut, avec un comité où siègent un représentant syndical, un représentant patronal, et un arbitre nommé par le gouvernement. La grève dans les hôpitaux est illégale.

« C’était un régime partiel. Les conditions de travail dans les hôpitaux étaient inférieures à la moyenne des salaires du Québec à l’époque. » Un terreau propice aux revendications des infirmières auquel s’ajoute « toute cette ouverture, propre à l’époque, au vent de changement ».

L’assurance-hospitalisation, garantissant des services hospitaliers sans frais pour les patients, est entrée en vigueur le 1er janvier 1961. C’est désormais le gouvernement qui payait pour les soins et non plus les patients, une situation qui freinait auparavant les revendications des travailleuses, soucieuses d’être mal perçues.

Puis, la Loi des hôpitaux, adoptée en 1962, impose un contrôle gouvernemental plus strict, en ce qui a trait notamment à la séparation de la comptabilité de l’hôpital et celle de la corporation propriétaire. Cette dernière était bien souvent détenue par des communautés religieuses, qui ne pouvaient plus désormais se rabattre sur le prétexte des « coffres vides » pour refréner les demandes des infirmières.

Les pas de géant des progrès médicaux (vaccins, chimiothérapie, hémodialyse, nouvelles pratiques chirurgicales) provoquent un développement important du système hospitalier, qui se répercute sur la charge de travail des infirmières, et sur l’ensemble de l’organisation des soins de santé, et sur la répartition des tâches dans les hôpitaux, ce qui sera d’ailleurs au cœur des demandes des grévistes de Ste-Justine.

À l’époque, les syndicats négocient par établissement, parfois par communauté religieuse, propriétaire de différents établissements. Peu à peu, les négociations tendent à se régionaliser. Elles se feront, plus tard, à l’échelle du Québec, avec la toute première convention collective provinciale en 1966.

« Il y avait de grandes disparités de traitement dans les conditions de travail des infirmières, particulièrement d’une région à l’autre. C’était une aberration, surtout avec l’assurance-hospitalisation. C’était, en fait, le gouvernement qui payait pour des conditions inéquitables », explique Lucie Dagenais.

Elle se rappelle, qu’à Ste-Justine comme ailleurs, les relations de travail dans les hôpitaux étaient empreintes de paternalisme. Les nouvelles syndiquées choisissent Madeleine Morgan, une infirmière spécialisée en neurochirurgie, que bien peu de choses destinaient à l’action syndicale, pour diriger leur syndicat… et tenir tête à Madame Justine Lacoste-Beaubien, fondatrice de l’Hôpital Sainte-Justine.

« Mme Beaubien les appelait les petites filles. Vous n’allez pas me faire ça, hein, mes petites filles ?, en marge de la formation d’un syndicat. Le choix de Mme Morgan s’expliquait pour plusieurs raisons : sa notoriété, sa crédibilité et son caractère. Ça prenait tout un numéro pour tenir tête à Mme Beaubien ! »

À l’automne 1963, les négociations locales piétinent, les infirmières entament ce que Lucie Dagenais qualifie de préparation systématique. « Les déléguées tenaient des petits cahiers noirs. Dans tous les départements, elles notaient les accidents, incidents, anomalies. Ces notes seront compilées dans un rapport qui sera déposé au ministre de la Santé, après le déclenchement de la grève. »

Pour la syndicaliste, cette préparation poursuivait deux objectifs : la compilation des informations qui témoignaient des réalités et des problèmes, qu’observaient depuis un moment déjà les infirmières, et la mobilisation des travailleuses.

Le vote pour le déclenchement de la grève est finalement gagné à 97,4 %, avec un taux de participation de 76,8 %.

Tout au long du conflit, les infirmières ont offert leur temps et leur expertise à différents organismes. « Elles se rencontraient tous les jours, suivaient l’évolution des négociations, et ce qui se disait dans les journaux. Il y a eu aussi beaucoup de rencontres avec d’autres syndicats. Je me souviens que les lundis étaient plus difficiles pour la mobilisation, en raison des discussions qui avaient eu lieu avec leur famille et leur mari pendant la fin de semaine. Madeleine Morgan était parfaite pour ressaisir les troupes dans ces moments, leur rappelant que c’était pour la qualité des soins qu’elles faisaient ça, d’abord et avant tout, et parce qu’elles aimaient les enfants. »

Puis cette grève illégale est devenue embarrassante. Le ministre de la Santé, Alphonse Couturier, convoque Marcel Pepin, alors secrétaire général de la CSN, et lui demande de « faire rentrer les petites filles », se souvient Mme Dagenais.

« Les hauts fonctionnaires du gouvernement sont venus à la table et un règlement a finalement été négocié. Le hic, c’est que l’entente ne devait pas être rendue publique, tant que les infirmières n’étaient pas rentrées au travail, le gouvernement ne voulait avoir l’air de négocier dans le cas d’un conflit de travail illégal. Les filles étaient enragées. Ça a pris des heures de discussions, parce qu’elles voulaient pouvoir montrer qu’elles avaient gagné. Mais les journalistes qui attendaient dehors n’étaient pas fous… »

Les infirmières de Sainte-Justine obtiennent satisfaction quant à l’organisation du travail, la négociation de la charge du travail et l’organisation des soins de santé. Elles obtiennent même la retenue des cotisations syndicales à la source (formule Rand).

Lucie Dagenais souligne que le comité local de soins infirmiers a très rapidement été formé. « L’organisation du travail a été passée au peigne fin pendant des semaines, dans tous les départements, en collaboration avec le syndicat des employés généraux. »

L’autre gain majeur, c’est la mise sur pied du comité provincial du nursing, mandaté pour définir les fonctions de l’équipe de soins et établir des normes provinciales, un mécanisme jusqu’alors inexistant.

D’autres dispositions de l’entente viennent aussi limiter le droit de gérance de la direction de l’établissement, notamment dans l’affichage des postes et l’octroi de promotions. Ces dispositions créeront aussi un précédant pour d’autres ententes à venir.

« À l’époque, il y avait une règle tacite qui faisait en sorte qu’on ne publicisait pas les incidents dans les hôpitaux. Ces changements, pour les répartitions de tâches, sont majeurs. Quand je pense encore aux étudiantes, seules de nuit, dans un département de trente malades ! » Les petits cahiers noirs auront servi de travail préparatoire aux travaux des comités de nursing, tant au niveau local que provincial.

« C’est la preuve qu’on pouvait vraiment faire avancer sa cause en faisant la grève. Elles ont défié la loi, prouvé qu’elles pouvaient faire bouger les choses, dans l’intérêt de la société, de la qualité des soins. Elles ont eu confiance en l’action », fait valoir Lucie Dagenais.

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