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N° 324 - novembre 2013
De l’ère des Traîneux de pieds à celle des Connaisseurs de la SAQ
Ronald Asselin, un meneur et un orateur prodigieux
Pierre Godin*
L’homme était spécial. Un meneur au verbe dévastateur. Il fallait le voir en assemblée se lever d’un bond, attraper le micro et, à coup d’arguments percutants, soulever la salle. On disait de Ronald Asselin : « Ce gars-là, il vaut mieux l’avoir avec nous que contre nous… »

Un rebelle, depuis ce jour de 1960 où le rondelet Ronald issu de Verdun dénicha un poste de commis à la Commission des liqueurs. Il déprima vite dans cette « boutique minable » aux allures de confessionnal, où les Québécois se procuraient du « péché en bouteille » : le gros gin et le vin sucré du Niagara.

À l’époque, on traitait les commis de « traîneux de pieds ». Pas syndiqués et sous-scolarisés, ils vendaient du vin comme du ketchup. Pour des salaires de crève-faim et sans sécurité d’emploi, ils étaient à la merci de politiciens patroneux qui les « plaçaient » pour les jeter comme de vieux kleenex quand le pouvoir changeait de couleur.

Ronald détestait le patronage. Il avait aussi l’impression de travailler dans un club de l’âge d’or avec des vieux scotchés là jusqu’à 70 ans parce qu’ils étaient « protégés » par leur député. Avec une paie aussi minable, il fallait être héroïque pour refuser pourboires et pots-de-vin. Sa honte de boulotter à la Commission des liqueurs était telle qu’il affirmait travailler au « gouvernement ».

Il comprit vite que le syndicat fondé par René Chartrand pouvait décrasser la Régie et redonner leur dignité à ses employés. Le combat de sa vie s’amorce en décembre 1964, lors de la grève de l’alcool. Les « traîneux de pieds » sont les premiers à tester le droit de grève consenti par le gouvernement Lesage aux fonctionnaires. Gros défi, ils ne sont que 3000. Les plus mal fichus du secteur public, gagnant chaque semaine 27 dollars de moins que la moyenne québécoise. ils exigent une hausse moyenne de 25 dollars. La Régie pousse les hauts cris : jamais !

« Ça prend une grève », conclut Ronald Asselin. Comme Noël approche, ce sera le régime sec pour les Québécois. « Vous avez soif ? Nous avons faim ! » clament les pancartes des grévistes. Il organise les piquets de grève et anime les équipes de grévistes qui bloquent les camions transportant de l’alcool clandestin. On se serait cru revenu au temps de la prohibition !

Il faudra le coup de pouce de René Lévesque, alors ministre libéral, pour que ça débloque. « Lâchez pas les gars ! » lance « Ti-Poil », en février 1965, au grand dam de son chef Lesage. Après 76 jours dans la rue, ils obtiennent une augmentation de 18 dollars par semaine, au lieu des 25 demandés. Une victoire qui, pour Ronald Asselin, ressemble à une défaite.

Après la grève, René Chartrand jette l’éponge. En 1966, Ronald, qui n’a pas 30 ans, devient président de la région de Montréal. Au printemps 1968, il est bombardé grand chef, mais sans la couronne qui revient au vice-président Morin qui lui dit : « Moi, je suis prêt à porter le titre, à signer les papiers, mais je voudrais que tu fasses la job en avant… »

En avant, c’est risqué. Rixes et coups de poing égaillent les assemblées. Au moment du vote de grève, des casseurs renversent les isoloirs et fracassent les boîtes de scrutin. Asselin a beau lancer des rappels à l’ordre, son charisme ne joue plus. La grève est votée, mais de justesse.

L’été s’étire. Le ministre du Travail unioniste Maurice Bellemare brandit l’épouvantail de la privatisation. Ronald doit fouetter ses troupes : « Écoutez les gars, on vend pas des hot-dogs. Ça se vend pas comme ça, un magasin de la Régie. C’est pas le chantage pis le bavage de Bellemare qui va nous faire peur ! »

Fin novembre, la Régie propose un salaire hebdomadaire moyen de 98 dollars au lieu des 110 dollars réclamés. Ce n’est pas le pactole, mais Noël approche et l’alcool clandestin, dont on dit qu’il sort illégalement des entrepôts de la Régie, est partout. On n’aura pas une cenne de plus, Ronald en est convaincu. Cinq mois dans la rue pour faire une grève qui n’a pas rapporté grand-chose. Noyauté par des éléments louches, son syndicat est à la dérive.

Avec l’aide de la CSN, il veut redresser le bateau syndical et le débarrasser des écumeurs qui l’ont fait chavirer. Au printemps 1969, il se présente comme président, mais échoue. À Québec, les syndiqués qui ont peur de lui élisent plutôt Réal Lapointe. Mais le nouveau président tripote les rapports financiers pour ses besoins personnels. Exit le candidat des gens de Québec. Le p’tit gars de Verdun prend enfin le leadership du syndicat de la Régie, rebaptisée Société des Alcools du Québec.

À l’approche des négos de 1972, Ronald dit à ses membres : « Si on doit encore frapper le mur de pierre, cette fois, on le frappera à 200 000 plutôt qu’à 2 800… » En effet, il n’est plus seul face à la SAQ. Les trois grandes centrales du Québec, CSN, FTQ et CEQ, ont formé un front commun. Ronald est réduit à un rôle de spectateur. En avril, écoles, hôpitaux, cégeps, gouvernement, palais de justice et les succursales de la SAQ, sont paralysés. Une sorte de révolte populaire. Pour l’étouffer, Robert Bourassa fait emprisonner les chefs des trois centrales. « Coudonc, c’est-tu un gouvernement totalitaire qu’on a à Québec ? » s’indigne Ronald.

Malgré tout, le règlement n’est pas si mal : salaire minimum de 100 dollars par semaine, un mois de vacances, salaires et régime de retraite indexés au coût de la vie, assurance-salaire. Mais, coup dur, il perd au même moment le tiers de ses membres. Les ouvriers des entrepôts font sécession. Comme un malheur n’arrive jamais seul, la CSN le met à la porte. « Si on n’est pas capable d’avoir des services à la CSN, on va se désaffilier ! » menaçait Asselin. Trop chère, la CSN pour les services rendus. Marcel Pepin, le patron de la centrale, l’a pris au mot, quand il a refusé l’augmentation de la cotisation mensuelle fixée à 2,43 dollars au lieu de 1,65 dollar. À ceux qui angoissent de devoir négocier le prochain contrat de travail sans la CSN, Ronald répond : « On est assez grands pour s’occuper de nos affaires tout seuls ! »

L’image de la SAQ change aussi, grâce à son nouveau patron, Jacques Desmeules, avec lequel il s’entend à merveille. L’objectif de Desmeules : faire de la SAQ un levier économique au même titre qu’Hydro-Québec et la Caisse de dépôt. Chiffre d’affaires prévu : un milliard de dollars. On entre dans l’ère des « Connaisseurs ». Avec le programme de formation offert par la SAQ, les commis des succursales en savent bientôt long sur les vins. Ils n’ont rien à voir avec les ignares traîneux de pieds d’hier.

Après l’élection de René Lévesque, son idole, le péquiste Ronald va essuyer la plus grande déception de sa vie. Il se colletaille avec les deux ministres responsables de l’alcool. Rodrigue Tremblay, l’homme qui veut mettre le vin dans les épiceries. Et Rodrigue Biron, qui rêve de privatiser la SAQ. L’existence de son syndicat est en jeu. Bloquer la privatisation sera le combat le plus rude de sa carrière.

Pour lui, vendre du vin au coin de la rue, c’est le début de la privatisation. Mais la mesure est populaire et le départ de Jacques Desmeules, opposé à la privatisation, le déstabilise. Lui succède Jean-Guy Lord, vendu à la privatisation. Pis : René Lévesque « lâche les gars ». Dépressif, il laisse les coudées franches à « Lord Biron »... En juin 1983, le ministre dépose la loi 29 qui fractionne le monopole public de l’alcool. Les producteurs privés pourront acheter leur vin directement de l’étranger et le vendre dans le réseau de la SAQ. À l’automne, le pdg Lord met en vente 360 succursales. Des franchises privées les remplaceront. Et les 2 500 em­ployés ? Biron promet de leur « donner la préférence » dans l’octroi des franchises. Ronald s’emporte : « Des magasins ont des inventaires de plus d’un million de piastres, comment voulez-vous que trois ou quatre commis puissent les acheter ? C’est encore les gros qui vont tout rafler ! »

C’est la guerre. « Le PQ…dans le cul ! » clament les pancartes brandies par les « Connaisseurs ». Manifs, injonctions, formation d’un front antiprivatisation de syndiqués, cadres et directeurs de succursale, et blitz médiatique. Asselin avertit : « Le réseau public de la SAQ, c’est une Cadillac. On ne va pas la troquer pour une minoune privée ! »

Devant l’offensive, Rodrigue Biron recule : au lieu de vendre les succursales, il en fera des coops. Le Mouvement Desjardins et le Conseil de la Coopération crient à l’improvisation. Biron met son projet en veilleuse. Ronald doit néanmoins brasser son monde que l’incertitude décourage: « Si Biron veut nos magasins, il va les gagner un par un… »

Alors que le gouvernement pé­quiste se désagrège, Yves Duhaime, nouveau ministre des Finances, met en vente 129 succursales de Montréal. Nouveau tollé. Déficitaires, la moitié des magasins ne trouvent pas preneurs. Ronald Asselin profite des élections de l’automne 1985 pour sauver sa barque. Pierre-Marc Johnson, successeur de René Lévesque parti panser ses blessures, cherche une porte de sortie : pour une fois qu’on a une société d’État utile, rentable et bien administrée, on ne va pas la démanteler. Il désamorce la patate chaude : « L’avenir du Québec n’est pas accroché à la vente de 52 succursales de la SAQ ! »

« Ronald notre Sauveur ! » s’écrient les employés et les cadres de la SAQ, dont il a sauvé la job. Même si ça lui crevait le cœur, il a bataillé contre son parti pour arracher la SAQ, fleuron du patrimoine public québécois, aux requins du privé. Après plus de 20 ans à la tête du syndicat, il peut regarder l’avenir avec un sourire en coin.

*Pierre Godin est l’auteur de La Révolte des traîneux de pieds, Boréal, 1991.

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