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N° 324 - novembre 2013

La Presse et l’héritage fédéraliste de Paul Desmarais
Pierre Dubuc
Aujourd’hui, le journal La Presse est bien identifié au camp fédéraliste et au néolibéralisme. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Le décès de Paul Desmarais s’est avéré une bonne occasion de jeter un regard sur ce qu’était La Presse, lorsqu’il en a pris le contrôle, et comment il est parvenu à museler ses journalistes.

Le journal La Presse jouait un rôle si important dans la vie sociale et politique du Québec que le gouvernement libéral de Jean Lesage avait adopté en 1961 une loi pour interdire toute vente de La Presse à des intérêts étrangers.

Lorsqu’en 1967, la Corporation de Valeurs Trans-Canada, que Desmarais avait acquise en 1965 du financier Jean-Louis Lévesque, voulut se porter acquéreur de La Presse, cela déclencha une enquête gouvernementale. Mais, en 1967, le gouvernement de Daniel Johnson père autorisa la transaction par voie de législation.

En 1968, Paul Desmarais prenait le contrôle de Power Corporation qui avait d’importants actifs au Québec, comme la Canada Steamship Lines, Dominion Glass, Consolidated-Bathurst. En moins de vingt ans, de simple propriétaire d’une compagnie d’autobus en faillite à Sudbury, le Franco-Ontarien Paul Desmarais était devenu le dirigeant d’une des plus importantes corporations au Canada.

Ses talents d’administrateur étaient indéniables, sa facilité à communiquer dans les deux langues un atout, mais il n’aurait jamais pu atteindre les plus hauts échelons de la classe dirigeante sans que de bonnes fées veillent sur sa destinée.

Au nombre de celles-ci, la plus importante est sans conteste la Banque Royale, la plus importante banque à charte du pays, qui finança toutes ses acquisitions depuis la Sudbury Bus Lines jusqu’à Power Corporation.

Les visées de la Banque Royale et de Desmarais étaient loin d’être purement économiques. La campagne de Pierre Elliot Trudeau à la chefferie du Parti libéral en 1968 a été planifiée et orchestrée lors de rencontres hebdomadaires, à chaque vendredi soir, dans les bureaux de Power Corporation sur la rue Saint-Jacques, à Montréal.

Le contrôle d’un journal comme La Presse allait s’avérer un atout important dans le développement de la trudeaumanie. De plus, on se souviendra que l’élection fédérale qui porta Trudeau au pouvoir eut lieu le 25 juin 1968, soit le lendemain de l’émeute de la Saint-Jean-Baptiste.

Dans la nuit du 24 au 25 juin, les hommes de Desmarais investirent les locaux de La Presse pour s’assurer que la manchette ferait justice au « courage » du futur premier ministre qui avait affronté les pierres des indépendantistes !

De telles interventions et, de façon plus générale, la volonté des propriétaires de faire de La Presse un organe fédéraliste, ne manquaient pas de créer des conflits avec les journalistes aux convictions souverainistes et socialistes affichées. Pour Desmarais, il fallait crever l’abcès. Le conflit de 1971 en fournissait l’occasion.

Officiellement, le conflit concernait les 350 typographes, clicheurs, photograveurs, pressiers et expéditeurs, membres de syndicats affiliés à la FTQ, dont la sécurité d’emploi était menacée par des changements technologiques.

Mais le véritable enjeu du conflit portait sur le contenu idéologique des articles publiés dans La Presse. Les journalistes souhaitaient pouvoir débattre dans La Presse de la place du Québec dans le Canada. Certains voulaient faire la promotion de l’indépendance. D’autres désiraient donner une orientation plus socialiste au journal.

Dans une entrevue au journal The Gazette en 1971, Paul Desmarais expliquait que c’est dans cet objectif – empêcher l’indépendance du Québec et contrer la gauche – qu’il a pris le contrôle de La Presse.

« Paul Desmarais : Oui, j’ai senti que, sans contrôle de la politique éditoriale, le journal pouvait facilement se conformer aux caprices de celui qui était là, qu’il y avait un groupe qui pouvait prendre le contrôle du point de vue de l’information

The Gazette : Vous voulez dire les séparatistes ?

Paul Desmarais : Oui. Mais pas seulement les séparatistes. Il y a beaucoup de violence au Québec. Tout est en ébullition… Le congrès de la FTQ cette semaine en est la preuve…

The Gazette : […] Pensez-vous qu’il s’agit d’une révolution sociale au lieu d’une révolution linguistique ?

Paul Desmarais : Je pense que la langue en fait partie, mais je pense que le but final, c’est la révolution sociale. » (Cité dans Robin Philpot, Derrière l’État Desmarais : Power.)

Les dirigeants de La Presse décidèrent donc de passer à l’action et de se débarrasser de ces journalistes indépendantistes ou socialistes. La stratégie qu’ils adoptèrent était simple. Ils laissèrent traîner les négociations avec les syndicats de métiers et décrétèrent un lock-out.

Ils espéraient voir les syndicats déclencher la grève et mettre en place des lignes de piquetage que les journalistes syndiqués à la CSN n’oseraient pas franchir. Les journalistes n’étant pas eux-mêmes en grève, l’administration aurait beau jeu de congédier ceux d’entre eux qui ne se présenteraient pas au travail.

La Presse embaucha des travailleurs non syndiqués, qui reçurent une formation sur le nouvel équipement automatisé, et le journal continua à paraître avec un volume réduit et un tirage limité. Mais les lock-outés déjouèrent les plans des administrateurs en n’installant pas de piquets de grève, de sorte que les journalistes n’eurent pas à se compromettre. La Presse décide alors de fermer ses portes.

Pierre Péladeau profite de l’occasion pour ébranler la domination de La Presse sur le marché des quotidiens montréalais. Lancé en 1965, lors d’un autre conflit à La Presse, le Journal de Montréal augmente son tirage quotidien de 25 000 exemplaires.

La stratégie de Desmarais se retournait contre lui. Son entreprise perd de l’argent, la confiance de ses lecteurs et, surtout, de ses annonceurs. De plus, le conflit favorise le développement d’un journal aux sympathies souverainistes – René Lévesque tenait une chronique régulière dans le Journal de Montréal. Enfin, l’affrontement radicalise le mouvement ouvrier et entraîne son rapprochement avec le Parti Québécois et son option.

Pour mettre fin au conflit, Desmarais fait appel à un jeune avocat, spécialiste des relations patronales-syndicales, du nom de Brian Mulroney. C’était la première mais non la dernière fois que leurs chemins allaient se croiser. Mulroney achète la paix en accordant de généreux contrats de travail et la sécurité d’emploi aux quatre groupes de syndiqués de la production et de la distribution.

Quant aux journalistes, c’est en 1978, à la veille du référendum, lors d’une nouvelle grève, que La Presse leur accordera les meilleures conditions de travail de toutes les salles de rédaction du Canada pour acheter leur collaboration.

Si la famille Desmarais a toujours voulu conserver un contrôle strict et rigoureux sur La Presse, ses éditorialistes, ses chroniqueurs et ses journalistes, c’est pour les mêmes raisons que celles exprimées à The Gazette en 1971. D’ailleurs, Paul Desmarais les a réaffirmées dans une entrevue accordée au magazine français Le Point en 2008 : « Si le Québec se sépare ce sera sa fin. Les séparatistes nous conduisent à la dictature des syndicats… »

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