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N° 324 - novembre 2013
La « petite révolution » Labeaume pour mettre les syndicats à leur place
Une fanfaronnade ou un coup bas ?
Maude Messier
Ça aurait été tellement facile, je suis à 80 % dans les sondages, j’aurais pu surfer, me faire élire. Justement, je me sens comme une responsabilité. (…) Je pense qu’on est capable de partir une petite révolution à Québec », de déclarer Régis Labeaume, au beau milieu de la campagne électorale municipale.

Au moment d’écrire ces lignes, le scrutin municipal n’a pas encore eu lieu. Si on ne doute pas de la réélection de Régis Labeaume, il convient d’indiquer que les derniers sondages lui accordent 67 % des voix.

Régis Labeaume est en croisade. Sa cible : les syndicats, spécialement ceux qui représentent les employés municipaux de la Ville de Québec. Depuis longtemps, il soutient que les citoyens ne devraient pas avoir à payer plus de taxes pour renflouer les fonds de pensions de retraite des employés municipaux.

Il souhaite ouvrir les conventions collectives pour permettre le recours à la sous-traitance et ainsi diminuer les coûts des activités de la ville. Il veut éliminer les planchers d’emplois, « qui n’ont aucune logique et qui n’existent que pour financer la FTQ », octroyer aux municipalités le droit de lock-out, et pouvoir décréter les conventions collectives, après une période déterminée de négociation.

Au cours des dernières semaines, le ton a monté d’un cran et il a profité de la campagne électorale pour réclamer un mandat fort de ses électeurs afin de disposer d’un rapport de force qui lui permettrait de faire pression sur le gouvernement québécois pour apporter des modifications aux les lois du travail.

C’est surtout avec le Syndicat des employés manuels de la Ville de Québec (Local 1638, SCFP-FTQ) qu’il a croisé le fer sur la place publique au cours des dernières semaines.

Le 10 septembre, Régis Labeaume a quitté les tables de négociations avec les cols bleus, sous prétexte de ne pas vouloir subir de pression de la part de la partie syndicale en période électorale.

Les cols bleus ont vite compris que le maire sortant avait la ferme intention de mener sa campagne « sur le dos » des syndicats, qui se sont vus pris pour cible de ses nombreuses déclarations incendiaires. Révolution des pratiques de relations de travail, remboursement des déficits des régimes de retraite à même une réduction de 6 % des salaires, et une hausse du temps de travail de 6 %.

Dans le tumulte, le Syndicat des cols bleus a déposé, le 21 octobre dernier, des plaintes pour ingérence dans les affaires syndicales et pour négociation de mauvaise foi à la Commission des relations du travail du Québec (CRT). Au SCFP, on confirme que d’autres poursuites devraient être déposées sous peu.

Loin de se rétracter, le maire a assumé pleinement ses propos, allant jusqu’à déclarer : « On a bien choisi nos mots, on a pesé nos mots, et on ne reviendra pas là-dessus. » Il lance maintenant un appel aux citoyens pour une « petite révolution », pour « mettre les syndicats à leur place ».

Dans un entretien avec l’aut’journal, le conseiller syndical du SCFP, Eddy Jomphe, dénonce la démagogie du maire et qualifie ses sorties de « petite politique ».

Malgré l’attitude provocatrice de Régis Labeaume, il affirme que le climat aux tables de négociation était sain et que les travaux progressaient bien.

« En juin dernier, une proposition syndicale formelle a été déposée concernant les régimes de retraite. Cette proposition était conforme aux demandes du maire, à l’effet de hausser notre part des cotisations de 2 % sur 15 ans, ce qui représentait notre contribution pour le remboursement du déficit des actifs. »

Les parties devaient reprendre les négociations en septembre, mais le maire en a décidé autrement. « C’est le maire qui a dit, le 9 septembre : J’ai décidé de mettre fin aux tables. On était déçu, parce qu’un règlement était vraiment à portée de main pour l’automne. »

Chose certaine, mandat fort ou pas pour le maire, le syndicat des cols bleus entend bien régler le conflit aux tables de négociation. « On a conclu des choses, il revient sur des ententes signées, il présente des nouvelles demandes. C’est aux tables qu’on va régler ça. »

La « révolution » Labeaume a des effets bien concrets sur la vie des employés municipaux, régulièrement la cible d’invectives dans la rue et au travail. Les chefs syndicaux ont même reçu des menaces écrites d’une obscure organisation se définissant comme « l’Association des payeurs de taxes de la ville de Québec », menaces d’ailleurs prises au sérieux par la police de Québec.

Certains estiment que le maire Labeaume fait preuve de courage en ciblant un problème qui touche les municipalités du Québec. Pour le professeur agrégé au Département de relations industrielles de l’Université Laval, Jean-Noël Grenier, la fronde de Labeaume n’a rien de courageux.

« Le courage, ce serait de s’asseoir, d’écouter, de négocier et de mettre de l’eau dans son vin, de part et d’autre. Pas de mettre sa solution sur la place publique et tenter de l’imposer en faisant l’objet d’une campagne électorale. Ce n’est pas du courage », fait-il valoir en entrevue à l’aut’journal.

Concernant le mandat fort qui permettrait à Régis Labeaume de faire modifier les lois du travail, Grenier est catégorique : « Il peut bien oublier ça. La ville de Québec est un employeur. Le gouvernement ne laissera jamais un employeur faire changer les lois du travail pour mener à bien son projet. »

Pour le professeur, suite à sa réélection, deux options s’offriront à Régis Labeaume : laisser traîner les négociations avec les cols bleus ou user de provocations. Les deux cas pouvant potentiellement mener à un déclenchement d’un conflit de travail, ouvrant ainsi la voie à une loi spéciale.

« Vous savez, à la Ville de Québec, ce type d’affrontement ce n’est pas dans la culture syndicale. Les relations de travail y étaient plutôt tranquilles et des ententes favorables aux deux parties ont, la plupart du temps, été conclues. Avec Régis Labeaume, le changement est pour le moins draconien. C’est du macho management, c’est ma méthode ou rien du tout. Ce n’est pas une solution, ce sont des menaces. »

Les cols bleus n’avaient pas exercé leur droit de grève en 25 ans, avant d’entamer une grève des heures supplémentaires du 24 mai 2012 au 21 décembre 2012. Les fonctionnaires se sont aussi prononcés en faveur de la grève générale illimitée à déclencher au moment jugé opportun dans une proportion de 88 %, le 23 octobre dernier. C’était un premier mandat de grève dans l’histoire du syndicat. Les relations de travail sont donc difficiles pour l’ensemble des employés municipaux.

Pour M. Grenier, la clef du problème, c’est l’absence d’une réelle opposition à la mairie de Québec et le déficit démocratique qui s’ensuit. À son avis, les syndicats constituent des cibles faciles pour Régis Labeaume.

« C’est clair qu’il est le porte-étendard de la droite pour les employeurs du Québec. Ils étaient nombreux à espérer un rapport D’Amours plus dur. Ce qui se passe à Québec ressemble bien à une crise créée pour mener à une législation », conclut Jean-Noël Grenier, ajoutant que la crise à Québec comporte un risque et un enjeu de taille pour les syndicats. « S’ils n’arrivent pas négocier pour leurs membres, les gens cesseront de se tourner vers eux. Ils s’effriteront. C’est la qualité, la crédibilité et la place des syndicats qui est en jeu. Le défi est important et Régis Labeaume n’est pas une personnalité prête à faire des compromis. »

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