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N° 324 - novembre 2013

Le dérapage intégriste de Charles Taylor
André Sirois*
Monsieur Taylor nous apprend dans Le Devoir de samedi, 5 octobre dernier , qu’il y aurait « des religions que l’on peut pratiquer discrètement » et d’autres « où la pratique exige une visibilité incontournable ». D’où tient-il cela ? Il ne nous le dit pas.

On peut constater cependant que dans les trois exemples qu’il donne : « sikhs, juifs orthodoxes et musulmanes », ce ne sont pas les religions elles-mêmes qui demandent des signes extérieurs de la foi mais leurs franges intégristes. Devrait-on réduire ces religions à leurs caricatures intégristes ?

Ce fait est facilement confirmé par une observation pratique : J’ai passé les 20 dernières années de ma carrière à l’ONU. J’ai aussi travaillé dans plusieurs autres organisations internationales. Dans tous ces cas, j’étais entouré de nombreux collègues juifs, musulmans et sikhs, entre autres. Je n’ai pratiquement jamais vu de signes vestimentaires religieux, ni turban, ni kippa, ni voile – surtout pas de voile –, ni chez les fonctionnaires de l’ONU ni chez les délégués ou visiteurs des différents pays.

Or, fait frappant, quand je viens à Montréal, je vois plus de femmes voilées en une journée que je n’en ai vues en 20 ans à l’ONU, à New York ou à Genève. Comment se fait-il que l’on voie autant de femmes voilées à Montréal et que l’on n’en voie pratiquement jamais dans ces villes cosmopolites ou dans les bureaux et les missions de l’ONU ? N’y aurait-il là que des mécréants et des impies ?

Par ailleurs, de passage à Toronto, je n’ai pas vu là non plus autant de femmes voilées qu’à Montréal, et de beaucoup. N’y a-t-il pas lieu de s’interroger sur les causes de cette frénésie de manifestations d’intégrisme au Québec.

N’est-ce pas justement parce qu’on nous sait accueillants, généreux et conciliants ?

Monsieur Taylor ne devrait-il pas cesser d’accuser et de condamner les Québécois dont les ancêtres ont fait ce pays et qui accueillent très généreusement ces immigrants chez eux ?

Contrairement à ce que l’on colporte à tort et à travers depuis que nous n’enseignons plus l’histoire, nous ne sommes pas « tous des immigrants ». Les Français qui sont arrivés à Tadoussac et à Québec ont établi de bonnes relations avec les Indiens, ont pris des ententes avec eux et s’y sont installés à leur invitation pressante.

Par conséquent, nous descendons de « colons » et non pas « d’immigrants ». Ce n’est pas la même chose. Nous avons construit ce pays où nous avons ensuite accueilli des immigrants. Ceux-ci arrivent dans un pays déjà défriché durement, construit et établi, et peuvent y bénéficier de ce patrimoine qui est le nôtre.

Dans le présent débat, certains prétendent parfois s’inquiéter de ce que les étrangers vont penser de nous. De ma longue expérience à l’étranger et avec des étrangers, je crois pouvoir fournir trois petites réponses : a) ils ne pensent pas tellement à nous ; b) si on leur pose la question à savoir s’il est normal d’affirmer son identité et de protéger ses valeurs, cela leur semble parfaitement légitime et indiscutable ; c) et si on insiste pour savoir ce qu’ils pensent de nous, leur opinion se résume à un seul mot « naïfs ».

En 20 ans à l’ONU et dans les organisations internationales, je n’ai pratiquement entendu qu’un seul commentaire au sujet des Canadiens et des Québécois, un qualificatif répété à satiété : « naïfs » auquel on ajoute parfois « et généreux », le message implicite et consensuel étant que les étrangers peuvent facilement les rouler et profiter d’eux en faisant appel à leurs bons sentiments.

Je ne peux m’empêcher de me dire que c’est bien vrai et confirmé ici chaque jour. D’où la nécessité d’intervenir pour remédier aux dérapages et aux abus actuels.

* L’auteur est vice-président du Barreau des organisations gouvernementales internationales

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