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Une Charte pour la nation
N° 323 - octobre 2013
Le portulan de l’histoire
À la poursuite du gueulard, une bête ni vue, ni connue
Jean-Claude Germain
Je suis par état condamné à n’être sérieux que par moments ! » C’est le constat que Fréchette a fait dans une allocution sur la poésie, prononcée à Montréal en 1880. C’est là tout son malheur et toute sa grandeur d’avoir eu de l’humour dans un pays où la plupart des écrivains étaient des chevaliers à la Triste Figure.

Au XIXe siècle, la littérature au Québec tient son sérieux à pleines mains. Elle est investie d’une mission : se prouver que Lord Durham a eu tort d’affirmer que les Canadiens français étaient un peuple « sans histoire et sans littérature ». L’heure est grave. L’histoire se doit d’être héroïque et la grande culture sentencieuse. Il n’y a que le peuple qui s’accorde en tout temps la liberté d’être drôle ! Il semble bien que Fréchette ait été le seul à l’avoir compris.

Il a le sens du théâtral, mais son talent n’est pas celui du théâtre, qui est l’art de concerter des idées et des sentiments sur une scène, par le biais de personnages qui leur prêtent une vie autonome, pour le meilleur ou pour le pire, souvent jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Alors que son contemporain William Dean Howells introduit la vie en demi-teintes de la bourgeoisie dans le roman réaliste américain, Fréchette s’affilie à la tradition de Mark Twain, qui est aussi celle du Decameron de Boccace, des Contes de Canterbury de Chaucer, des Nouvelles récréations et joyeux devis de Bonaventure Des Périers et des Nouvelles exemplaires de Cervantès. Celle de ces époques où la culture populaire baigne encore dans la grande liberté créatrice de sa langue parlée.

Le grand art de Louis Fréchette, tout comme Mark Twain, est celui d’un monologuiste sans pareil et son génie narratif, celui d’un conteur, un talent dont il nous dit avoir hérité d’un homme qui signait Joseph Lemieux, aussi connu sous le nom de José Caron, mais que tout le monde appelait familièrement Jos Violon.

« C’était un grand individu dégingandé qui se balançait sur les hanches en marchant, hâbleur, gouailleur. Ricaneur, mais assez bonne nature au demeurant pour se faire pardonner ses faiblesses. Et au nombre de celles-ci, il fallait compter au premier rang, une disposition, assez forte au contraire, à lever le coude un peu plus souvent qu’à son tour ».

Jos Violon avait passé sa jeunesse dans les chantiers de l’Outaouais, de la Gatineau et de la Saint-Maurice. Pour avoir une bonne chanson de cage ou une bonne histoire de cambuse, il suffisait de lui verser deux doigts de jamaïque, sans crainte d’avoir à discuter sur la qualité de la marchandise en échange, si l’on en juge par la version de Fréchette : Titange, Tom Caribou, Coq Pomerleau. Fifi Labranche, Zèbre Roberge.

Dans La Légende d’un peuple, le poète ennoblit la fonction du conteur en lui passant des habits du dimanche pour raconter l’histoire de Cadieux, le héros malheureux d’une célèbre complainte, qui a pris naissance sur la rivière Outaouais.

Nous écoutions José, qui, sur notre demande / nous contait du pays la tragique légende. / C’était à cette époque orageuse et lointaine / Où des Cinq-Nations la puissance hautaine / De massacres sanglants désolait le pays. / Un jour, tout un parti de francs coureurs des bois, / Dans des canots aux flancs affaissés sous le poids / De riches cargaisons, voyageurs intrépides, / Descendait l’Ottawa de rapides en rapides.

Un jeune homme au regard rêveur et studieux, / Un brave, que ces fiers trappeurs nommaient Cadieux, / Connaissant l’algonquin, leur servait d’interprète. / Nul d’entre eux ne savait raconter mieux que lui, / Ni rendre, avec des chants rythmés sur la pagaie, / Le voyage plus court et la route plus gaie. / Le jour sur l’aviron, le soir à la veillée, / Dans la naïveté d’une âme sans détour, / Aux échos du désert il chantait ses amours.

À la fin d’une longue journée, alors que toute la compagnie bivouaquait sur les rives de l’Outaouais avec femmes et enfants, elle est repérée par une bande d’Iroquois en maraude. Il ne reste qu’un chemin ouvert pour s’enfuir, franchir de nuit un rapide tumultueux. Cadieux se porte volontaire pour rester à l’arrière et faire diversion. Il y perdra la vie. Le poète Fréchette prend le relais pour narrer la suite.

On lance les canots dans le tourbillon noir. / Tout disparaît soudain dans l’ombre et dans l’écume. / Emportée au courant qui tournoie et qui fume, / Dans le bouillonnement des lames en rumeurs, / Chaque embarcation fuit avec ses rameurs. /

Le coup d’œil en arrêt, le bras sûr, tenant tête / Au choc tumultueux des flots échevelés, / Ils guident sans pâlir les canots affolés, / À travers les écueils qui sans cesse surgissent. / Bondissant au sommet des vagues qui mugissent, / Ou plongeant tout à coup dans les écroulements / Des remous en fureur, ces dompteurs d’éléments / Sur l’abîme fougueux passent comme des rêves.

Lorsque Fréchette décrit la même nature sauvage avec des mots qu’il met dans la bouche d’un Jos Violon dans ses vieilles fringues, nous ne sommes plus dans un paysage de littérature. Le conteur nous a réservé une place, cette fois, dans un canot sur la rivière Saint-Maurice.

On avait passé les rapides de la Manigance et de la Cuisse au milieu d’une tempête de sacres. Enfin on arrivait à la Bête-Puante et, comme le soir approchait, les hommes ont commencé à parler de camper. « Je veux que le diable m’enlève tout vivant par les pieds si je campe à la Bête-Puante, dit Tipite Vallerand. On va camper au mont à l’Oiseau, m’entendez-vous ? »

À la pensée d’aller camper là, une souleur nous avait passé dans le dos. Faut dire que le mont à l’Oiseau, c’est pas une place ordinaire. N’importe quel voyageur du Saint-Maurice vous dira qu’il aimerait cent fois mieux coucher tout fin seul dans le cimequière, que de camper en gang dans les environs du mont à l’Oiseau.

Imaginez une véreuse de montagne de mille pieds de haut, tranchée à pic comme avec un rasoir, et qui ferait semblant de se poster en plein travers du passage aux chrétiens qui veulent monter plus haut. Le cap timbe dret dans l’eau, comme qui dirait à 1’équerre ; c’est par-ci par-là des petites anses là ous’que, dans le besoin, y aurait toujours moyen de camper comme ci comme ça, à l’abri des roches ; mais je t’en fiche, mes mignons ! Allez-y voir ! Les anses du mont à l’Oiseau, ça s’appelle touches-y pas ! Ceuses qu’ont campé là, y ont pas campé deux fois, je vous le garantis.

Quand vous avez dret au-dessus de vot’campe, c’t’e grande bringue de montagne du démon qui fait la frime de se pencher en avant pour vous reluquer le Canayen avec ses airs de rien de bon, je vous dis qu’on n’a pas envie de se mettre à planter le chêne pour faire des pieds de nez.

Mais c’est pas toute. La vlimeuse de montagne en fait ben d’autres, vous allez voir. D’abord elle est habitée par un gueulard ! Un gueulard, c’est comme qui dirait une bête qu’on a jamais ni vue ni connue, vu que ça existe pas.

Une bête, par conséquence, qu’appartient ni à la congrégation des chrétiens ni à la race des protestants. C’est ni anglais, ni catholique, ni sauvage ; mais ça vous a un gosier, par exemple, que ça hurle comme pour l’amour du bon Dieu… quoique ça vienne bien sûr du fond de l’enfer.

Quand un voyageur a entendu le gueulard, il peut dire : Mon testament est faite ; salut, je t’ai vu ; adieu je m’en vas ! Pis y a des cierges autour de son cercueil avant la fin de l’année, c’est tout ce que j’ai à vous dire !

Et puis, y a ce qu’on appelle la danse des jacks mistigris. Vous savez pas ce que c’est les jacks mistigris, vous autres, comme de raison. Eh ben, j’vas vous dégoisez ça dans le fil. Vous allez voir si c’est une rôdeuse d’engeance que ces jacks mistigris. Ça prend Jos Violon pour connaître ces poissons-là.

Figurez-vous une bande de scélérats qu’ont pas tant seulement sur les os assez de peau tout ensemble pour faire une paire de mitaine à un quêteux. Des esquelettes de tous les gabarits et de toutes les corporations : des petits, des grands, des minces, des ventrus, des élingués, des tortus-bossus, des biscornus, des membres de chrétiens avec des corps de serpents, des têtes de bœufs sus des cuisses de grenouilles, des individus sans cou, d’autres sans jambes, d’autres sans bras, les uns plantés dret debout sur un ergot, les autres se traînant à six pattes comme des araignées — enfin une vermine du diable.

Tout ça avec des faces de revenants, des comportements d’impudiques, et des gueules puantes à vous faire passer l’envie de renifler pour vingt ans.

Sur les minuits, le gueulard pousse son hurlement ; et alors faut voir ressourdre c’te pacotille infernale, en dansant, en sautant, en se roulant, ruant, gigotant, se faisant craquer les jointures et cliqueter les osselets dans des contorsions épouvantables, et se bousculant pêle-mêle comme une fricassée de mardi-gras. Une sarabande de damnés quoi ! C’est ça la danse des jacks mistigris !

Si y a un chrétien dans les environs, il est fini. En dix minutes, il est sucé, vidé, grignoté, viré en esquelette ; et s’il a la chance de ne pas être en état de grâce, il se trouve à son tour emmorphosé en jack mistigris, et condamné à mener c’te vie de chien-là jusqu’à la fin du monde.

Je vous demande, à c’te heure, si c’était réjouissant pour nous autres d’aller camper au milieu de c’te nation d’animaux-là ! Pourtant Jos Violon, on y a été !

Le conteur y était. Tout est là ! La nature n’a pas d’émotion, sinon le sentiment qu’on projette sur elle, et les mots qu’on se donne pour la décrire nous renvoient notre image.

Dans la version Cadieux, le poète recrée la scène et la décrit comme un peintre classique, de retour dans son atelier, peint un paysage de mémoire.

Dans la version Jos Violon, le conteur s’installe de plain-pied dans le paysage et on saute les rapides dans « une tempête de sacres ». Le corps à corps des voyageurs avec la nuit et la forêt nous renvoie l’image de toutes les peurs et de tous les travers d’une société pauvre et colonisée, sur terre comme au ciel.

Aussi imposante et terrifiante soit-elle, la nature mauricienne est maîtrisée par les mots du conteur qui, en projetant sa frayeur sur elle, lui insufflent une vie fantasmagorique, à la façon d’un Rabelais ou d’un Hieronymus Bosch. À ses heures, monsieur Fréchette est un grand conteur.

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