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Une Charte pour la nation
N° 323 - octobre 2013

Une jeune fille, de Catherine Martin : Un hymne à la résistance, l’appartenance et l’attachement
Ginette Leroux
Chantal (magique Ariane Legault) est une adolescente tendre, dévouée à sa mère malade. Pleine de compassion, elle la soigne, prépare ses repas, et s’occupe de la maison. Son père, sans travail, fuit sa famille. Se sachant condamnée, la malade révèle à sa fille un secret qui la hante depuis longtemps. « Je rêve souvent que j’y retourne », lui dit-elle, en tendant une photo d’un paysage gaspésien. Après le décès de sa mère, Chantal, désormais sans repère familial, décide de partir. Terminus Gaspé.

Avec peu de sous dans ses poches, la jeune fille se contente de dormir à la belle étoile; le fleuve à ses pieds ou le bord de la route font l’affaire. Elle se nourrit de sandwiches et d’eau. Pour l’instant, le deuil tapisse son cœur et la grisaille le ciel.

Son errance prend fin lorsqu’elle rencontre Serge (excellent Sébastien Ricard), un agriculteur qui vit seul sur sa terre. En plus du gîte et couvert, il lui offre du travail.

Petit à petit, Chantal trouve chez Serge la stabilité, la quiétude et l’autonomie qui lui manquaient chez ses parents. Elle fait le plein d’énergie, découvre la forêt, les champs et l’air salin. Les deux solitaires se jaugent, s’observent, s’apprivoisent, se reconnaissent.

Serge, dans la jeune trentaine, est un homme de peu de mots, rangé, obstinément fermé à tous. Il s’oppose à la volonté de sa sœur de vendre la terre familiale. Elle veut l’argent, il tient à ses racines ancestrales. « Je suis né ici et je vais mourir ici, comme mon père et mon grand-père », dit-il à Chantal.

Des liens, improbables au départ, se tissent entre eux. L’homme revêche s’attendrit devant la sollicitude de Chantal. Elle prépare les repas, lui coupe les cheveux. Pour sa part, la jeune fille s’éveille à la musique classique que Serge écoute, le soir venu. Tout à coup, disparaît son air buté. Sous l’emprise de Beethoven, il ferme les yeux et se laisse bercer, complètement happé par ce monde enchanté.

À son contact, elle apprend la beauté du monde. Cette beauté qui attache l’être humain à la terre où il est né, à son histoire et à ses valeurs ancestrales. Le même sang coule dans leurs veines. Des cordes sensibles les unissent, comme un frère à une sœur. Ils sont de la même race.

« Je rêve que le spectateur découvre le film au fur et à mesure qu’il se déroule sous ses yeux », nous disait Catherine Martin lors d’une rencontre de presse quelques jours avant de partir en tournage au mois d’octobre 2012. Un pari réussi avec brio.

Contrairement à ce que l’on pourrait s’attendre, la rencontre entre l’adolescente et l’homme de trente ans n’est pas une aventure amoureuse. Il y est plutôt question d’amour fraternel et de bienveillance entre deux êtres écorchés vifs, abandonnés, forcés au repli sur soi.

La caméra douce et attentive de Mathieu Laverdière s’attarde sur les moindres détails des mouvements de la jeune fille. Tout est noté. Les gros plans mettent en valeur son regard songeur, ses gestes du quotidien, la délicatesse de ses mains qui découvrent un nouvel univers. Un contraste mordant avec des répliques courtes, souvent sèches, mais qui ont toutefois l’avantage d’aller à l’essentiel. Les personnages ne font pas dans la dentelle. Chantal et Serge évoluent dans un milieu rude. Leur langage couperet leur sert de protection.

L’action se situe en Gaspésie. Un lieu mythique pour la cinéaste qui l’a choisi pour sa lumière d’automne, ses paysages de mer et de terre, qui enveloppent les scènes extérieures d’un grand manteau aux couleurs chaudes et flamboyantes.

Saluons les prestations exceptionnelles des deux acteurs principaux, Ariane Legault et Sébastien Ricard. Ils jouent juste avec un tact et une sensibilité de tous les instants, sans compter qu’on sent qu’une véritable chimie s’est installée entre eux.

Hymne à la résistance, à l’appartenance et à l’attachement, le film de Catherine Martin s’inscrit surtout dans la beauté, celle qui nous aide à vivre. « Nous avons soif de quelque chose de plus grand que nous, qui nous élève et nous dépasse. Nous avons le désir de revenir à l’enchantement du monde », explique la cinéaste, qui dit faire du cinéma pour tenter de redonner un peu de ce ravissement qui la saisit parfois devant l’art ou la nature.

« Les sensations profondes qui nous remuent, que l’on ne s’explique pas, ce mystère qui nous rend si vivants, si présents au monde, il nous est nécessaire. Dans ce film, les êtres que j’ai mis en scène ne se doutent de rien, mais ils sont là, au centre de cet enchantement et prêts à le recevoir. Parce qu’ils sont seuls. Parce qu’ils sont ensemble. »

La richesse émotive des personnages, la beauté des images collent à la peau et nous suivent longtemps après que les projecteurs se soient éteints.

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