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Maison Rose et carré rouge
N° 322 - septembre 2013
Baccalauréat obligatoire pour les infirmières ? Le débat reprend du service
Une mesure intempestive qui fragilisera le réseau
Maude Messier
L’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) souhaite rendre le baccalauréat obligatoire à l’exercice de la profession dès 2014. Le débat sur cette question reviendra dans l’actualité en septembre avec la reprise des travaux du comité interministériel chargé de ce dossier.

À ce jour, les infirmières peuvent passer l’examen de l’OIIQ, pour l’obtention d’un permis de pratique, au terme de leur formation collégiale de trois ans. Celles qui le souhaitent peuvent ensuite poursuivre des études universitaires, selon la formule DEC/BAC, instaurée il y a environ dix ans pour hausser le taux de diplomation universitaire.

« Cela a bien fonctionné, le tiers des infirmières détiennent une formation universitaire à l’heure actuelle », d’indiquer en entrevue la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), Régine Laurent.

Comparant le taux de diplomation universitaire des infirmières du Québec à celui des autres provinces, l’OIIQ invoque « l’évolution accélérée des connaissances scientifiques et technologiques, la transformation du système de santé, avec un déplacement des soins vers la communauté, la complexification des besoins de soins de la population », pour réclamer un virage important dans le « rehaussement » de la formation universitaire des infirmières.

La présidente de la FIQ relativise les choses : « On leur demande quels sont ces changements qui nécessitent un baccalauréat pour la dispensation des soins ? Personne ne peut nous répondre. »

Régine Laurent explique que le programme universitaire touche des aspects plus larges de santé publique, de soins complexes et de mise sur pied de programmes spéciaux. « Mais ça n’a rien à voir avec les compétences pour prodiguer des soins. Ce n’est pas vrai que les bachelières exécutent au quotidien des tâches qui nécessitent cette formation. Il faut bien comprendre que, quand on parle du dossier de la formation initiale des infirmières, à l’heure actuelle, ça ne change rien pour le patient, pour la dispensation des soins. »

Alors que l’OIIQ invoque « la complexification des besoins de soins de la population et l’élargissement du champ d’exercice de l’infirmière » pour expliquer la nécessité d’une formation universitaire obligatoire, Régine Laurent rappelle, avec une certaine exaspération, que les infirmières ont, grâce à leur formation, des compétences qui ne sont toujours pas exploitées par le réseau.

« Justement, les infirmières pourraient faire beaucoup plus avec leur formation actuelle. Ça fait douze ans que la Loi 90, sur les ordonnances collectives, a été adoptée. Ça ne se fait dans aucun établissement. Il y a des protocoles oui, mais pas d’ordonnance collectives. »

Une situation qui exaspère la dirigeante syndicale qui plaide pour que les infirmières puissent participer à une plus grande accessibilité des soins de santé de première ligne.

Le rehaussement de la formation initiale est-il un faux débat ? « Pour le moment, la véritable urgence est de faire en sorte d’améliorer l’accessibilité aux soins. On connait le problème et on a les solutions, qu’est-ce qu’on attend ? »

Pour la FIQ, la formation collégiale en soins infirmiers est qualifiante, aucun doute là-dessus. « Personne n’est contre la vertu, et nous pensons que les études universitaires sont un avantage à la profession, mais je ne pense pas que nous soyons rendus à l’imposer. Les structures ne sont pas là. Ça fragiliserait le réseau collégial et ça accentuerait la pénurie. »

Une position que partage la Fédération des cégeps. La formation collégiale est offerte sur tout le territoire du Québec, dans plusieurs établissements, ce qui la rend accessible. Ce qui ne serait pas nécessairement le cas pour un programme universitaire.

« Il faut y penser comme il faut avant de demander à des jeunes femmes de s’expatrier pour étudier à l’université, surtout quand on sait que les jeunes qui quittent les régions n’y reviennent pas. »

La Fédération des cégeps a mené un sondage auprès des étudiantes l’an dernier qui révèle que 73 % des répondantes sont contre l’idée du BAC obligatoire et que 42 % n’auraient pas choisi la profession si le BAC avait été ­obligatoire.

C’est aussi le pouls que Régine Laurent dit avoir senti lors des consultations menées auprès de ses membres. « Plusieurs ont affirmé que, compte tenu des conditions actuelles, horaires de fin de semaines, de soir, etc., elles auraient alors choisi une autre profession. »

Un son de cloche qui devrait alarmer le ministère de la Santé et des Services sociaux, selon Mme Laurent, vu le contexte de pénurie de main-d’œuvre. « Dans six ou sept ans maximum, 15 000 infirmières seront qualifiées pour partir à la retraite. On ne peut pas se permettre d’en perdre une seule, dans aucune région. »

La FIQ propose ce qu’elle appelle le modèle intégré. « Maintenons les voies actuelles d’accès à la profession tout en offrant des conditions facilitantes, financières et humaines, pour celles qui souhaitent poursuivre leurs études. » Une solution qui devrait accélérer le taux de diplomation, juge la FIQ, tout en évitant de fragiliser le réseau et de compromettre la dispensation des soins.

Elle indique, par exemple, que des congés pour la poursuite des études sont prévus dans les conventions collectives, mais que les employeurs les refusent la plupart du temps.

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