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Maison Rose et carré rouge
N° 322 - septembre 2013
Le transport par oléoduc du pétrole sale de l’Alberta
L’argument attrape-nigaud de la création d’emplois
Pierre Godin *
Ne serions-nous qu’une poubelle où déverser les produits dangereux hautement toxique, comme le pétrole provenant des sables bitumineux ? Et tant pis pour les risques courus par ses citoyens, comme ceux de Lac-Mégantic qui viennent d’en payer un prix effarant ?

Regardez bien ce qui se mijote dans le transport par oléoducs du pétrole sale des sables bitumineux albertains avec l’accord de Pauline Marois et la cupidité agissante de nos Chambres de Commerce qui, porteuses de valises attitrées, sont toujours prêtes à applaudir les initiatives des autres pourvu qu’elles en ramassent quelques miettes.

Les « miettes », dans ce cas-ci, ce serait des jobs pour les Québécois. Il faut écouter la patronne des Chambres de Commerce, Françoise Bertrand, faire miroiter les milliers d’emplois qui viendraient avec les pipelines. L’un, situé dans le sud de l’Ontario, serait inversé pour faire couler le pétrole des sables bitumineux jusqu’à Montréal. L’autre traverserait notre province d’ouest en est pour aller mourir au Nouveau-Brunswick.

Pour nous convaincre de leur bonne foi, les gens d’affaires exhibent un sondage Crop démontrant que 60 % des Québécois veulent du pétrole albertain ! Même sale et même universellement dénoncé à cause de la pollution élevée générée par sa production !

« La plus grosse bombe carbone de la planète », assurent les écologistes. Crop, vous savez à qui ça appartient ? Aux proprios du quotidien La Presse, dont le navire amiral, Power Corporation, a les bras plongés jusqu’aux coudes dans l’exploitation des sables bitumineux. Vous voyez le lien ?

Françoise Bertrand n’est pas la seule à brasser du vent. Aux États-Unis comme au Québec où le taux de chômage est plus élevé qu’ailleurs, l’argument des jobs constitue l’attrape-nigaud par excellence. Agressés par les pétroliers albertains de TransCanada et leur projet de pipeline Keystone XL, qui filerait d’Edmonton jusqu’au Texas, les Américains résistent aux sirènes du pétrole bitumineux qui leur promettent mer et monde. Nous, on tombe dans le piège.

Opposé à l’oléoduc Keystone XL à cause de ses risques environnementaux énormes « pour les Américains, les Canadiens et même l’ensemble de la population mondiale », selon les mots mêmes du président Obama, celui-ci vient en plus de réduire à une peau de chagrin les 13 000 emplois promis par les promoteurs durant la construction et les 118 000 autres qui suivraient sous forme de retombées diverses.

Dans une entrevue au New York Times, Obama a estimé que, durant la phase de construction de l’oléoduc, on créerait tout au plus 2 000 emplois et par la suite…de 50 à 100. Des bagatelles dans une économie de 150 millions de travailleurs !

Chez nous, si jamais les « milliers » d’emplois créés par les oléoducs d’Enbridge ou de TransCanada ne tenaient pas du mirage, ou du marketing, ce serait le Nouveau-Brunswick, non le Québec, qui récolterait la manne, et les jobs allant avec.

Car c’est dans les raffineries de la province voisine, terminus du pipeline maudit de TransCanada, que serait transformé le pétrole des sables bitumineux après avoir coulé en douce à travers la belle province, sous le nez de ses habitants indifférents. Mis à part quelques milliers de barils destinés aux deux dernières raffineries québécoises de Montréal-Est et de Lévis.

Des sucettes pour les « natives » en guise de remerciement pour avoir facilité l’acheminement sans contestation du pétrole albertain d’ouest en est, autrement dit, from coast to coast… Le destin du Québec sera-t-il de toujours servir de « corridor » pour transporter d’ouest en est, ou d’est en ouest, la richesse des autres ?

« Ça vaut la peine d’embarquer avec nous, on a du travail à donner », est venu dire aux gens d’affaires titillés de Montréal un lobbyiste des sables bitumineux, émissaire de la compagnie TransCanada. « Nous serons en activité pendant 35 ans. Il y aura beaucoup d’occasions d’affaires, mais nos règles sont très strictes, vous devrez les suivre à la lettre. »

Finie la leçon du maître d’école albertain aux petits écoliers québécois… Au Québec, Pauline Marois et ses ministres, zézayant et temporisant dans ce dossier comme dans ceux de la langue, du gaz de schiste ou des redevances minières, voient d’un œil favorable les projets de pipeline. Le ministre de l’Environ­nement Blanchet insinue même avec cynisme que l’opposition est plus « philosophique » que réelle.

En Colombie-Britannique, c’est une autre partie qui se joue. L’oléoduc Northern Gateway projeté par Enbridge pour acheminer le pétrole albertain jusqu’au Pacifique en traversant cette province de bord en bord, fait face à une levée de boucliers, comme aux États-Unis. Non seulement de la part des écolos, mais aussi et surtout du gouvernement de Victoria qui le trouve inacceptable à cause de ses impacts négatifs sur l’environnement.

Mais, il y a plus. Assumant 100 % des risques terrestres de déversement de pétrole, puisque l’oléoduc parcourait plus de 600 kilomètres sur son territoire, la première ministre Christy Clark, pas plus tarte que les autres, veut aussi sa part du gâteau. Avant de dire oui, elle exige sa juste part des 81 milliards de dollars de revenus fiscaux anticipés. Et pour marquer le coup, elle a claqué la porte du Conseil de la fédération canadienne qui n’arrivait pas à s’entendre sur la question de l’énergie et des projets de pipeline. En quête de débouchés pour son pétrole, l’Alberta y jouait les emmerdeuses.

Chez nous, jusqu’à preuve du contraire, les inquiétudes environnementales soulevées par les projets de pipeline ne semblent pas de nature à refréner l’enthousiasme délirant de nos Chambres de Commerce. On n’a entendu rien de bien convaincant de leur part, à ce sujet. À l’exception du cliché d’usage sur le « développement durable » qui ne serait pas menacé par le transport par pipeline d’un pétrole plus lourd et plus toxique que le pétrole conventionnel.

Rien non plus de leur part en ce qui concerne les redevances et les bénéfices fiscaux que le Québec pourrait réclamer, à l’exemple de la Colombie-Britannique.

Du côté du gouvernement Marois, ce n’est guère mieux. On est dans le brouillard. Ses ministres Yves-François Blanchet et Martine Ouellet, tous deux parties prenantes au dossier, se contredisent l’un l’autre. On ne sait trop vers quel port les marins péquistes naviguent. En campagne électorale, le capitaine Marois a promis de réduire nos importations de pétrole pour faire plus de place à l’énergie québécoise. Et voilà qu’elle accueille maintenant à bras ouvert le pétrole sale albertain. Allez donc comprendre !

*Écrivain, journaliste et biographe.

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