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Une île, une ville et pas de syndicat !
N° 194 - novembre 2000

Les travailleurs intellectuels ne cessent pas d’être des ouvriers
Jacques Pelletier
La classe ouvrière existe-t-elle toujours ? Certains, on le sait, le mettent en doute sous prétexte que celle-ci se serait non seulement recomposée mais serait disparue suite aux bouleversements engendrés par la révolution technologique.

Du coup, certains éléments de la classe auraient connu une sorte de promotion sociale qui leur aurait permis d’accéder à la vaste nébuleuse que constituerait la « classe moyenne ». D’autres, par ailleurs, auraient subi un déclassement par le bas, devenant chômeurs puis assistés sociaux, et étant donc exclus de la vie sociale active.

Qu’en est-il en réalité ? L’essai publié récemment par Marie Nicole l’Heureux sur les papetiers de Windsor est de nature à remettre en question ce lieu commun de l’idéologie dominante. Non seulement la classe ouvrière existe toujours, mais elle conserve encore aujourd’hui une conscience claire de ce qui la caractérise et la distingue des autres groupes sociaux, en particulier des patrons dont elle sait très bien qu’ils appartiennent à un « autre monde » dont les intérêts sont différents des siens.

Cela apparaît clairement au terme d’une enquête qu’elle a menée auprès des papetiers de Windsor confrontés à une innovation technologique proposée par les patrons et qui était de nature à remettre en question non seulement leurs habitudes de travail mais leur conscience collective elle-même et leur appartenance au milieu social très dense de la ville de Windsor.

Des travailleurs manuels intellectuels

Au milieu des années 1980, la Domtar, pour soutenir la concurrence au niveau international, doit moderniser ses installations de l’usine de Windsor, qui constitue elle-même le cœur de cette petite municipalité. Cette opération de modernisation implique la formation des travailleurs aux nouvelles technologies et ils seront associés à cette démarche, à la fois comme « étudiants » et comme instructeurs. L’expérience n’est pas banale 0 elle suppose un changement complet du rapport au travail, à la production qui ne procède plus de la manipulation directe des machines mais de leur contrôle par l’intermédiaire des ordinateurs. Les ouvriers, de travailleurs manuels qu’ils étaient jusque là, deviennent des travailleurs intellectuels pour ainsi dire, sans cependant que leur maîtrise du processus global de production augmente pour autant.

Comment ce profond changement a-t-il été vécu par les ouvriers ? C’est à cette question que l’auteure s’attarde essentiellement dans son ouvrage et qu’elle analyse à partir des témoignages des acteurs largement mis à contribution, non sans quelques répétitions et redondances à l’occasion. Il en ressort que le stress est plus important dans la nouvelle usine que dans l’ancienne, que les rapports entre les ouvriers et la direction sont devenus plus formels et plus distants, et parfois conflictuels notamment avec les ingénieurs, que les liens entre les travailleurs eux-mêmes sont moins directs et moins chaleureux, la nouvelle organisation de l’entreprise conduisant à une plus grande spécialisation et menaçant du coup l’esprit d’équipe.

La fierté ouvrière est toujours là

La modernisation a un prix 0 elle favorise la formalisation et l’abstraction des rapports de travail et met en péril la longue tradition communautariste du groupe. Celle-ci peut survivre à condition que les travailleurs s’approprient les nouveaux instruments de travail, comme c’est progressivement arrivé à Windsor, et qu’ils conservent un sentiment d’appartenance collective. Or, signale l’auteure dans sa conclusion, il semble bien que ce soit le cas, la révolution technologique ayant entraîné une réaffirmation de la conscience « fière » des papetiers de Windsor.

Cette conscience collective forte ne se traduit pas nécessairement sur le plan politique ni même sur le plan de la militance syndicale. Le syndicat des papetiers a mené ses grandes luttes avant la construction de la nouvelle usine et la modernisation de l’entreprise. Mais sa cohésion sociale demeure et c’est l’essentiel car elle constitue la donnée de base à partir de laquelle de nouvelles luttes pourront éventuellement apparaître dans le cadre d’un projet de transformation global de la société faisant place à l’autonomie et à l’initiative ouvrières.

On trouvera dans le livre de Marie Nicole L’Heureux un portrait d’autant plus juste de ce groupe qu’il est d’une certaine manière le produit des acteurs eux-mêmes. Pierre Vadeboncoeur, dans sa préface, insiste avec raison sur le caractère original d’une démarche qui s’appuie essentiellement sur les témoignages des intéressés qui dressent ainsi eux-mêmes un portrait de leur groupe et de sa façon de lire le monde et de s’y inscrire, en tenant compte à la fois des exigences du présent et des enseignements d’une longue tradition de fraternité et de solidarité agissante.

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