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N° 321 - juillet 2013
Le portulan de l’histoire
L’exil de Louis Fréchette à Chicago
Jean-Claude Germain
À vingt-six ans, Louis Fréchette est le directeur fondateur d’un journal lévisien de peu de lecteurs, et un avocat sans cause. Il ajoute un nouveau titre, celui d’exilé, à sa liste d’emplois mal rémunérés. La raison de son départ est longtemps demeurée nébuleuse.

Dans son Histoire de la Presse Franco-Américaine, Alexandre Bélisle rapporte un fait singulier que Fréchette lui a confié en 1903. En 1865, Médéric Lanctôt, un confrère avocat et journaliste qui habite Montréal, recommande vivement à son attention un certain colonel Suderland. Fréchette accepte volontiers d’organiser pour lui une visite guidée de Québec et de ses fortifications. Pour découvrir ensuite que ledit colonel était un espion à la solde de la cause fénienne. Lorsque le cicérone d’un jour fait part à ses amis de son imprudence, leur réaction est sans équivoque : il doit quitter le pays au plus sacrant.

Fondé aux États-Unis en 1858, le mouvement révolutionnaire irlandais des Féniens s’est donné pour mission de combattre la domination britannique par les armes. Son fantasme est de conquérir le Canada pour le troquer en échange de l’indépendance de l’Irlande.

On peut douter grandement du sérieux de la menace fénienne, mais Fréchette n’invente pas la paranoïa collective qu’elle a engendrée au Bas-Canada. Un an plus tard, dans la nuit du 8 mars 1866, Montréal s’éveille au bruit des grelots des chevaux qui galopent dans les rues. La nouvelle que « Les Féniens arrivent ! » se répand d’une maison à l’autre et de fenêtre en fenêtre. À quatre heures du matin, les volontaires sont prêts pour l’inspection sur le Champ de Mars. Des centaines d’hommes se retrouvent sous les armes. On installe des sentinelles un peu partout. Les suspects sont fouillés.

Tout cet opéra-bouffe militariste est le seul fruit d’une rumeur persistante annonçant une attaque des Féniens, avec l’appui des Irlandais montréalais, pour la prochaine Saint Patrice. Plus le jour de la fête approche, plus la psychose de la guerre s’amplifie. Le 15 mars, le Canada-Uni tout entier est mobilisé et sa défense est assurée par environ 10 000 soldats réguliers, 11 000 volontaires en service actif aux frontières, 15 000 miliciens prêts à marcher à une heure d’avis et 80 000 autres en réserve.

Le 17 mars, pas l’ombre de l’ombre d’un raid fénien ne vient troubler le défilé des Irlandais. C’est une fausse alerte ! Le lendemain, tous les journaux ne masquent pas leur déception. Tout ce bruit pour rien !

Après un détour par New York, Fréchette s’établit à Chicago, où il rejoint l’importante colonie de Canayens qui résident à Brighton Park, dans la paroisse Saint-Joseph. Son séjour est à l’image d’une ville dont la population a grandi de 30 000 à 300 000 habitants en vingt ans.

Aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années ! Il fonde une succursale de la Société Saint-Jean Baptiste, s’applique à contrer les tentatives d’anglicisation menées par le clergé irlandais et décroche le boulot de secrétaire d’administration du Land Department of the Illinois Central Railroad Company, où il succède à Thomas Dickens, le frère du grand romancier britannique.

Il collabore à L’Observateur de Chicago, tout comme il est de la fondation de L’Amérique, l’organe du parti républicain auprès des groupes français, et fait campagne à la Convention nationale de Chicago pour soutenir la candidature présidentielle du général Ulysse S. Grant, vainqueur de la Guerre de Sécession.

Dès son arrivée en 1866, Fréchette rédige et publie un brûlot, La Voix de l’exilé, qui le rend célèbre au Québec. Imaginez un instant que vous êtes à l’aube de la Confédération !

Vous êtes un homme politique, un notable ou un membre du clergé, bref, un bleu bon teint. Vous n’avez aucune raison de vous plaindre d’un régime qui sert très bien vos intérêts. Le système est corrompu – au point d’en être gênant – mais c’est dans la nature humaine. Et vous ouvrez cette brochure enflammée qui vous chauffe les oreilles.

« Ô Papineau, Viger, patriotes sublimes ! / Lorimier, Cardinal, Chénier, nobles victimes ! Ils, ne se vendaient pas, ceux-là ! Leur âme sainte, / Fidèle à tout devoir, insensible à la crainte, / N’écoutait que la voix de nos droits outragés ; / Flagellant sans pitié les tyrans et les traîtres, Ils ne baisaient pas, eux, les souliers de nos maîtres. Mon Dieu, que les temps sont changés ! /

Mais lui, le chef, qu’est-il, ce vantard hypocrite / Qui porte sans rougir tant d’infamie écrite / Sur son front impudent ? Oui, qu’est-il, après tout ? / Hargneux quand il se tait, insolent quand il parle, Paillasse à Burlington, déserteur à St. Charles, / Rampant à Londres et gueux partout. » Difficile de ne pas reconnaître George-Étienne Cartier.

L’exil de Fréchette aux États-Unis, avec quelques allers-retours au Québec, va durer cinq ans. En 1870, il quitte momentanément la cité venteuse. L’Amérique, comme le parti républicain, a pris fait et cause pour l’Allemagne dans le conflit franco-prussien et les pugilats dans la rue avec les partisans des Huns sont fréquents. Fréchette et son grand ami Alphonse Leduc ont choisi de s’éclipser en explorant le Mississipi jusqu’à la Nouvelle-Orléans.

Peine perdue ! « Un soir qu’ils assistent à une pièce de théâtre où l’on fait des allusions blessantes à la France, nos compatriotes sifflent et protestent d’une manière un peu tapageuse, raconte L. O. David, À côté d’eux un Allemand, qui occupe une loge avec des dames, les prie de se taire », .

Fréchette défend vivement son droit démocratique de siffler autant que d’applaudir et somme le fâcheux de se faire voir. L’Allemand furieux le traite à son tour d’insolent et lui remet sa carte. C’est un ancien officier de l’armée impériale. Il lui enverra ses témoins le lendemain matin.

« Louis Fréchette ne reculait devant aucun défi et aucun danger, poursuit L. O. David. Mais là, n’ayant jamais fait d’escrime, il se trouvait, malgré sa grande force physique, un peu désemparé devant un combat avec un maître de l’épée ».

Fréchette l’a confirmé par la suite. « Au fond j’étais un peu inquiet, mais j’étais à l’âge où l’on croit peu à la mort et pour dire la vérité, Leduc ne m’a pas laissé penser aux résultats de la rencontre.

À 4 heures du matin, nous étions sur le terrain, et, après les préparatifs d’usage, nous avons croisé le fer. L’officier n’a pas mis de temps à constater qu’au mieux, je ne pouvais que me protéger par des parades vigoureuses. J’évitais toutes ses attaques avec sang-froid et ma vigueur paraissait le surprendre.

Enfin, voulant en finir, il me porte un coup droit en pleine poitrine. Je parviens à faire glisser son épée qui m’atteint à la cuisse. Le sang coule et je tombe sans faire trop de résistance. J’étais heureux de m’en être tiré à si bon compte. Très bien ! m’a dit Leduc en m’aidant à me relever. Je suis content de toi, tu es un brave ! »

Pour L.O. David, son compagnon d’armes dans la défense de plusieurs causes nationales, Fréchette avait plutôt l’air d’un mousquetaire ou d’un dragon que d’un poète. « Superbe de nature et de mine, bâti en athlète et débordant de vie, avec autant de force dans les bras que dans la tête, aussi redoutable par le poing que par la plume. Personne n’aurait osé lui reprocher d’être timide ou lâche ».

Son courage obstiné va l’aider dans les luttes électorales qui l’attendent. Parce que Louis Fréchette revient définitivement au Québec après le grand incendie de Chicago de 1871, où tous ses manuscrits ont été détruits. Son retour est triomphal, mais ses triomphes électoraux sont plus aléatoires. Il est battu, puis élu à la faveur du revirement qui a porté les libéraux d’Alexander Mackenzie au pouvoir à Ottawa en 1874, puis défait et re-défait ! Mais en 1880 avec le prix Montyon, c’est son année .

Tout comme c’est l’année de la France ! Après presque un siècle d’absence, la République française a amorcé un rapprochement avec son ancienne colonie. La Banque de Paris et des Pays-Bas a consenti un prêt de 4 millions à un taux d’intérêt annuel de 5 % au gouvernement de la province de Québec. C’est une première !

Le premier ministre Chapleau en a eu l’initiative. Ottawa a tenté en vain de lui mettre des bâtons dans les roues. L’attirance était naturelle. « Les capitaux français ne ressemblent pas aux capitaux ordinaires. Ils sont susceptibles de subir l’influence des sentiments », a-t-on pu lire dans les journaux du Québec.

C’est également l’année de la « Divine » ! Sarah Bernhardt a entrepris la conquête de l’Amérique et après cette première visite de 1880, elle reviendra huit fois à Montréal sur une période de trente-cinq ans.

Lorsqu’elle débarque à la gare Windsor en décembre, elle est accompagnée par le maire Honoré Beaugrand, le sénateur Thibodeau et le poète lauréat Louis Fréchette. Ils se sont rendus à Saint Albans pour lui faire escorte.

« Le train stoppa et un bruit sourd, grandissant de seconde en seconde, me tint l’oreille au guet, raconte l’actrice elle-même dans ses Mémoires, ce bruit se fit bientôt musique et c’est dans un formidable Hurrah vive la France ! poussé par 10 000 poitrines soutenues par un orchestre jouant La Marseillaise que nous fîmes notre entrée à Montréal ».

Après l’arrivée en gare, La Divine préfère oublier de noter la bienvenue officielle avec gerbes de fleurs par un froid de -22° F. Qui oserait le lui reprocher ?

« Qu’on se représente Sarah Bernhardt, côté jardin, pâle ou plutôt jaune, lasse et plus maigre que jamais, descendant d’un wagon dont le mouvement lui a donné le mal de mer », se délecte La Minerve en décrivant la scène.

« Côté cour, Monsieur Fréchette essoufflé, boursouflé, riche en couleurs, met genou à terre et le front dans la poussière pour saluer l’actrice », poursuit le reporter qui a le sens du ridicule, ,

Il faut avouer que cette mise en scène a tout pour l’inspirer. Quelle occasion inespérée pour un journal bleu de se moquer d’un poète rouge. « Citons seulement quelques vers de son Ode à la diva que le lauréat a déclamé de sa voix tonnante », propose perfidement le ­journaliste.

« Salut, Sarah ! Salut charmante Dona Sol ! / Lorsque ton pied mignon vient fouler notre sol / Notre sol couvert de givre... » Deux pieds de neige, grommelle l’actrice transie, « vous appelez ça du givre ? » Mais l’oiseau des neiges n’a d’ouïe que pour le chant de sa poésie et la fleur boréale s’épanouit par anticipation en scandant : « Oui, c’est au doux printemps que tu nous fais rêver / Oiseau des pays bleus, lorsque tu viens braver l’horreur de nos saisons perfides… »

Emmitouflée dans sa crémone, La Divine laisse échapper ; « Vos vers sont charmants, cher maître ! Donnez-les-moi, je vous prie, je vous apprendrai à les lire ! »

En s’arrêtant à Montréal, Sarah Bernhardt ne brave pas uniquement que le froid de la nature, mais celui de la censure fulminatoire de Monseigneur Fabre. « Pour me rendre ma gaieté, il a fallu la colère de l’Évêque de Montréal qui a défendu à ses ouailles de paraître au théâtre », se remémore l’actrice.

L’anathème a eu peu d’effet. Le public accourt de toutes parts et les quatre représentations prévues connaissent un succès colossal. Adrienne Lecouvreur, Frou-frou, La Dame aux camélias et Hernani donnent d’excellentes recettes. Le soir de la dernière, on dételle les chevaux du traîneau de Sarah. C’est l’euphorie ! Les notables retrouvent leur vigueur de carabins pour le traîner et ramener La Divine à son hôtel en triomphe.

Lors de son séjour à Montréal, elle en a profité pour effectuer une dangereuse expédition à Caughnawaga. Son protecteur est Louis Fréchette. « Singulier pays où les sauvages sont civilisés et où les poètes sont gras ! » a-t-elle laissé tomber de sa voix d’or à la diction impeccable.

Étrange continent surtout, où, sauf à Montréal, les auditoires portent aux nues une actrice dont ils ne comprennent pas un traître mot des pièces qu’elle interprète !

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