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Le free mining, Martine Ouellet s'explique
N° 321 - juillet 2013

Amir Khadir et la dérive sectaire de Québec solidaire
Marc Laviolette et Pierre Dubuc*
Dans une Lettre ouverte aux indépendantistes, le député Amir Khadir précise la stratégie politique de Québec solidaire pour l’indépendance du Québec.

De façon conséquente avec les décisions du dernier congrès de son parti, excluant toute alliance possible avec d’autres partis politiques, l’ex co-porte-parole y va d’une charge à fond de train et sans appel contre le Parti Québécois.

Le bilan des politiques adoptées par le gouvernement du Parti Québécois depuis son accession au pouvoir est, selon Amir Khadir, totalement négatif. Les bons coups (fermeture de Gentilly II, l’abandon de l’exploitation de l’amiante, la révocation de la loi 78 et de la hausse des frais de scolarité, etc.) ne sont même pas mentionnées, ni le fait que le statut minoritaire du gouvernement à l’Assemblée nationale rend sa marge de manœuvre quasi-inexistante.

C’est la rupture totale avec le Parti Québécois, conformément à la décision du congrès de QS de cataloguer le PQ de parti néolibéral, au même titre que le Parti Libéral. Aucune mention du scrutin proportionnel, la revendication phare de QS depuis sa création, et dont on a toujours laissé sous-entendre qu’elle aurait pu constituer la base d’une alliance avec le Parti Québécois.

Le message est clair : désormais, Québec solidaire fera cavalier seul. Que les promoteurs de la « convergence nationale » en prennent bonne note !

« L’analyse de classe » d’Amir Khadir

Amir Khadir appuie ses propos sur une « analyse de classes ». Selon lui, c’est à tort que des indépendantistes entretiennent l’espoir qu’« une partie de l’élite économique donnera à nouveau, un jour, comme en 1995, son feu vert » au Parti Québécois pour tenir un nouveau référendum.

« Force est de constater, explique-t-il, que les choses ont bien changé. L’élite économique dominante du Québec est si bien intégrée à celles de Bay Street et de Wall Street qu’elle en épouse tous les grands desseins politiques. »

Quant au segment nationaliste du Québec Inc., il serait de plus en plus « ténu et isolé ». Même le ralliement de Pierre-Karl Péladeau au projet souverainiste, s’il se confirmait, ne serait pas significatif parce qu’il « représente une fraction très minoritaire du milieu patronal québécois ».

L’approche de la direction du Parti Québécois qui, selon le député de Mercier, « attend de toute évidence une permission du milieu patronal qui ne viendra pas », est un cul-de-sac.

L’exemple de l’Équateur

Devant un tel constat, le député de Mercier propose une stratégie alternative. Il s’inspire de l’expérience du gouvernement du président Rafael Correa de l’Équateur qui, « après six années de pouvoir, et en dépit de la farouche opposition des élites d’affaires, des grands groupes médiatiques et même de l’Assemblée nationale », a réussi d’accroître son appui électoral en récoltant 58 % des voix.

Comment au Québec susciter un tel engouement populaire ? Amir Khadir mentionne les qualités personnelles indéniables de Correa – sa détermination, son audace – et ses politiques populaires. Mais, il y a plus que cela.

« Le succès de Correa, d’expliquer le dirigeant de QS, repose sur les espaces de liberté politique conquises par le peuple équatorien, tout particulièrement grâce au processus de la constituante de 2008. »

La mise sur pied d’une telle Assemblée constituante au Québec représente, pour Amir Khadir, la réponse à « la question cruciale à laquelle il faut donc répondre, soit de savoir quelles conditions faut-il réunir pour recueillir le plus large appui possible des couches populaires ».

Le piège fédéraliste de la Constituante

Nous partageons, avec le député de Mercier, le même enthousiasme à l’égard du leadership exercé par Rafael Correa, surtout lorsqu’on le compare au leadership mollasson, hésitant, flottant, tergiversant de la direction péquiste.

Cependant, bien que nous ne puissions faire ici une analyse plus détaillée de la situation politique en Équateur, nous pouvons quand même faire remarquer qu’on a affaire à un régime présidentiel et, surtout, que l’Équateur est un pays indépendant !

Dans d’autres textes, nous avons dit tout le mal que nous pensions de la stratégie de Québec solidaire d’accession à l’indépendance par la tenue d’une Assemblée constituante. Nous avons montré qu’on ouvrait ainsi la porte toute grande aux tentatives de déstabilisation, à côté desquelles les manœuvres fédéralistes, pour voler la victoire au référendum de 1995, apparaîtraient comme des jeux d’enfants.

En fait, Amir Khadir et Québec solidaire ont eux-mêmes ouvert cette porte en affirmant qu’« il ne fallait pas présumer de l’issue des débats » et que l’Assemblée constituante pourrait déboucher sur une adhésion du Québec à la Constitution du Canada ! « L’indépendance si nécessaire, mais pas nécessairement l’indépendance », comme l’a résumé Amir Khadir sur les ondes d’une radio montréalaise.

Le Parti Québécois, navire amiral de la coalition souverainiste

Venons-en maintenant à la caractérisation du Parti Québécois comme parti néolibéral. En passant, nous serions curieux de savoir comment la direction de Québec solidaire caractérise le NPD, un parti pour lequel elle a appelé à voter, lors du dernier scrutin fédéral, et avec lequel QS entretient des « liens fraternels ».

Quelle étiquette QS accole-t-il à un parti qui vient d’enlever de son programme toute référence au socialisme, qui s’est prononcé pour le libre-échange et l’exploitation des sables bitumineux, et qui est dirigé par un ancien ministre libéral, membre du cabinet Charest, et, par surcroît, ancien avocat d’Alliance-Québec ?

Quant au Parti Québécois, nous avons critiqué publiquement, et à plusieurs reprises, l’obsession du déficit zéro qui lui tient lieu de politique et qui corrompt l’ensemble des initiatives du gouvernement Marois, et nous savons que cette opinion est largement partagée au sein du parti et de la députation.

Il n’en demeure pas moins que le Parti Québécois, fort de ses 90 000 membres, demeure le seul parti de masse au Québec et constitue toujours le vaisseau amiral de la coalition ­souverainiste.

La stratégie de QS : provoquer l’éclatement du PQ

Les décisions du dernier congrès de QS et la « Lettre ouverte aux souverainistes » d’Amir Khadir rendent tout à fait limpide la stratégie de Québec solidaire pour la prochaine élection: provoquer la défaite du Parti Québécois et son éclatement.

D’ailleurs, déjà, lors de la dernière campagne électorale, Françoise David avait formulé cet objectif. Dans une autre entrevue au Devoir (25 août 2012), elle déclarait : « Après tout, s’il n’y a plus de vaisseau amiral de la souveraineté, mais plutôt une flottille, et que Québec solidaire en fait très sérieusement partie, j’en serai ravie ».

Cela nous rappelle l’attitude des sectes trotskistes face au démantèlement de l’Union soviétique. Ayant depuis toujours critiqué l’URSS – à tort ou à raison, là n’est pas la question – elles croyaient qu’elles bénéficieraient de son éclatement. Il n’en fut rien. Au contraire, elles furent également emportées par le torrent néolibéral qui déferla sur les pays de l’Est, au lendemain de la chute du mur de Berlin.

Si le PQ venait à disparaître, nous nous retrouverions devant une multitude de chapelles et Québec solidaire n’en tirerait pas profit, parce que la question nationale n’est pas l’axe principal de son action. Que nombre de militants indépendantistes, déçus du Parti Québécois, préfèrent aujourd’hui rallier les rangs d’Option Nationale plutôt que QS en est la preuve.

La droite, à l’offensive

Au cœur de l’analyse mise de l’avant par Amir Khadir, il y a une appréciation « euphorique » de la conjoncture politique nationale et internationale. Dans sa Lettre ouverte, il s’extasie devant « l’extraordinaire effervescence du printemps québécois » et « le soulèvement citoyen contre l’exploitation du gaz de schiste ». Il aurait pu ajouter les événements du « printemps arabe ».

Nous saluons, nous aussi, ces magnifiques soulèvements populaires. Mais leur transposition sur le terrain politique est une autre affaire. Une vieille maxime de la gauche affirme que « sans théorie révolutionnaire, il n’y a pas de mouvement révolutionnaire ». Aujourd’hui, une telle théorie fait défaut à la gauche.

Nous ne sommes pas dans une situation comparable à celle qui prévalait, par exemple, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que des situations révolutionnaires existaient dans certains pays avancés et dans plusieurs pays coloniaux, avec la présence de partis politiques socialistes ou communistes prêts à assurer la direction de ces mouvements.

Au contraire, force est de constater que la roue de l’Histoire s’est mise à tourner à l’envers. La débâcle du camp socialiste a emporté dans ses eaux glacées une bonne partie de l’héritage du mouvement ouvrier et du mouvement d’émancipation des peuples opprimés. Dans plusieurs régions du monde, l’islamisme, une idéologie féodale, a remplacé le socialisme démocratique comme force d’opposition à l’impérialisme.

Faute de théorie révolutionnaire, les forces progressistes sont partout, à travers le monde, sur la défensive. À moins de considérer l’Islam radical comme la « théorie révolutionnaire » du XXIe siècle !

En fait, dans plusieurs pays, des groupes du courant altermondialiste flirtent avec cette idée et acceptent d’être les « compagnons de route » et les « idiots utiles » de la mouvance islamiste. Québec solidaire n’y échappe pas, comme en témoigne sa défense du voile islamique, tout en affirmant, bien entendu, vouloir lutter contre le patriarcat !!! Cherchez l’erreur !

En Amérique du Nord, des mobilisations démocratiques, aussi importantes que le mouvement étudiant du « printemps érable », ne peuvent faire oublier que la classe dirigeante est à l’offensive contre le mouvement syndical et le mouvement populaire.

Aux États-Unis, plusieurs États (Wisconsin, Michigan, etc.), qui étaient des bastions du syndicalisme, sont passés dans le camp des « Right to Work States ». Au Canada, le gouvernement Harper a adopté la loi sur la « transparence syndicale » et menace d’enlever la formule Rand aux travailleurs régis par le Code du travail fédéral.

Une « analyse de classes » sommaire

Quand Amir Khadir invite les indépendantistes à adopter une stratégie « classe contre classe » – car c’est bien de cela qu’il s’agit – il s’appuie sur une « analyse de classes » extrêmement sommaire et qui a la particularité d’évacuer la question nationale.

Il range rapidement et définitivement « l’essentiel des forces organisées du secteur privé québécois » dans le camp fédéraliste. Il est vrai, comme il l’affirme, qu’au cours des 15 dernières années, une bonne partie de l’élite financière québécoise s’est intégrée, jusqu’à un certain point, à celles de Bay Street et Wall Street.

L’exemple le plus probant est certainement la participation des plus beaux fleurons du monde financier québécois – la Caisse de dépôt et placement, la Banque Nationale, le Mouvement Desjardins et le Fonds de Solidarité – avec leurs associés anglophones – la Banque CIBC, la Banque Toronto-Dominion et la Banque Scotia – à la prise de contrôle du Groupe TMX, qui gère les bourses de Toronto et de Montréal, au sein du bien nommé groupe Maple, formé pour l’occasion.

Il est évident que nous assistons, depuis le référendum de 1995, à une action concertée des forces fédéralistes pour détruire le Québec Inc., que ce soit par son intégration au capital financier canadien, comme dans l’exemple précédent, ou par des nominations à des postes-clefs, comme celle de Michael Sabia à la Caisse de dépôt, ou encore en sapant carrément les bases financières des institutions québécoises, comme l’abolition récente, par le gouvernement Harper, du crédit d’impôt fédéral au Fonds de solidarité.

La soumission du capital francophone au capital anglophone au Canada n’est pas un phénomène nouveau. En fait, tout le système bancaire canadien a été construit historiquement avec la perspective de tenir à l’écart les francophones.

C’est ce que vient de nous rappeler le chercheur américain Charles W. Calomiris dans sa présentation devant la Réserve fédérale d’Atlanta, le 9 avril 2013, dans une étude comparative du développement historique des systèmes bancaires américain et canadien.

Dans son texte, intitulé The Political Foundations of Scarce and Unstable Credit, le professeur de la Columbia University démontre comment les principaux pouvoirs économiques, dont le contrôle du système bancaire, ont été confiés, au Canada, contrairement aux États-Unis, au gouvernement central, dans le but explicite d’empêcher la majorité francophone de les détenir.

Le chercheur s’émerveille devant les moyens déployés par la Couronne britannique et l’élite anglophone du Canada pour parvenir à leurs fins : l’égalité du Bas-Canada et du Haut-Canada dans l’Acte d’Union, alors que les francophones sont majoritaires ; la marginalisation du Québec dans la Confédération avec la création de provinces à la population quasi-inexistantes ; le droit de désaveu ; un Sénat non-électif contrôlé par l’oligarchie, etc (voir pages 16-17).

La marginalisation du Québec

Cependant, malgré les verrous, les cadenas, les blocages, la société québécoise s’est tout de même développée et l’indépendance nationale est apparue aux yeux de plusieurs, y compris d’acteurs économiques, comme une nécessité pour assurer son plein développement.

Aujourd’hui, étant donné la marginalisation croissante du Québec au sein du Canada, par suite de la chute de son poids démographique et du déplacement vers l’Ouest de l’axe économique du pays, les décisions du gouvernement fédéral auront nécessairement de plus en plus de conséquences négatives pour l’économie du Québec.

Déjà, nous pouvons citer les milliards de dollars accordés à l’industrie automobile de l’Ontario, comparativement aux quelques centaines de millions à l’industrie forestière québécoise, ou encore la politique de la Banque centrale du Canada en faveur d’un dollar fort, au détriment de l’industrie manufacturière québécoise.

Nous verrons le sort qui sera réservé aux intérêts du Québec dans l’accord de libre-échange avec l’Europe, ou dans l’accord de libre-échange Trans-Pacifique où le Canada a accepté de mettre sur la table la gestion de l’offre en agriculture, qui constitue le socle sur lequel repose l’agriculture québécoise.

Dans cette perspective, décréter, comme le fait Amir Khadir, qu’il n’y a « aucune convergence possible entre l’élite économique et le projet indépendantiste » est bien présomptueux.

Le cas PKP

Déjà, l’adhésion de Pierre-Karl Péladeau au camp souverainiste, s’il se confirme, invalide la conclusion du député de Mercier. Khadir peut bien décréter que celui-ci « représente une fraction très minoritaire du milieu patronal québécois », il ne convaincra que lui-même que le ralliement du propriétaire d’un des deux plus grands groupes de presse du Québec est insignifiant.

Nous partageons l’opinion des militants souverainistes qui disent « Vaut mieux l’avoir avec nous que contre nous », mais non l’enthousiasme débridé de ceux qui seraient prêts à lui confier les rênes du mouvement souverainiste ou du Parti Québécois.

Notre histoire et l’histoire des mouvements de libération nationale nous apprennent que les représentants des milieux d’affaires nationalistes se servent du mouvement national pour arracher des concessions à leurs vis-à-vis de la nation dominante, mais s’empressent, une fois celles-ci obtenues, de demander au « bon peuple de se tenir tranquille ».

Nous devons toujours garder frais en mémoire que PKP a d’immenses intérêts au Canada anglais et que le développement de ses entreprises est tributaire d’organismes comme le CRTC et le gouvernement fédéral.

La politique du pire

Une lutte de libération nationale se caractérise par le fait que plusieurs classes et couches sociales ont un intérêt objectif à l’indépendance nationale, malgré leurs intérêts divergents ou conflictuels à d’autres égards. C’est pour cela que les mouvements de libération nationale prennent toujours la forme de coalitions, regroupant des représentants des intérêts des différentes classes sociales en cause.

Amir Khadir et Québec solidaire répudient aujourd’hui cette approche. Ils écartent toute alliance avec d’autres partis politiques, font du Parti Québécois leur ennemi principal et s’inscrivent dans une approche « classe contre classe ».

La seule conclusion logique qu’on peut tirer de leur stratégie est qu’ils misent sur une défaite du Parti Québécois – et ils vont y contribuer – dans l’espoir qu’il entraînera son éclatement et qu’ils en récupéreront les débris. C’est la « théorie de la flottille ».

C’est aussi la politique du pire. Elle assurerait la victoire du camp fédéraliste et sa domination sans partage sur le Québec pour de nombreuses décennies. Le Québec serait ravalé au rang de simple province, marginale dans le nouveau Canada tourné vers l’Asie.

Andrés Fontecillas, le nouveau porte-parole de QS, pourrait expliquer à ses membres les conséquences d’une telle politique, qui était celle du MIR (le Mouvement de la gauche révolutionnaire) dans son pays d’origine, le Chili.

Le MIR, très critique à l’égard du gouvernement Allende, trouvait des vertus au coup d’État de Pinochet parce qu’il croyait que « les choses seraient plus claires » et qu’on assisterait, enfin, à un affrontement « classe contre classe ».

On connaît la suite. Les militaires chiliens ont décapité le mouvement populaire et, bien évidemment, le MIR. Le coup d’État a inspiré les militaires des pays avoisinants, dont celui de l’Argentine où les militants du MIR avaient cru pouvoir trouver refuge.

Des voix discordantes

Depuis le congrès de Québec solidaire, des voix discordantes se font entendre. Des militants expriment leur mécontentement à l’égard de ses conclusions. Plusieurs, dont les militants du Parti communiste, critiquent la décision de proscrire les alliances. D’autres, comme Pierre Mouterde, qui anime le site Internet « Presse-toi à gauche », remettent en question l’analyse de la conjoncture à la base de ces décisions.

Notre lutte de libération nationale est une lutte complexe où les raccourcis ne sont pas permis. L’indépendance nationale est une nécessité de plus en plus criante et tout l’art de la politique, pour paraphraser Richelieu, est de rendre cette nécessité possible.

* Respectivement président et secrétaire du SPQ Libre

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