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Le free mining, Martine Ouellet s'explique
N° 321 - juillet 2013
La ruée vers le pétrole de schiste à Anticosti
Il y a tellement d’argent à faire qu’on en oublie l’île
Maude Messier
L’exploitation pétrolière sur l’Île d’Anticosti pourrait nécessiter le forage d’au moins 12 000 puits, probablement plus, sans compter le développement d’importantes infrastructures : routes, oléoducs, plateformes de forage, port, ainsi que tout le débarquement de matériel.

C’est ce que révélait Le Devoir, dans un article publié le 4 juin dernier, à la lumière d’une analyse produite par l’ingénieur géologue Marc Durand. Il insiste sur le fait que l’exploitation du pétrole de schiste sur Anticosti sera complètement démesurée par rapport à ce que l’île est en mesure d’encaisser d’un point de vue environnemental. « Mais c’est un choix. On peut se dire qu’on y va parce qu’il y a tellement d’argent à faire qu’on en oublie l’île. »

En tenant compte du fait que les pétrolières devraient forer entre 12 000 et 15 000 puits et que les plateformes de forage seraient au nombre d’environ 2 000 selon ses calculs, Marc Durand estime qu’elles occuperaient de 4 % à 5 % de la superficie de l’île. « Et on ne parle pas des infrastructures qui doivent être mises en place. Le paysage serait radicalement transformé. »

Junex et Pétrolia estiment que la formation géologique Macasty pourrait contenir pas moins de 40 milliards de barils de pétrole. Pour sa part, M. Durand indique que 2 % à 3 %, tout au plus, de ce pétrole, serait récupérable, ramenant la production entre 800 millions et 1,2 milliards de barils. « N’importe qui, voyant le chiffre de 40 milliards de barils et la dette du Québec, ne peut que rêver. Mais c’est fou. »

Le spécialiste indique que le taux de récupération sur Anticosti serait similaire à ce qui est observé dans le Dakota du Nord, aux États-Unis. Un parallèle qui devrait faire sourciller, pour autant que l’on soit au fait du développement exponentiel de l’exploitation du pétrole de schiste dans ce carrefour des prairies.

Un reportage de Richard Manning, publié dans le numéro de mars 2013 de Harper’s Magazine, Bakken Business. The Price of North Dakota’s fracking boom, dépeint la réalité de ceux qui vivent et de ceux qui travaillent dans ces « boomtowns », des villes en plein développement économique, pour le bonheur des uns et la misère des autres.

La productivité du Dakota du Nord a quadruplé au cours des dix dernières années. À ce rythme, il déclassera le Texas au titre des États producteurs de pétrole dans les dix ans, alors même que les États-Unis rafleront à l’Arabie Saoudite le titre de leader mondial.

Bakken, Dakota du Nord. Cette formation géologique est un lit massif de trois couches successives de roc, un bloc de 25 000 pieds carrés logé à deux milles (près de 3 km) de la surface et qui s’étend surtout dans l’ouest du Dakota du Nord, mais aussi dans l’est du Montana et au sud du Manitoba et de la Saskatchewan.

Les géologistes savent, depuis les années 1950, que le sol des grandes plaines renferme du pétrole. Des estimations remontant à l’an 2000 indiquaient que quelque 413 milliards de barils de pétrole pouvaient être contenus dans le Bakken. Mais ces chiffres ont été contestés depuis et les estimations les plus conservatrices indiquent à ce jour qu’il y aurait des réserves pour 100 milliards de barils de pétrole.

À titre comparatif, les réserves « prouvées », soit la quantité de pétrole que l’on sait pouvant être extrait de façon économiquement rentable avec la technologie actuelle, se chiffre à 23 milliards de barils pour tous les États-Unis.

Si l’exploitation du pétrole de schiste a pu connaître un tel développement au cours des dernières années aux États-Unis, c’est essentiellement dû à l’évolution et au raffinement des technologies, qui ont rendu cette exploitation rentable, notamment des percées dans le raffinement de la fracturation hydraulique, ce qu’on appelle le « fracking ».

Autrefois une petite communauté rurale au cour des prairies, Watford est aujourd’hui englobée dans une étendue de routes, de camps de travailleurs, de cours à camions, à conduits et à tuyaux, de stations à essence, d’ateliers d’usinage, de poussière et de gravier.

Gene Veeder est directeur du développement économique du comté depuis dix-neuf ans. « Je rencontre maintenant plus de gens en une semaine que j’en ai rencontré en vingt ans », indique-t-il.

Franc, il s’exprime aussi sur le côté sombre du « boom » pétrolier dans la région. « Les gens sont écrasés par les drogues, la prostitution, les bagarres et ce qui accompagne les champs pétroliers. »

Veeder tente d’en apprendre un peu plus sur ces hommes et leur famille qui arrivent dans un flot continu de camions. Ils portent avec eux des nouvelles de la « Rust Belt », des villes forestières du Nord Ouest, des ruines immobilières du Sud.

Sans relâche, il voit et entend parler d’hommes venus entamer leur premier travail depuis des années : camionneurs, électriciens, charpentiers, opérateurs de machineries lourdes. Ces hommes ont été élevés avec l’idée que le travail paie. Depuis longtemps, cette maxime ne s’est pas avérée si vraie pour la plupart d’entre eux dans ce pays.

Pourtant, à Watford, il semble que l’avenir leur sourit à nouveau. Difficile d’imaginer le politicien qui osera se tenir entre ces hommes et leur chèque de paie, gracieuseté de l’industrie du pétrole.

Veeder est propriétaire du ranch familial de 3 000 acres sur lequel il a grandi. L’une de ses filles vit actuellement sur cette propriété. Il soutient que personne ne pourrait vivre sur un ranch sans pétrole sans courir à la faillite. « Personnellement, avec le ranch là-bas, j’aurais espéré que le boom pétrolier ne soit jamais arrivé ici. Mais je me rappelle le départ de la maison de mon dernier enfant et du fait qu’elle ne revenait jamais. Maintenant, je vais vivre le reste de ma vie comme je l’entends. »

Mais l’explosion démographique de ces petites municipalités masque aussi une partie de la réalité : celle de l’exode de nombre de résidents de longue date qui ont choisi de fuir la région, fatigués du désordre, du bruit et du crime, en plus d’être poussés par le fait que les maisons bien entretenues valent cinq, six, voire sept fois ce qu’elles valaient il y a quelques années à peine.

Il y a 8 025 puits en cours d’exploitation au Dakota du Nord. Leur répartition et leur densité sur le territoire résultent surtout des caprices du marché, laissant présager un développement tout aussi peu rigoureux pour le futur. 2 000 nouveaux forages de puits sont prévus pour la prochaine année.

Tous les puits de Bakken produisent du gaz naturel en plus du pétrole de schiste, mais les infrastructures sont en nombre insuffisant pour qu’il puisse être récupéré et le prix du gaz naturel est en ce moment trop bas pour constituer un incitatif à construire ces infrastructures.

Ainsi, environ le tiers du gaz naturel se dégageant de Bakken, suffisant pour chauffer un demi-million de maisons chaque jour, est brûlé à la sortie des puits. Il en résulte un paysage de flammes qui mène une compétition robuste aux étoiles.

Vue du ciel, une récente image satellite des plaines entre le Minnesota et le Montana montre deux grandes zones lumineuses au sol : l’une est formée par la région urbaine qui entoure Minneapolis-Saint-Paul. L’autre, c’est l’embrasement des gaz de Bakken autour de Williston, dans le Dakota du Nord.

Et le futur s’annonce plus lumineux encore. Pleinement développée, Bakken pourrait supporter jusqu’à 35 000, voire 45 000 puits profitables, soit sept fois plus qu’en ce moment.

Et les camions requièrent des chauffeurs ; les routes, des constructeurs ; les flottes, de mécanique ; les hommes ont besoin de maisons. Les nouvelles compagnies de Bakken ont besoin de comptables, d’agents, de lobbyistes, de négociateurs. Tous ces gens ont besoin de Walmarts, d’hôtels, d’armes à feu, de clubs de danseuses…

Le Dakota du Nord a le plus bas taux de chômage des États-Unis. Les compagnies pétrolières n’arrivent pas à déployer suffisamment d’hommes et à bâtir des plateformes pour faire le travail à temps. Le Walmart de Williston offre dix-sept dollars l’heure au départ, soit plus du double du salaire minimum national.

Le meurtre sordide d’une enseignante à Sidney, Montana, a cristallisé la crainte des résidents quant à l’explosion démographique et à la venue d’étrangers de passage. Les ventes d’armes de poing et de bonbonnes de poivre de cayenne ont augmenté considérablement dans cet endroit où, il y a à peine dix ans, personne ne verrouillait ses portes.

Résumé et traduction par l’aut’journal.

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