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N° 321 - juillet 2013
Pour Jean-François Lisée, le bilinguisme est une simple question de politesse
Un français fort dans un Québec bilingue ?
Charles Castonguay
Au congrès 2011 du Parti Québécois, les militants ont adopté un train de mesures susceptible de remettre la loi 101 sur les rails. Mais avant même la fin du congrès, la Gazette hurlait contre le rétablissement de l’affichage commercial en français seulement.

Pauline Marois a demandé de reconsidérer le vote. Le français serait suffisamment renforcé, disait-elle, avec les autres résolutions dont l’extension de la loi 101 au cégep. Les congressistes ont accepté de reculer sur l’affichage.

Le ton était donné. Le recul continue depuis. Marois s’était engagée après les élections à « faire le débat » sur le cégep. L’automne venu, Diane De Courcy, ministre responsable de la Charte de la langue française, n’envisage plus d’étendre la loi 101 au cégep sous prétexte que le gouvernement est minoritaire.

La volonté des militants de renforcer la Charte de ces deux façons se trouve encore frustrée. Rétablir l’affichage en français et étendre la loi 101 au cégep faisaient pourtant partie du programme du Parti Québécois en 1989 et 1994.

En défendant ensuite le frileux projet de loi 14, De Courcy et Jean-François Lisée, ministre irresponsable des Relations avec la minorité anglophone, se sont montrés plus empressés à rassurer de nouveau la Gazette qu’à promouvoir le français en tant que langue commune.

Le recul par rapport à ce principe fondateur de la Charte se mesure en parcourant La politique québécoise de la langue française, ou livre blanc, présentée par Camille Laurin en mars 1977. J’en ai extrait, dans une chronique récente, des passages qui en résument l’esprit. Rappelons-en l’essentiel.

« Autant la pluralité des moyens d’expression est utile et féconde sur un même territoire, autant il est nécessaire qu’au préalable, un réseau de signes communs rassemble les hommes. Sans quoi ne sauraient subsister la cohésion et le consensus indispensables au développement d’un peuple.

« En affirmant que, dans une société comme le Québec tous doivent connaître la langue française, le Gouvernement […] veut simplement assurer une communauté foncière d’expression, semblable à celle que l’on retrouve d’ailleurs dans toutes les sociétés normales […] Le français doit devenir la langue commune de tous les Québécois. »

Laurin invitait les francophones aussi bien que les non-francophones à agir de concert pour faire ainsi du français leur langue commune. Cet appel est fondamental : « [D]ans un Québec vivant en français, il sera normal que les Québécois, quelle que soit leur origine ethnique et culturelle, puissent s’exprimer en français, participer de plein droit à une société française, admettre que le français est ici la langue commune à tous. »

Le français langue publique commune pour tous les Québécois, donc. Langue de la cité, langue de la citoyenneté, ciment de la société québécoise. Le projet est rassembleur. Emballant.

À son retour au pouvoir, le gouvernement libéral de Robert Bourassa y souscrit activement. Son Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration de 1990 en témoigne : « [L]’action en matière linguistique des gouvernements qui se sont succédé au Québec se fonde sur le principe suivant : faire du français la langue commune de la vie publique grâce à laquelle les Québécois de toutes origines pourront communiquer entre eux et participer au développement de la société québécoise ».

Sous la gouverne de Marois, le PQ dérive à des années-lumière de cet objectif. Sa politique linguistique se réduit à assurer la « prédominance » du français, assortie d’une large place à l’anglais. Ce qui revient à garantir deux langues communes et la débandade du français.

Concoctée par la Cour suprême dans sa décision de 1988 contre l’affichage en français seulement, la notion de « nette prédominance » du français a fait tache d’huile dans certains esprits. En 1993, Claude Ryan l’intègre dans les dispositions de la loi 101 touchant l’affichage. En 2000, Christian Dufour consacre un livre entier, Lettre aux souverainistes québécois, à louanger ce « cadeau inespéré » de la Cour suprême au Québec. En 2001, la Commission Larose préconise la « nette prééminence » du français. Lisée imite Dufour et, en 2007, chante la nette prédominance dans son livre, Nous.

Puis le PQ diffuse, en vue du congrès 2011, une Proposition principale qui ne cause que de français langue prédominante. Rien sur la langue commune. Devinez qui a rédigé ça.

Des militants ont tenté de corriger le tir. Sans succès. Le programme issu du congrès propose maintenant d’enchâsser dans une constitution la prédominance du français comme « valeur fondamentale de la nation québécoise ».

Ce serait consommer la trahison du principe premier de la Charte et de la politique poursuivie par le Québec depuis 1977.

Il est vrai que le projet de loi 14 veut ajouter au préambule de la Charte qu’« une langue commune constitue un puissant vecteur de cohésion sociale ». Mais cela ne dit pas qu’au Québec, une langue commune est indispensable. Ni qu’elle doit être le français.

Les autres modifications proposées pour la Charte sont au mieux susceptibles de renforcer la prédominance du français. Jamais d’en faire l’unique langue commune.

Le projet de loi ajoute notamment que les ministères et autres organismes de l’Administration doivent jouer « un rôle d’exemplarité[…] en faisant du français la langue normale et habituelle dans laquelle ils s’expriment et celle utilisée pour s’adresser à eux ». Or, « normale et habituelle » signifie tout au plus ici la langue « prédominante ».

Le français est déjà tout cela du simple fait que les francophones sont majoritaires et communiquent normalement avec l’Administration en français. Cela n’exclut en rien que l’usage de l’anglais avec l’Administration soit normal et habituel aussi sauf, jusqu’à nouvel ordre, à un moindre degré. N’exclut pas, en somme, que le Québec ait deux langues communes. Bel exemple d’exemplarité.

C’est justement ce bilinguisme institutionnel que De Courcy cautionne en déclarant que les anglophones ont le « droit » de recevoir sur demande les services de l’Administration en anglais. Sans même préciser ce qu’elle entend par « anglophone ». Aussi bien reconnaître à tout Québécois le « droit » de recevoir ces services en anglais ou en français. Comme au fédéral, quoi !

Il faut dire qu’avec Lisée, on atteint le degré zéro de prédominance. Selon lui, c’est la « simple civility », la politesse élémentaire, qui doit régler lequel, du français ou de l’anglais, servira de langue publique commune entre francophones et anglophones.

Le français ne sera véritablement « la » langue commune que lorsque son usage sera incontournable dans au moins un domaine essentiel. L’affichage en français jouait ce rôle dans la Charte de Laurin. Bourassa avait maintenu jusqu’en 1993 cette exclusivité du français en invoquant la clause dérogatoire.

Le gouvernement Marois n’a manifestement pas la gouvernance souverainiste assez solide pour faire de même aujourd’hui. Qu’il consacre donc au moins le français comme seule langue de communication entre l’Administration et les citoyens québécois.

Faire du français la langue « normale et habituelle » du travail dans les entreprises de taille moyenne, comme le veut aussi le projet de loi 14, laisse pareillement à désirer. Cela n’a aucun sens, même, pour une entreprise qui compte, par exemple, une majorité d’employés anglophones.

Faire du français la langue commune dans une telle entreprise serait par contre réalisable. Et combien pertinent. Ses employés anglophones pourraient continuer de communiquer entre eux en anglais, comme le prévoyait Laurin dans son livre blanc. Et l’usage du français comme langue commune entre employés anglophones et non anglophones respecterait le droit des francophones et des immigrants francotropes, en particulier, de travailler en français.

Le projet de loi 14 emprunte la voie approximative de la prédominance. On ne rétablira jamais de cette manière une Charte apte à stopper la dégringolade du français et la dégradation de son statut.

Au problème d’assurer un avenir au français en Amérique, Laurin a apporté la solution qui s’impose. Faire société en français. Cela mérite constance.

Le gouvernement Marois semble avoir opté, au contraire, pour une confusion néfaste semblable à celle qui sévissait avant 1977. Pour un français fort dans un Québec bilingue.

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