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Pas de souveraineté alimentaire sans l'indépendance - Jean Garon
N° 320 - juin 2013
Le portulan de l’histoire
Tu peux te résigner à mourir à l’hôpital, mon garçon !
Jean-Claude Germain
Dans son village natal, le jeune Louis Fréchette habitait une jolie petite maison blanche au toit rouge, plantée au pied de la falaise de Lévis, faisant face à Québec. « Notre demeure n’était pas précisément riche, mais son élégance relative contrastait avec la plupart des autres maisons du voisinage. Je la vois encore dans son encadrement de vieux ormes chevelus, avec ses persiennes vertes, sur fond blanc, sa véranda et son jardin potager ».

Louis Fréchette père est successivement cultivateur, navigateur, marchand, charretier, constructeur de quais et finalement entrepreneur en construction générale. En 1838, il s’est installé d’abord à Hadlow Cove et par la suite, au gré de ses nombreuses entreprises commerciales, à Sorel, à Hochelaga et finalement dans un quartier de Montréal où il est décédé en 1882.

Chef de famille ambitieux pour sa progéniture, trois de ses quatre fils deviennent avocats, Louis, Achille, Edmond et le quatrième, Louis-Napoléon, pharmacien. Louis a hérité de son père un physique robuste, une l’intelligence vive et un talent pour les affaires, complétés par un tempérament fougueux, une sensibilité expansive et une profonde empathie pour les malheureux et les opprimés.

Son biographe, Georges A. Klinck nous apprend que, dès son plus jeune âge, il s’est avéré hardi, turbulent et s’est imposé comme un meneur. Exalté par ses lectures romanesques, il bricole des armes, fusil, pistolet ou canon. Et même des bombes.

Dans ses Mémoires intimes, Fréchette établit que la poésie est entrée dans sa vie à l’âge de cinq ans. Klinck estime plutôt que c’était huit. Le coup de foudre a procédé de la voix d’une cousine qui lui a fait la lecture d’un roman intitulé Le poète malheureux. L’opus de l’abbé Pinard, publié chez Mame, faisait partie d’une collection de livres pour la jeunesse chrétienne, très en vogue au Québec d’alors.

L’abbé s’était inspiré de la vie d’un rimeur satiriste et monarchiste du XVIIIe siècle : Nicolas Gilbert. Malade et à bout de ressources, le malheureux avale une clé dans un moment de folie. Elle se coince dans son œsophage et provoque une hémorragie mortelle. Préroman­tique français célébré par Alfred de Vigny, son spleen blasé s’accordait étrangement avec celui des poètes décadents de l’École de Montréal au tournant du XXe siècle.

Durant son internement à l’asile de Saint-Jean de Dieu, Nelligan recopiait parfois des vers du « poète malheureux », en les signant « Émile Gilbert ». « Au banquet de la vie, infortuné convive, j’apparais un jour et je meurs / je meurs, et sur ma tombe où lentement j’arrive / Nul ne viendra verser des pleurs ».

Quel poète, même pétant de santé, n’a pas cru que le prix à payer du génie était de toucher le fond, de manger ses bas et de mourir jeune ? Fréchette se souvenait que son père se rasait devant le miroir, le jour où il leur avait demandé, à lui et à son frère, quelle profession ils avaient l’intention d’exercer une fois devenu grands. « Charretier ! » lance l’un. « Poète ! » claironne l’autre.

Le père avait fait une grimace au choix d’Edmond. Mais celui de son aîné a failli lui faire faire « une boutonnière à la joue avec son rasoir ». Louis père est soufflé. « Sais-tu seulement ce que c’est qu’un poète ? » Et comme Louis hésite à répondre, il supplée à son ignorance : « C’est un homme qui fait des chansons, petit fou ! » Louis fils se rengorge. « Eh bien, je ferai des chansons ! » Le verdict paternel tombe comme un couperet. « Alors tu peux te résigner à mourir à l’hôpital, mon garçon ».

Depuis la triste aventure de Gilbert, la cause était entendue : tous les poètes étaient condamnés à mourir sur un grabat d’hôpital. Qu’en plus, le pauvre ait avalé la clef de sa malle était bien la preuve que les poètes n’avaient pas toute leur tête.

Un peu découragé, le chef de famille regarde longuement ses fils en laissant porter le silence et leur dit sur un ton grave. « Mes enfants, vous choisissez là deux métiers qui ne vous feront pas millionnaires ». J’ai compris la sage réflexion de mon père plus tard, convient Fréchette, mais on ne fait pas sa destinée, on la subit.

Néanmoins, il persiste et signe. « J’ai tenté en vain d’autres carrières : j’ai été terrassier, imprimeur, journaliste, secrétaire d’administration, sculpteur, avocat, homme politique et fonctionnaire public ; il m’a fallu de guerre lasse retourner au rêve de mon enfance ». Chassez le naturel, il revient au galop.

Comme de raison, le jeune Louis a dû fréquenter l’école. Ce qui à l’époque n’avait rien d’une sinécure. « Les parents et les maîtres n’étaient certainement pas plus cruels dans ce temps-la qu’ils ne le sont à présent; mais l’immense majorité, sinon tous, étaient intimement persuadés qu’un enfant devait infailliblement tourner mal, s’il n’était roué de coups au moins trois fois par semaine. Le triquet, le fouet, la hart et souvent même le rotin étaient considérés comme les agents essentiels du perfectionnement de la jeunesse et du salut des générations. Élever un enfant, c’était le rosser à outrance ; le corriger, c’était lui rompre les os.

Que voulez-vous, c’était la mode, et la méthode recommandée : Pères et mères, corrigez vos enfants, prenez la verge, battez-les, domptez-les : chaque coup que vous leur donnez ajoute un fleuron à votre couronne future ; cassez-leur un membre s’il le faut; il vaut mieux que votre enfant aille au ciel avec un bras ou une jambe de moins, que dans l’enfer avec tous ses membres.

On ne passait guère devant une maison de notre village sans entendre gueuler quelques moutards dont les parents étaient en train d’ajouter des fleurons à leur couronne dans le ciel. C’en était rendu au point que les gens se confessaient de ne pas avoir eu l’occasion d’assommer quelqu’un de leurs enfants.

À cette époque, on appelait les gens de la Pointe-Lévis des Dos Blancs : l’appellation ne pouvait guère s’appliquer aux élèves de Gamache car ils avaient tous le dos bleu ».

Cinquante ans plus tard, l’outrecuidance d’un enseignement clérical buté et borné le met toujours en rogne. Sa tête de Turc, cette fois, n’est plus un Gamache, mais un théologien du séminaire de Joliette, l’abbé Baillargé. Fréchette mène la charge sabre au clair. « Où est ma soutane ? Un père de famille qui s’inquiète de ce qu’on peut enseigner à ses enfants, lorsque vous êtes là, vous, monsieur l’abbé Baillargé, n’est-ce pas le renversement de tous les principes ?

Notre système d’éducation pèche radicalement par la base philosophique et religieuse. Au lieu d’élever l’enfant en le rehaussant à ses propres yeux, vous croyez le moraliser en le rabaissant et en l’humiliant : c’est une erreur fatale. Au lieu de tremper les caractères, vous les émasculez. Au lieu de développer l’initiative individuelle, vous cultivez la sujétion collective.

Dans nos collèges, le bien ne tient presque pas de place comme action ; c’est une négative : l’absence du mal. Quant à celui-ci, il consiste exclusivement en ce qui est défendu. Dans l’esprit de l’enfant, telle chose n’est pas défendue parce qu’elle est mal, mais elle est mal parce qu’elle est défendue.

Pour ma part, je n’ai jamais entendu un de mes camarades dire : Il ne faut pas faire ça parce que c’est mal. Si on te voit, tu seras puni était pour nous la synthèse absolue de toute philosophie morale. De là, un maître sans cesse aux aguets, parce qu’il n’a pas à encourager, mais à sévir. De là aussi, chez l’enfant, l’impression que ce n’est pas l’acte lui-même qui est à éviter, c’est de se faire prendre.

Quelle affection l’enfant peut-il avoir pour ce maître qui l’épie du matin au soir, sans autre intention apparente que celle de le prendre en faute. Pourquoi aussi avoir pour principe de toujours donner raison au maître dans ses démêlés avec les élèves. Vous croyez par là affermir votre autorité ; vous la ravalez. Quand la confiance est morte, l’autorité qui n’a que la peur pour appui est bien malade ».

La vraie école pour Fréchette demeure la vie elle-même, le québécois way of life du Lévis de son enfance. « Quand les vastes radeaux de billots descendus des forêts du Nord venaient s’amarrer le long des estacades flottantes des chantiers de Lévis, quelle fête pour les enfants.

En face de la maison de son père, se souvient Fréchette, une vaste grève se déroulait où les trains de bois – appelés cages – venaient atterrer, pour de là s’éparpiller en rafts pour le chargement des vaisseaux.

Chaque fois qu’une cage s’arrêtait en face de chez nous, et venait s’amarrer le long des estacades flottantes tendues d’une jetée à l’autre, c’était une fête pour les gamins de l’endroit, qui allaient vendre de la tire, des torquettes de tabac et des pipes de terre aux arrivants.

On ne me laissait guère fréquenter ces voyageurs. Leur langage et leurs mœurs – au moins chez la plupart – ne constituaient pas un exemple des plus édifiants à mettre sous les yeux de ma pieuse enfance » .

Puisqu’on lui avait défendu de fréquenter les hommes des chantiers qui, après tout étaient presque tous « de braves gens au fond », le jeune Louis se réjouissait de l’occasion d’assister aux « veillées de contes ». Il était bien et dûment chaperonné par John Campbell, son frère de lait et camarade d’enfance, qui avait pour son protégé toute « l’affection d’un bon caniche » .

« À quelques arpents en aval de chez nous, dans un enfoncement de la falaise encadrée par la retombée de grands ormes chevelus, dans un site qui aurait pu faire le sujet d’un charmant tableau, il y avait un four à chaux, dont le feu – dans la période de la cuisson bien entendu – s’entretenait toute la nuit.

Les abords en étaient garnis de bancs de bois ; et c’était là qu’avaient lieu les rendez-vous du canton pour écouter le narrateur à la mode. Quand les sièges manquaient, on avait tôt fait d’en fabriquer à même des longs quartiers de bois destinés à entretenir la fournaise ardente.

Là, dès la brume, on arrivait par escouades : les femmes avec leur tricot, les hommes avec leur pipe, les cavaliers et les blondes bras dessus bras dessous, la joie au cœur et le rire aux dents.

On se groupait de son mieux pour voir et pour entendre ; les chauffeurs fourgonnaient la flambée en faisant jaillir des flots d’étincelles, et bourraient la gueule du four d’une nouvelle attisée de bois sec ; les pétillements de la braise résonnaient comme des décharges de mousqueterie ; et c’était un spectacle à réjouir Callot et Rembrandt que toutes ces figures rieuses sur lesquelles, au fond de cet entonnoir sombre, la grande bouche de flamme jetait alternativement ses lueurs douces ou ses fulgurantes réfractions, tandis que l’ombre des chauffeurs se dessinait tragique et géante sur l’immense éventail lumineux projeté dans le lointain.

Un étranger, qui aurait aperçu cela, en passant sur le fleuve, aurait cru assister à quelque diabolique fantasmagorie, à quelque évocation mystérieuse du domaine féerique. »

Le vieux conteur savait ensorceler son auditoire, surtout la jeunesse qui goûtait d’avance ces excursions joyeuses dans le pays des chimères. La plus grande punition qu’on pût nous infliger, affirme Fréchette, c’était de nous en ­priver.

Si Fréchette en avait été frustré, il n’aurait pas connu le conteur Jos Violon, qui, encore plus que Papineau ou Hugo a été son maître.

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