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Pas de souveraineté alimentaire sans l'indépendance - Jean Garon
N° 320 - juin 2013
Entrevue avec la réalisatrice Nadia El Fani
De Laïcité, Inch’Allah à Même pas mal
Louise Mailloux
Après le succès très controversé de son film Laïcité, Inch’Allah, la réalisatrice Nadia El Fani a été bombardée d’attaques et de menaces. En plein printemps arabe, elle mène à présent un combat sur deux fronts : les islamistes qui ont mal accueilli la sortie de son film en Tunisie, et le cancer.

Nous l’avons rencontrée lors de son passage à Montréal alors qu’elle venait nous présenter son nouveau film Même pas mal co-réalisé avec Alina Isabel Pérez dans le cadre du Festival international de cinéma Vues d’Afrique.

Louise Mailloux : Votre dernier film Même pas mal se veut un film sur les conséquences de votre film précédent Laïcité, Inch’Allah. Il n’est pas interdit en Tunisie mais dans les faits, personne n’accepte de le diffuser. Pour quelles raisons ?

Nadia El Fani : Il faut se rappeler qu’à l’époque, à la première projection de mon film Laïcité, Inch’Allah, celui-ciavait pour titre Ni Allah, ni Maître, que j’avais déclaré que j’étais athée et qu’il y a eu une campagne des islamistes contre moi. Une deuxième projection a été organisée en soutien aux artistes et là, les salafistes ont attaqué le cinéma comme on voit dans le film Même pas mal. Ils ont menacé les spectateursde les égorger s’ils regardaient le film. Donc, depuis cet évènement, plus personne n’ose passer Laïcité, Inch’Allah en Tunisie.

L. M. : Comment expliquez-vous ce revirement alors que la Tunisie était l’un des rares pays laïques dans le monde musulman. Comment expliquez-vous que ce pays ait autant régressé ?

N. El F. : Je ne pense pas que la Tunisie était laïque. Les Tunisiens avaient des pratiques laïques, mais ils ne savaient pas qu’ils étaient laïques. C’est-à-dire que personne ne leur a jamais dit que ce que l’on vit en Tunisie, c’est cela la laïcité. Donc, dès que l’on a commencé à prononcer le mot laïcité, ils ont tous pris peur parce que les islamistes ont toujours profité de l’ignorance des gens pour dire que la laïcité, c’est de l’athéisme et que ceux qui sont laïques, ce sont ceux qui veulent enlever l’identité musulmane de la Tunisie.

L. M. : Pour avoir dit ouvertement que vous étiez athée, vous avez été injuriée sur les réseaux sociaux et même menacée de mort. Votre tête a été mise à prix. Pourquoi est-ce si difficile d’être athée dans un pays musulman ?

N. El F. : Parce qu’il est écrit dans le Coran que de sortir de sa religion, c’est apostasier et cela est puni de mort. Dans la religion musulmane, on naît musulman. On n’a pas le choix. Donc, forcément, si on ne croit pas en Dieu, on sort de la religion, et cela, c’est puni de mort.

L. M. : Pourtant dans votre film, vous dites que le problème, ce n’est pas la religion mais la place de la religion. Or, vous venez de dire que, dans le Coran, le pire des péchés, c’est l’incroyance et l’apostasie. Alors, le problème, c’est la religion ou la place de la religion ?

N. El F. : Non, c’est toujours la place de la religion parce que, si celle-ci n’est pas dans le système politique, les lois qu’on va adopter ne vont pas venir de la religion. Donc, les lois de la religion ne s’appliqueront pas aux citoyens.

L. M. : Mais les lois vont s’appliquer aux croyants ?

N. El F. : Les croyants, oui, mais s’ils ont choisi de tenir allégeance à leurs lois divines, c’est leur choix. Moi mon choix, c’est de sortir de la religion.

L. M. : Le 18 avril dernier, l’Association tunisienne des femmes démocrates a publié un manifeste dans lequel on dénonce les violences faites aux femmes et, dans lequel, on revendique l’égalité. Mais ce qui est étonnant dans ce manifeste, c’est l’absence totale de référence à la laïcité. Comment expliquez-vous cela ?

N. El F. : Je suis déçue une fois de plus par les femmes démocrates. Ce sont mes amies depuis toujours, mais je leur ai reproché de ne pas s’être engagées suffisamment derrière la cause de la laïcité. Elles pensent, comme beaucoup de gens de gauche dans les pays arabes, que ce n’est pas le moment de parler de laïcité et que, soi-disant, le peuple n’est pas prêt.

L. M. : Le 24 avril dernier, le projet de constitution tunisienne a été rendu public. L’écrivain Abdelwahab Meddeb a dénoncé les pièges de ce projet. Rached Ghannouchi, le chef du parti Ennahda a promis de ne pas toucher à l’article premier de la constitution affirmant que l’islam est la religion de la Tunisie.

Or, dans l’actuel projet de constitution, cet article premier demeure inchangé. Par contre, il y a l’article 136 qui affirme que l’islam est la religion de l’État. Ce nouvel article ouvrirait, selon Meddeb, la porte à un État théocratique.

N. El F. : Bien sûr, si l’islam devient la référence, cela veut dire que l’on va pouvoir remettre en question l’abolition de la polygamie, l’égalité entre les hommes et les femmes et que l’on ne va jamais avancer sur la loi inégalitaire devant l’héritage.

Aujourd’hui, la grande revendication dans les pays arabes, c’est un État civil. Un État en dehors des religieux, un État en dehors des généraux et un État en dehors des rois.

L. M. : En même temps que vous tourniez Laïcité, Inch’Allah, vous avez combattu un cancer. Et dans votre film Même pas mal, vous comparez les salafistes à des cellules cancéreuses que l’on ne peut malheureusement pas guérir avec de la chimiothérapie. Que faudrait-il faire pour soigner la société tunisienne ?

N. El F. : Il faudrait une chirurgie radicale. Les gens qui sont violents, il faut les arrêter et les juger. Or, depuis la révolution, tous les gouvernements ont été complaisants avec les salafistes, les laissant s’adonner à la violence en toute impunité.

Cela a commencé avec les artistes, les intellectuels, les putes, les bars, les manifestations théâtrales, les vernissages de peinture. Dans tous les régimes fascistes, on commence toujours comme cela.

Les salafistes ont bénéficié de la clémence des pouvoirs qui se sont succédé et, aujourd’hui, on est face à des gens qui ont monté des camps d’entraînement. Il y a des armes en Tunisie et il y a un peu partout des fous qui sont capables de mener des actions.

Aujourd’hui, les salafistes se promènent tranquilles, alors que deux jeunes qui étaient athées et qui ont osé publier des trucs ironiques par rapport à la religion musulmane ont été punis de 7 ans et demi de prison.

L. M. : Que pensez-vous de la position de la gauche qui défend la laïcité ouverte, ici au Québec comme en France ?

N. El F. : C’est dingue, c’est comme s’il y avait une laïcité fermée. Les différentialistes, ce sont eux les racistes. Ils font comme s’il y avait des gens issus de cultures qui ne sont pas assez développées pour répondre aux mêmes lois que les autres. Je trouve cela innommable que l’on ne soit pas tous traité à égalité.

La gauche altermondialiste se trompe quand elle appuie le port du voile. Quand la gauche ne sait pas défendre les valeurs de la gauche, cela fait que les laïques s’allient à des gens de droite, parce qu’aujourd’hui, c’est la droite qui défend la laïcité.

Tant pis s’il faut s’allier à la droite contre les islamistes, parce qu’en Tunisie, on ne peut pas laisser passer les islamistes.

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