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Pas de souveraineté alimentaire sans l'indépendance - Jean Garon
N° 320 - juin 2013

À propos de la nomination de PKP à Hydro-Québec
Pierre Dubuc
Alors qu’elle suscitait grogne et stupeur chez les syndicalistes, la nomination de Pierre-Karl Péladeau à la direction d’Hydro-Québec était accueillie triomphalement dans plusieurs milieux souverainistes.

Le chroniqueur Michel David du Devoir a bien résumé les raisons de cet enthousiasme débridé.

« M. Péladeau est sans doute le représentant le plus puissant et certainement le plus en vue de Québec inc. Si l’empire Québecor basculait du côté souverainiste, l’effet sur l’opinion publique serait énorme. Le jour où un homme d’affaires aussi influent assurerait qu’un Québec souverain serait un État prospère, l’insécurité économique qui continue de plomber le projet diminuerait fortement. » (Le Bénévole de l’année, 20 avril 2013)

Mais M. Péladeau ne semble pas se satisfaire des déclarations d’amour des souverainistes. Sans doute parce que ses ambitions dépassent le cadre d’Hydro-Québec, il s’active à « blanchir » sa gestion du lock-out au Journal de Montréal.

La responsabilité pleine et entière des 764 jours de lock-out repose, selon PKP, sur les épaules d’une direction syndicale qui n’aurait pas « respecté la parole donnée ».

Nous n’entrerons pas ici dans ce débat, ni dans celui de savoir si PKP respectait l’esprit de la loi anti-scabs avec l’utilisation des travailleurs de remplacement et la publication de textes par l’entremise de Canoë et de l’Agence QMI, la réalisation de l’infographie du Journal de Montréal par la boîte Côté Tonic, la comptabilité à Saint-Jérôme, la page « 5 minutes » à Paris, et la révision linguistique à Québec et à Blainville.

Nous nous attarderons plutôt aux justifications mises de l’avant par celui qui agit à titre de son « agent officieux » sur le site Vigile.net, l’ancien ministre Richard Le Hir.

Le Hir écrit, en faisant référence au conflit au Journal de Montréal :

« Si le chef d’une grande entreprise comme la sienne doit agir de façon correcte et responsable avec ses employés, ceux-ci ne sont pas les seuls envers qui il a des obligations. Il doit se soucier également de ses actionnaires, de ses créanciers, de ses clients et de ses fournisseurs, pour s’en tenir aux groupes les plus importants. Parmi les actionnaires, il y a des petits porteurs qui détiennent quelques centaines d’actions, mais aussi de plus gros qu’on appelle les investisseurs institutionnels, compagnies d’assurance, fonds de ­retraite. »

Autrement dit, PKP n’est pas le loup, de la fable Le loup et le chien de Jean de la Fontaine, mais le chien.

PKP porte un lourd collier et, au bout de la laisse, on trouve « créanciers, clients, fournisseurs, actionnaires, dont de gros investisseurs institutionnels comme des compagnies d’assurance, des fonds de retraite ».

La grande majorité de ceux-ci ne sont pas des partisans de l’indépendance du Québec. Loin de là !

Prenons l’exemple des journaux. La publicité représente au moins 70 % des revenus des médias écrits. Sans doute plus dans le cas du Journal de Montréal et du Journal de Québec.

Certains jours, la publicité automobile constitue près de la moitié des pages de ces journaux. À notre connaissance, les compagnies Ford, GM, Chrysler ou Toyota, Honda, etc. ne se sont jamais fait connaître comme d’ardents défenseurs des droits du Québec. On examinerait en vain le pedigree des autres grands annonceurs pour tenter d’y dénicher des prises de position nationalistes.

Mais Québecor ne possède pas des journaux qu’au Québec. Sa filiale Sun Media est un des plus grands éditeurs au Canada anglais. Sur le site de Canoë, on apprend que les journaux de Sun Media publient 15,1 millions d’exemplaires par semaine. Avec 36 quotidiens payants et 6 quotidiens distribués gratuitement, Sun Media occupe la première place dans 9 des 10 plus grands marchés urbains au Canada.

À première vue, personne n’imaginerait que ces journaux sont détenus par un « nationaliste » québécois, tant leur marque de commerce est le « Quebec bashing ». Est-ce là une stratégie de dissimulation ?

Toujours est-il que Sun Media ne résisterait pas à un appel au boycott par les annonceurs et par son lectorat canadien-anglais, si PKP s’engageait trop à fond en faveur de l’indépendance du Québec.

Parmi les anneaux de la chaîne qui relie Québecor au Canada anglais, il y a également Sun News. La chaîne d’information continue de Québecor a perdu 18,5 millions $ l’an dernier. Ses dirigeants sont aujourd’hui devant le CRTC parce qu’ils calculent que sa survie financière réside dans son inclusion comme chaîne obligatoire sur le câble.

Il y a un an, dans une lettre ouverte, son directeur Kory Teneycke (auparavant directeur des communications du premier ministre Stephen Harper) repoussait du revers de la main la distribution obligatoire qu’il qualifiait de « taxe sur les gens avec le câble ou un service satellite ».

Jusqu’ici les relations de Pierre-Karl Péladeau avec le gouvernement Harper lui ont été fort profitables. Dans le Globe and Mail du 18 mai 2013, on rappelle que PKP a obtenu tout ce qu’il désirait lorsqu’Ottawa a déterminé les règles pour la vente aux enchères de spectres de la bande passante qui a permis à Vidétron d’accéder à ce marché du sans-fil.

Pierre-Karl Péladeau a donc intérêt de continuer à soigner ses relations avec le gouvernement Harper. Jusqu’ici, le premier ministre conservateur a démontré sa satisfaction et sa reconnaissance, suite à l’appui de Sun Media à son parti lors de la dernière campagne électorale et, de façon plus générale, à ses politiques conservatrices.

Citons deux exemples qui peuvent paraître anecdotiques, mais qui sont néanmoins révélateurs. Julie Snyder, la conjointe de PKP, a fait partie du cercle très sélect de femmes invitées à rencontrer Michelle Obama, lors de la visite du président américain à Ottawa. Et, qui a oublié que Stephen Harper a préféré recevoir au 24 Sussex les vedettes de l’émission Occupation double, plutôt que les leaders autochtones, lors du mouvement Idle No More !

Que des Conservateurs canadiens et des nationalistes québécois fassent bon ménage n’est pas une nouveauté dans l’histoire canadienne. Rappelons seulement les liens entre les gouvernements Diefenbaker et Duplessis, et entre Brian Mulroney et le René Lévesque du « beau risque ».

Mais il y a une ligne rouge à ne pas franchir : celle d’un appui ouvert à l’indépendance du Québec.

Notre histoire est riche d’enseignements à cet égard. Pour garder dans le rang fédéraliste l’élite économique québécoise, fût-elle nationaliste, le fédéral dispose d’une vaste étendue de recours. Il peut manier, avec la même dextérité, le bâton et la carotte.

Les événements entourant les délibérations de la Commission Bélanger-Campeau fournissent un bon exemple de l’utilisation du bâton.

Rappelons d’abord le contexte. Au lendemain de l’échec de Meech, le Parti Québécois adopte la stratégie de la « main tendue » à l’égard de Bourassa. Parizeau répond au « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, libre et capable d’assumer son destin et son développement » de Bourassa par ces mots : « Mon premier ministre, je vous tends la main ».

Il ne semble plus, alors, y avoir d’autres choix que la souveraineté et on spécule à qui mieux mieux sur les chances que Robert Bourassa « fasse l’indépendance ».

Cependant, craignant que Bourassa ne cherche qu’à gagner du temps et que la vague souverainiste s’essouffle, les membres souverainistes de la Commission Bélanger-Campeau exigent la tenue d’un référendum sur la souveraineté en 1991.

Mais, aux termes des travaux de cette commission, un Parizeau déconfit se voit contraint de signer un document qui, non seulement reporte l’échéance du référendum à l’automne 1992, mais met sur le même pied la souveraineté et de nouvelles offres fédérales !

On connaît la suite : de nouvelles offres issues de l’accord de Charlottetown et un référendum sur le fédéralisme renouvelé !

Que s’est-il donc passé à la Commission Bélanger-Campeau pour qu’on accepte de donner à Bourassa la marge de temps dont il avait besoin et la possibilité de redonner « une nouvelle chance au Canada » ?

Dans son livre Le Tricheur, Jean-François Lisée analyse en détails le rôle des Lucien Bouchard et des « non-alignés » dans cette volte-face. Mais il faut aussi rappeler la responsabilité de Claude Béland du Mouvement Desjardins.

À la tête du Mouvement Desjardins, dont les actifs approchent les 50 milliards $, Claude Béland était, comme on dit, plus « égal » que ses pairs au sein de la Commission Bélanger-Campeau, particulièrement à cette époque de notre histoire où les hommes d’affaires étaient placés sur un piédestal.

Aussi, lorsque Claude Béland annonce la prise de position du Mouvement Desjardins en faveur de la souveraineté, plusieurs sentent qu’un tournant important vient d’être pris. La caution à la souveraineté, tant désirée du milieu nationaliste des affaires, était enfin acquise.

Mais le Canada anglais et les milieux fédéralistes réalisent, eux aussi, l’importance de cette prise de position. Et la contre-offensive s’orchestre rapidement. Les éditorialistes et les chroniqueurs de la presse fédéraliste taillent en pièces la méthodologie du sondage, sur lequel s’appuyait la position du pdg du Mouvement Desjardins.

Le député Vincent Della Noce menace de lancer un mouvement de retrait de fonds des Caisses populaires. Claude Béland a aussi fait part, à l’époque, de mesures de rétorsion d’institutions anglophones comme la Sun Life et la Prudential of America et même de menaces de mort contre sa personne, dont le journal La Presse s’est fait l’écho.

Nous devons considérer ces affirmations de Claude Béland comme véridiques. Cependant, malgré toute la sympathie qu’on peut éprouver pour une personne subissant de telles pressions, il nous faut constater que Claude Béland a capitulé !

Après ses prises de position en faveur de la souveraineté, il a commencé à faire marche arrière pour trouver des vertus au Rapport Allaire ; puis à dire qu’il ne voyait pas de différence entre un référendum en 1991 ou 1992; et, finalement, déclarer, le jour de sa publication, que le Rapport de la Commission Bélanger-Campeau était « un buffet froid où tout le monde prend ce qu’il veut » !

Enfin, il a cherché à imputer au Parti Québécois la fin en queue de poisson de la Commission Bélanger-Campeau en l’accusant de donner « la primauté au pouvoir sur la souveraineté » !

Le PQ, qui a pourtant toujours été à genoux devant le Mouvement Desjardins, est alors contraint de répondre, par la bouche de Guy Chevrette, et d’accuser Béland de malhonnêteté intellectuelle et d’être en service commandé pour Robert Bourassa !

Ajoutons que, par la suite, Béland y est allé d’une déclaration à Paris dans laquelle il prédisait que « la crise constitutionnelle aboutira à un Canada uni mais profondément renouvelé » ! Enfin, Claude Béland s’est tenu complètement l’écart de la campagne référendaire sur l’accord de Charlottetown.

Claude Béland, tout comme Pierre-Karl Péladeau aujourd’hui, portait au cou un lourd collier ; au bout de la laisse le liant au collier se trouvaient « créanciers, clients, fournisseurs, actionnaires, dont de gros investisseurs institutionnels comme des compagnies d’assurance, des fonds de ­retraite ».

Mais les fédéralistes ne font pas que manier le bâton. Ils savent également être magnanimes et présenter la carotte aux hommes d’affaires nationalistes du Québec.

Un bon exemple est la série de transactions économiques qui sont survenues au cours de la période comprise entre l’élection du Parti Québécois en 1976 et le référendum de 1980. Bien sûr, c’est remonter loin dans le temps, mais il nous paraît approprié d’y revenir, étant donné qu’ils mettent en cause Paul Desmarais.

M. Le Hir ayant publié un best-seller sur l’empire Desmarais sera à même d’apprécier.

Peu après les élections de 1976, Paul Desmarais invite Michel Bélanger, le p.d.-g. de la Banque Provinciale et Rolland Giroux, un ancien dirigeant d’Hydro-Québec et un des principaux artisans de la nationalisation, à venir siéger au conseil d’administration de Power Corporation où se trouve déjà Daniel Johnson Jr, le fils de l’ancien premier ministre, et dont le frère Pierre-Marc fait partie du Cabinet péquiste.

Puis, Desmarais tisse une nouvelle toile économique où vont s’entremêler ses intérêts et ceux des groupes financiers québécois. Power Corporation cède la Laurentide Finance à la Banque Provinciale, ce qui permet à cette dernière d’envisager de pouvoir étendre son réseau de succursales à travers le Canada. Desmarais cède à la Laurentienne la compagnie d’assurances Imperial Life installée au Canada anglais.

Mais la pièce de résistance est la fusion de la Banque Canadienne Nationale et de la Banque Provinciale pour créer la Banque Nationale où les intérêts de Power Corporation et du Mouvement Desjardins se trouvent désormais entrelacés.

En effet, Power Corporation et le Mouvement Desjardins sont les deux principaux actionnaires de la nouvelle institution avec respectivement 7 % et 11 % des actions.

La genèse de cette dernière transaction est fort instructive. En 1977, les Caisses populaires mettent la main sur 12% du capital-action de la Banque d’Épargne. La rue Saint-Jacques flaire rapidement la possibilité d’une fusion entre la Banque d’Épargne et la Banque Provinciale qui est contrôlée à 25 % par Desjardins.

La fusion créerait une nouvelle banque francophone avec un actif de 5 milliards $ qui talonnerait la Banque Canadienne Nationale. Pour confirmer les inquiétudes des financiers de la rue Saint-Jacques, le ministre des Finances Jacques Parizeau déclare au même moment : « Il ne serait pas mauvais de regrouper les avoirs fermes des Québécois ».

Il n’en fallait pas plus. La contre-offensive s’organise rapidement autour de la Banque Canadienne Nationale, liée depuis 1963 à la Banque Royale. En une seule journée, des blocs entiers d’actions changent de mains provoquant la réorganisation complète de l’organigramme de la Banque d’Épargne de façon à empêcher sa prise de contrôle par le Mouvement Desjardins.

Finalement, après bien des péripéties, la Banque Provinciale fusionnera avec la Banque Canadienne Nationale pour former la Banque Nationale. Quant au contrôle de la Banque d’Épargne, il passera entre les mains de la Laurentienne qui s’associera de plus en plus à Power Corporation.

D’autres institutions financières québécoises ont aussi leur part du gâteau. Le Trust Général, dont la Banque Nationale et la Laurentienne détiennent 28 % des actions – la Banque Nationale et la Laurentienne ont sept administrateurs en commun – fait l’acquisition de Sterling Trust, une institution financière ontarienne.

Le groupe Prenor, dont la Caisse de dépôt et la Banque Nationale sont les deux principaux actionnaires, crée une filiale à Vancouver, Paragon Insurance Co.

La Banque d’Épargne, dont la Banque Nationale et la Laurentienne détiennent respectivement 18% et 20% des actions, fait l’acquisition du Crédit Foncier Franco-Canadien – une entreprise contrôlée par la Banque de Paris et des Pays-Bas avec laquelle Desmarais est en relations d’affaires – ce qui lui permettra d’étendre son réseau de succursales dans le Canada tout entier.

D’autres transactions sont dignes de mention. La Caisse de dépôt prend le contrôle de Domtar avec l’aide de Paul Desmarais. Provigo acquiert M. Loeb. Sodarcan, la compagnie d’assurances contrôlée par la famille Parizeau, achète Dale-Ross Holdings Ltd, dont la fusion avec la plus grande compagnie mondiale d’assurances et de courtage, l’américaine Mars S. McLennan, a été bloquée par le gouvernement fédéral en vertu de la loi sur le tamisage des investissements étrangers.

C’est donc sans surprise qu’on a pu lire dans les journaux de l’époque cette déclaration de Marcellin Tremblay, président des Prévoyants, une filiale du groupe Prenor : « Paul Desmarais et Alfred Rouleau (le p.d.-g. du Mouvement Desjardins) se rejoignent dans ce qu’ils veulent faire du Québec ».

Désormais, les portes qui leur avaient toujours été fermées au Canada anglais semblent enfin devoir s’ouvrir, comme par magie, pour les principaux groupes financiers québécois. Desjardins, la Banque Nationale, la Laurentienne, la Banque d’Épargne envisagent de pouvoir se développer d’un océan à l’autre. De quoi les tenir à l’écart de la campagne référendaire de 1980.1

Ces deux exemples historiques du bâton et de la carotte, brandis par les fédéralistes en direction du milieu des affaires nationaliste n’est pas une particularité québécoise. L’étude de plusieurs autres mouvements de libération nationale démontre qu’elle est toujours présente.

Les milieux d’affaires nationalistes utilisent le mouvement national pour arracher des concessions à leurs vis-à-vis de la nation dominante et s’empressent, une fois celles-ci obtenues, de demander au « bon peuple de se tenir tranquille ».

C’est pour cette raison qu’il ne faut pas confier la direction du mouvement de libération nationale à des représentants du milieu des affaires. Ils ont trop d’intérêts personnels en jeu et c’est trop facile de les faire chanter, comme on l’a vu dans le cas de Claude Béland.

C’est également pour cette raison qu’il ne faut pas présenter notre lutte de libération nationale comme une « lutte entre deux empires », l’empire Desmarais et l’empire Péladeau, comme le fait régulièrement Richard Le Hir sur le site de Vigile.net.

Notre lutte de libération nationale est d’abord et avant tout une lutte du peuple pour son affranchissement de sa dépendance économique, politique et ­culturelle.

Dans cette perspective, nous pouvons, bien entendu, accueillir des éléments du milieu des affaires. « Vaut mieux l’avoir avec nous que contre nous », disent avec raison les militants nationalistes à propos de PKP. Mais il ne faut surtout pas lui laisser la direction ni du mouvement, ni du Parti Québécois.

1. Cette section est tirée de mon livre, L’autre histoire de l’indépendance, publié en 2003 aux Éditions Trois-Pistoles.

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