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Pas de souveraineté alimentaire sans l'indépendance - Jean Garon
N° 320 - juin 2013

Souveraineté ou autosuffisance alimentaire ?
Pierre Dubuc
Mme Marois et François Gendron parlent de souveraineté alimentaire. Ça veut dire quoi ? interroge Jean Garon. On ne peut pas parler de souveraineté alimentaire quand la moitié des pouvoirs en agriculture sont à Ottawa ! On ne peut pas parler de souveraineté alimentaire tant que le Québec n’est pas indépendant !

Quand j’étais ministre, on parlait d’autosuffisance alimentaire, c’est pas pareil ! », de lancer Jean Garon, l’ancien ministre de l’Agriculture, joint par l’aut’journal pour commenter la nouvelle politique agricole du gouvernement Marois.

Jean Garon n’a rien perdu de sa verve et de son franc-parler. Sur l’autosuffisance alimentaire, la protection du territoire agricole, l’état actuel de l’agriculture québécoise, il a une opinion bien arrêtée. D’autant plus qu’il vient de dresser le bilan de ses neuf années au ministère de l’Agriculture (1976-1985), dans ses Mémoires parues sous le titre « Pour tout vous dire » chez VLB.

« L’autosuffisance alimentaire, c’était notre but. C’était être capable de nous nourrir nous-mêmes ou, plus précisément, de produire suffisamment pour que nos exportations compensent nos importations », d’expliquer l’ancien ministre.

« Sous Bourassa, de 1970 à 1976, c’était passé de 60 % à 47 %. Nous avons atteint 80 % au milieu des années 1980. Avec les libéraux de Jean Charest, on a arrêté de chiffrer. Mais on serait aujourd’hui, estime-t-on, à 30-35 % d’autosuffisance alimentaire. Le PQ s’est fixé un objectif de 50 % », résume Jean Garon.

Cet objectif est-il atteignable ? « Ça va être difficile », reconnaît-il.

« Si on a réussi à faire progresser le taux d’autosuffisance alimentaire, c’est parce qu’il y a eu une alliance solide autour de cet objectif entre les producteurs, les transformateurs, les grandes chaînes de distribution alimentaire, les consommateurs et le gouvernement », explique-t-il.

Aujourd’hui, le gouvernement dit vouloir accroître la proportion d’aliments du Québec consommée par les Québécois, mais la distribution échappe, en grande partie, à son contrôle. « À mon époque, trois géants de la distribution, Steinberg, Provigo et Métro, étaient contrôlés par des Québécois. Avec IGA, ils se retrouvaient régulièrement à la table des conférences socio-économiques. Quand le besoin s’en faisait sentir, je téléphonais à Sam Steinberg, Antoine Turmel de Provigo ou Pierre Lessard de Métro », se remémore l’ancien ministre

Pour Jean Garon, la vente de Provigo à l’Ontarienne Loblaw’s a été une tragédie, dont il impute la responsabilité à Lucien Bouchard.

« Bouchard a permis que la Soquia, la Société générale de financement (SGF) et la Caisse de dépôt abandonnent le contrôle de Provigo au profit de Loblaw’s. Il a fusionné Soquia et la SGF en 1998, histoire d’améliorer le bilan financier de cette dernière, alors dirigée par Claude Blanchet, le conjoint de Pauline Marois. »

« Bouchard, poursuit-il, n’a jamais compris que le contrôle de nos chaînes d’épicerie est une question d’intérêt national, au même titre que le contrôle d’Hydro-Québec. Vendre le contrôle de Provigo pour contribuer à atteindre le déficit zéro, c’était débiter la galerie pour chauffer la maison. Que reste-t-il aujourd’hui des belles promesses de Loblaw’s de maintenir ses achats au Québec ? »

Le gouvernement Marois veut inciter les établissements publics (écoles, hôpitaux, cafétérias des édifices gouvernementaux) à s’approvisionner en produits locaux. Garon est d’accord. « J’ai fait cela. J’ai bien hâte de voir comment ils vont procéder. Ce ne sera pas facile. Il y a un acheteur par institution. Il y en a qui se font graisser la patte par les vendeurs. »

« Moi, j’avais chargé les inspecteurs qui vérifiaient la salubrité de jeter un coup d’œil discret sur la provenance des produits. On s’est rendu compte qu’il y avait d’importants volumes de poulets et de fromage en provenance de l’Ontario. J’étais estomaqué. Je les avais brassés un peu raide. »

Le ministre François Gendron propose également d’accorder des tarifs d’électricité préférentiels pour les serres. « J’avais fait cela avec Caillé, réplique Garon. Les libéraux ont tout démantelé. »

Le gouvernement Marois s’engage également à resserrer la protection des terres agricoles. Garon n’est pas impressionné. « Qu’ils appliquent la loi ! », lance celui qui qualifie de « fumeux » les nouveaux concepts à la mode d’« aménagement du territoire » ou d’« utilisation dynamique du territoire ».

« J’aimerais, enchaîne-t-il, que la Commission Charbonneau s’intéresse à l’octroi des terres agricoles à Laval. Il y a eu beaucoup de dézonage à Laval. C’étaient les meilleures terres agricoles du Québec. Par exemple, il y a le domaine de l’Île-Bizard de Mme Marois. C’est un terrain beaucoup trop grand pour ses besoins. C’était parmi les meilleures terres du Québec. »

« Là, le gouvernement laisse entendre qu’il veut changer la loi pour les non-résidents. Je me méfie de ce qu’ils veulent faire », lance-t-il de façon énigmatique.

Aujourd’hui, Jean Garon est toujours convaincu que la ferme familiale indépendante reste la formule la plus efficace tant sur le plan social, économique et environnemental, que du point de vue du consommateur, et qu’une politique agro-alimentaire digne de ce nom ne peut que s’appuyer sur elle.

Mais la ferme familiale a été malmenée au cours des dernières années. La dérive de la production porcine l’illustre bien.

« En agriculture, il y a deux risques : le prix et la température. Nous avons mis en place l’assurance stabilisation pour le premier risque et l’assurance récolte pour le deuxième », précise-t-il. La production assurable correspondait au potentiel d’une ferme familiale efficace.

Dans le cas du porc d’engraissement, au début des années 1980, le régime prévoyait un minimum de 50 porcs pour être assuré, permettant ainsi à un nouveau producteur de débuter tranquillement. Le maximum assurable était de 6 600 porcs livrés à l’abattoir par année.

Cela excluait ce qu’on appelle les « intégrateurs ». L’intégrateur fournit porcelets, moulée, médicaments, méthode d’élevage, services vétérinaires, etc. Les agriculteurs, qui les élèvent, sont payés à forfait, tant par porc.

Une fois au pouvoir, les libéraux ont d’une part, modifié le règlement. Ils ont haussé le plancher à 250 têtes, ce qui eût pour conséquence d’éliminer plusieurs petits producteurs. D’autre part, ils ont fait sauter le plafond en éliminant les maxima fixés par le régime.

« On ouvrait les portes toutes grandes aux millionnaires du porc, aux intégrateurs, soutient Garon. C’est lui, en tant que propriétaire des animaux, qui est assuré et qui reçoit les paiements de stabilisation quand le prix du marché ne permet pas de couvrir les coûts de production.

Il faut comprendre que ces coûts de production sont déterminés en grande partie par l’intégrateur lui-même, puisqu’il fournit tous les intrants. Drôlement pratique, pour un assuré, de pouvoir ainsi influencer le montant de sa perte !

Si le prix de la moulée grimpe, la perte augmente et l’assurance paie davantage. Or, c’est le meunier-intégrateur qui se vend à lui-même la moulée, souvent fabriquée avec des grains importés des États-Unis ou de l’Ouest eu Canada ! Il me semble qu’il y a là un petit problème… »

Garon évalue à près de 3 milliards de dollars les sommes versées par le gouvernement aux éleveurs de porcs depuis l’an 2000. « C’est peut-être un plus gros scandale encore que celui des grands travaux routiers », soutient-il.

Selon lui, Lucien Bouchard, « un petit avocat de province qui n’a jamais saisi la complexité de l’agriculture québécoise » – n’a rien fait sinon que d’aggraver le problème en lançant l’objectif national d’exporter pour un milliard de dollars de porcs lors du sommet sur l’agro-alimentaire de Saint-Hyacinthe en 1998. « Le feu vert a alors été donné à encore plus d’intégration et à encore plus de méga-porcheries », estime Garon.

Le défenseur de la ferme familiale pose alors la question : « Qu’arrivera-t-il si un des cinq ou six intégrateurs privés du Québec, dont certains sont en difficulté, est forcé de déposer son bilan et qu’une entreprise ontarienne, ou pire, américaine, européenne ou chinoise achète ses actifs et ses contrats d’approvisionnement ?

Nous avons déjà perdu le contrôle de la majeure partie de nos épiceries, en viendrons-nous à perdre aussi celui de pans entiers de notre production primaire ?

Une chose est certaine : un géant américain de l’agro-business ne pourrait pas acquérir 1 000 producteurs de porcs indépendants, mais il pourrait acquérir un intégrateur qui en contrôle autant ! »

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