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PKP : L’aberration fait son entrée dans la gouvernance souverainiste
N° 319 - mai 2013
L’anglais au primaire : Pauline Marois à la remorque de Stéphane Dion
Enseigner l’anglais ou promouvoir l’anglicisation ?
Charles Castonguay
Le bilinguisme anglais-français fait censément partie de l’identité canadienne. Les anglophones tentent de combler leur retard sur ce plan par la méthode d’immersion, en enseignant en français dans certaines écoles.

Le Québec place plutôt le français au cœur de son identité. Il interdit d’enseigner l’anglais par immersion. Vu l’anglicisation déjà sensible à Montréal et dans l’Outaouais, ce serait suicidaire.

Le bilinguisme des francophones continue néanmoins d’augmenter. Au contraire, celui des anglophones a fini par plafonner en 2001.

En 2003, Stéphane Dion, ministre du Patrimoine canadien, lance son plan. Doubler, en l’espace de dix ans, le bilinguisme au Canada parmi les jeunes âgés de 15 à 19 ans. L’objectif est totalement irréaliste, mais le financement est considérable. L’unité canadienne n’a pas de prix.

Parvenu au pouvoir en 2003, Jean Charest répond présent. Il s’empresse d’imposer l’enseignement de l’anglais dès la 1ère année. La Commission Larose avait abouti à la stratégie contraire. Ne commencer l’anglais qu’à la fin du primaire, mais l’enseigner de façon concentrée au dernier cycle du primaire ainsi qu’au secondaire.

Entretemps, l’opposition péquiste fait du patinage de fantaisie. Elle estime qu’il faudrait multiplier les programmes d’anglais par immersion.

Il s’agit en fait de la méthode du « bain linguistique », mise à l’essai dès 2003 par la Commission scolaire du Lac-Saint-Jean (CSLSJ). Moyennant les bidous du plan Dion, le bain d’anglais est une formule moussée par la Société pour la promotion de l’enseignement de l’anglais au Québec (SPEAQ).

La différence entre immersion et bain linguistique ne tient qu’à un poil. Mais, parvenue à la tête du PQ, Pauline Marois en remet. Elle propose d’enseigner les mathématiques ou l’histoire en anglais dans les écoles françaises.

C’est carrément de l’immersion. Ce serait illégal.

Le PLQ saisit cependant la balle au bond. Sa Commission-Jeunesse réclame l’immersion anglaise en 6e année. Charest retouche le vocabulaire et, en 2011, impose l’anglais « intensif » en 6e dans toutes les écoles.

Il s’agit de la formule SPEAQ la plus radicale : interrompre l’enseignement de toutes les autres matières durant la seconde moitié de la 6e année, pour n’enseigner que de l’anglais. Soyons clair. Appelons cela de l’anglais « exclusif » et non pas simplement intensif.

La réaction des dirigeants péquistes au plan Charest laisse pantois. Ils promettaient d’agir sur le plan identitaire. Une fois au pouvoir, ils se font complices d’une manœuvre qui met l’anglais sur un piédestal au détriment des autres matières, dont le français. Et ils prétendent que c’est dans le programme du parti ! Les congressistes de 2011 n’ont jamais voté pour ça.

Le programme prévoit d’enseigner l’anglais « en recourant à la pédagogie la plus efficace qui soit dans l’enseignement intensif à un moment de la scolarité où l’acquisition du français est confirmée, c’est-à-dire à la fin du primaire ou au début de secondaire ». Cela revient à l’approche Larose. Personne n’a présenté ça comme équivalent au plan Charest.

Tant qu’à tromper les militants, « la pédagogie la plus efficace qui soit » ne serait-elle pas de n’enseigner que de l’anglais tout au long de l’année ? Sa manie de jouer sur les mots va conduire le gouvernement Marois à sa perte.

Le congrès a d’ailleurs rejeté l’idée de Jean-François Lisée d’offrir une session facultative en anglais dans les cégeps français. Le plan Charest de bilinguiser de façon obligatoire la 6e année aurait connu le même sort.

Sentant la soupe chaude, Marois ralentit l’implantation du plan Charest en refilant la décision aux conseils d’établissement. Mais, par la bouche de sa ministre de l’Éducation, Marie Malavoy, elle décrète aussitôt un nouvel objectif : tout finissant du secondaire devra pouvoir comprendre un interlocuteur anglophone sans difficulté et se faire comprendre facilement par lui en s’exprimant avec aisance.

C’est une marotte à Marois plus douteuse encore que le plan Dion. Au sortir du secondaire, 100 % des jeunes francophones et allophones doivent être bons bilingues ! Le bilinguisme précoce, non pas comme choix personnel, mais comme projet de société. Décidé en catimini. Sans débat public.

Concentrer l’enseignement de l’anglais comme le recommande le rapport Larose, d’accord. Obliger tous les élèves à manier aisément l’anglais, assujettir à l’anglais exclusif tous les enfants qui relèvent d’un conseil d’établissement envoûté par le lobby SPEAQ, c’est plus discutable.

Dans le réseau anglais, l’immersion française est facultative. Faudrait-il que dans le réseau français, un parent doive obtenir une injonction pour qu’on enseigne à son enfant en français ?

« Nous manquons de données pour savoir ce que ça donne », commet Malavoy en demandant à l’ENAP d’évaluer l’anglais exclusif. Mais la tournure que prennent les choses soulève d’autres questions que simplement administratives ou pédagogiques. Des questions de politique linguistique et d’identité nationale. Auxquelles il faut répondre avant qu’il ne soit trop tard.

Ces mesures qui déboulent depuis 2003 – anglais dès la 1e année, anglais exclusif en 6e, aisance en anglais pour tous à la fin du secondaire – n’exaltent-elles pas à outrance le statut de l’anglais à l’école française ? S’agit-il d’enseigner l’anglais ou bien de promouvoir l’anglicisation ?

En particulier, l’usage exclusif de l’anglais à la fin du primaire, dans le but avoué d’induire jusqu’à des comportements d’anglophones, déstabilisera-t-il l’identité des élèves francophones ? Perturbera-t-il l’orientation linguistique naissante des jeunes allophones vers le français ?

Et quand tous les diplômés du secondaire parleront couramment l’anglais, dans quelle langue poursuivront-ils leurs études au cégep ? Et leurs activités professionnelles ? Quelle sera la langue commune de la société québécoise ?

En attendant que le gouvernement Marois accorde à ces questions l’attention qu’elles méritent, en voici des données.

Le plan Dion est un fiasco. Entre les recensements de 2001 et 2011, le bilinguisme des 15-19 ans au Canada a reculé. En particulier chez les anglophones. Mais il a continué d’augmenter chez les francophones.

On retrouve les mêmes tendances au Québec. Depuis 2001, le bilinguisme des anglophones de 15-19 ans a chuté de 83 à 80 %, mais celui des francophones a grimpé de 42 à 45 %.

D’ailleurs, contrairement aux anglophones vis-à-vis du français, les francophones ne cessent pas d’apprendre l’anglais après l’école secondaire. Ce qui fait que, parmi les 20-29 ans au Québec en 2011, 78 % des anglophones se déclaraient bilingues, comparé à 57 % des francophones. Dans la région de Montréal, l’écart se rétrécit encore plus, à 80 et 70 % respectivement. Dans l’île, c’est 78 et 79 %.

Ces jeunes francophones montréalais seraient donc rendus un tantinet plus bilingues que les anglophones – dont on chante sur tous les toits le degré de bilinguisme ! Ils n’ont pourtant reçu ni l’anglais dès la première année ni l’anglais exclusif. L’enseignement normal de l’anglais paraît avoir fonctionné assez bien merci.

Allons voir maintenant au Saguenay-Lac-Saint-Jean. On ne cesse notamment de nous vanter l’ampleur et la réussite exceptionnelles atteintes depuis 2003 par la formule SPEAQ dans la CSLSJ.

Soutenu généreusement, rappelons-le, par Patrimoine canadien, le lobby SPEAQ garantit qu’après un bon bain d’anglais, « l’élève s’exprime avec aisance et utilise un vocabulaire et des expressions variées dans une multitude de situations ». Ils devraient donc quasiment tous pouvoir « soutenir une conversation » en anglais, selon le critère du recensement.

Détrompez-vous. En 2011, seulement 10 % des 10-14 ans dans la CSLSJ étaient bilingues.

Dans chacune des trois autres commissions scolaires (CS) de la région, où l’enseignement de l’anglais était moins intensif, le taux correspondant se situait entre 7 et 11 %. Aucune différence significative, donc.

La SPEAQ nous assure aussi que « les élèves ayant suivi un cours intensif au primaire ont maintenu un niveau élevé de compétence fonctionnelle en anglais [au secondaire] et tiennent à [le] maintenir en lisant, en regardant la télévision, en cherchant des occasions de parler en anglais, en naviguant sur Internet – et ce, tout en anglais ».

Or dans la CSLSJ, 29 % des 15-19 ans étaient bilingues en 2011, comparé à entre 28 et 30 % dans les trois autres CS. En définitive, l’anglais spécialement intensif dans la CSLSJ, vaisseau amiral du plan Dion-Charest, n’a rien donné de plus que l’enseignement dans les autres CS.

À l’exception possible d’une acculturation plus profonde à l’anglais.

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